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Donner envie d'apprendre le français, le défi des profs luxembourgeois
A l'occasion de la journée mondiale de la francophonie, le "Luxemburger Wort" s'est penché sur la façon dont le français est enseigné dans les lycées luxembourgeois.

Donner envie d'apprendre le français, le défi des profs luxembourgeois

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A l'occasion de la journée mondiale de la francophonie, le "Luxemburger Wort" s'est penché sur la façon dont le français est enseigné dans les lycées luxembourgeois.
Luxembourg 6 min. 20.03.2018

Donner envie d'apprendre le français, le défi des profs luxembourgeois

Linda CORTEY
Linda CORTEY
Tous les professeurs le reconnaissent : le français est la langue mal-aimée des élèves des lycées luxembourgeois. La raison semble simple : la langue de Molière est mal enseignée. La réalité est toutefois plus complexe, tout comme le sont les réflexions sur la réforme de l'enseignement.

Vu de l'extérieur, le parcours linguistique des enfants fréquentant le système scolaire luxembourgeois paraît homérique. Premières années en luxembourgeois, puis alphabétisation en allemand, introduction rapide du français comme langue étrangère, puis comme langue véhiculaire des mathématiques et même de l'ensemble de l’enseignement pour le lycée classique. Le multilinguisme est à ce prix.

Mais, depuis plusieurs années, la place du français dans ce système est régulièrement remise en cause. Il serait facteur d'échec au lycée classique pour les enfants qui n'ont pas une langue maternelle latine. Surtout, il serait mal enseigné. Trop de règles, pas assez de conversation. «Notre enseignement du français est tel dans notre système qu'il dégoûte même nos élèves francophones de leur langue maternelle», affirmait au «Luxemburger Wort» un premier conseiller de gouvernement du ministère de l'Education nationale il y a quatre ans.

Aujourd'hui, le discours a peu changé mais les réflexions ont avancé. L'actuel gouvernement a mis en place plusieurs réformes, comme l'introduction d'heures de français dès la crèche mais aussi la différenciation dans l’enseignement secondaire général, afin de s’adapter aux différents profils des élèves.

Des «Etats généraux» du français sont en cours

Actuellement, le ministère de l’Education nationale et l’Université mènent des Etats généraux de l’enseignement du français. Enseignants, universitaires et administratifs réfléchissent ensemble à la place à donner à cette langue. Une première rencontre a eu lieu en novembre dernier. Une journée d’étude est prévue le 3 mai prochain à l’Université, en présence de spécialistes de la didactique et des sciences du langage.

L'un des grands enjeux du moment est la façon dont le français est enseigné au lycée, surtout au lycée classique. Sur ce point, le corps enseignant est divisé par une «querelle des Anciens et des Modernes». Les tenants d'un enseignement classique, mettant en avant l'écrit, s'opposent aux promoteurs d'un enseignement axé sur l'expression orale. «Ce n'est pas une opposition frontale», tempère un enseignant impliqué dans l’évolution pédagogique*, «chaque professeur utilise les deux techniques dans ses cours, selon un dosage différent».

Les professeurs cherchent de plus en plus à sortir des schémas classiques de l'enseignement.
Les professeurs cherchent de plus en plus à sortir des schémas classiques de l'enseignement.
Photo d'archive LW

Pour les tenants d'un enseignement classique, la problématique est simple : le français doit être enseigné en fonction de la finalité du lycée. Le lycée classique préparant les adolescents à l'université, les lycéens doivent acquérir une maîtrise écrite du français permettant de poursuivre des études supérieures en France. «Pour ce qui est de parler, les élèves s'y mettent facilement une fois qu’ils partent faire leurs études en France ou en Belgique», avance un autre professeur.

Les tenants de l'apprentissage par l'expression soulignent l'importance de la maîtrise orale du français dans la vie professionnelle au Luxembourg. «Selon le métier auquel on se destine, il n'est pas nécessaire de connaître les règles de l'accord du participe passé par coeur. Mais il faut être à l'aise pour s'exprimer».

 «Il n’est nullement envisagé de diminuer le niveau des compétences à l’écrit»  

Du côté du ministère, les deux approches ne sont pas incompatibles, au contraire. «Il n’est nullement envisagé de diminuer le niveau des compétences à l’écrit, mais d’augmenter celles à l’oral», explique Luc Weis, Directeur du Script (Service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogiques et technologiques). 

Pour lui, l’enjeu est d’aborder de manière plus naturelle l’apprentissage, dès le plus jeune âge. «À l’enseignement fondamental, les élèves entrent désormais plus tôt en contact avec la langue française, mais seulement à l’oral, à savoir dès le début du cycle 2, alors que jusqu’à maintenant, le cours de français ne commençait véritablement qu’au milieu du deuxième trimestre du cycle 2.2. Au cycle 2, ni la lecture ni l’écrit ne sont prévus». 

 «L’approche choisie permettra aux élèves d’entrer en contact avec la langue française de façon ludique et décontractée, ce qui leur facilitera l’apprentissage du français écrit à partir du cycle 3. Il sera alors plus aisé d’augmenter progressivement l’accent mis sur l’écrit afin de permettre aux élèves d’atteindre au moins le niveau à l’écrit visé auparavant, mais avec des compétences renforcées en oral».

Utiliser un iPad ou écrire un scénario en français

Il existe une vraie volonté de repenser la «micro-pédagogie», c'est-à-dire la façon dont les séquences pédagogiques sont construites, quelle que soit la finalité de l'enseignement qui est visée. Ainsi, depuis quelques années, les cours de langue intègrent volontiers des phases numériques, avec l'usage d'iPad permettant l'assimilation de règles à travers des jeux, ou utilisent des outils de scénarisation pour intéresser les élèves, comme la rédaction de BD ou de courts-métrages en français. Les enseignants cherchent également à mettre l'accent sur la progression de l'élève plutôt que sur le nombre de fautes qu'il fait.

Cette volonté de dynamiser la pédagogie s'explique par l'envie du corps enseignant de lutter contre le désamour des élèves pour le français. «Il est très difficile pour un professeur qui aime le français de voir cette langue être haïe par ses élèves», note un enseignant. D'où vient ce désamour ? Pas de la difficulté de la langue, estime une de ses consœurs. Elle ne mésestime pas l'ampleur de l'apprentissage du français pour un non-francophone mais rappelle que cela a toujours été le cas : «Il n'y a pas eu d’âge d'or de l'enseignement du français au Luxembourg. Apprendre le français a toujours été un passage difficile pour certains élèves». 

Dans la lutte entre le français et l'allemand, c'est l'anglais qui a gagné.  

Simplement, aujourd'hui, les élèves en perçoivent moins l'intérêt qu'avant. «Ce qui a changé, c'est le prestige de la langue», poursuit l'enseignante. «Avant, le français était la langue de l'élite, surtout que l'allemand était mal vu. Aujourd'hui, le français est la langue des frontaliers». «Aujourd'hui, les jeunes regardent la télévision allemande et suivent la Bundesliga».

Dans l'éternelle querelle entre le français et l'allemand, ce serait donc la langue de Goethe qui l'emporte désormais ? C'est un peu plus compliqué, estime Andrea Fiorucci. «Dans la lutte entre le français et l'allemand, c'est l'anglais qui a gagné».

 *Du fait des discussions en cours sur l'apprentissage du français, plusieurs professeurs ont demandé à ne pas être cités, avançant leur devoir de réserve.


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