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Dites, Monsieur l'ambassadeur de France
Luxembourg 6 min. 12.07.2019

Dites, Monsieur l'ambassadeur de France

L'ambassadeur de France, Bruno Perdu, est en poste depuis deux ans.

Dites, Monsieur l'ambassadeur de France

L'ambassadeur de France, Bruno Perdu, est en poste depuis deux ans.
Photo: Gerry Huberty
Luxembourg 6 min. 12.07.2019

Dites, Monsieur l'ambassadeur de France

Patrick JACQUEMOT
Patrick JACQUEMOT
Un 14 juillet, jour de Fête nationale, reste un temps fort pour l'ambassadeur de France au Luxembourg. Bruno Perdu fait le tour des sujets qui unissent les deux pays et créent parfois des tensions.

Qu’est-ce que cela fait d’être l’ambassadeur d’un « peuple de râleurs »?

Bruno Perdu- «Les Français ne sont pas râleurs mais exigeants, nuance. Mais, même si tout n’est pas idéal dans la vie des quelque 100.000 frontaliers lorrains, jamais autant de solutions opérationnelles n’ont été mises en place aussi bien côté luxembourgeois que dans l’Hexagone. 


Le gouvernement Bettel à Paris: enfin du concret pour les frontaliers
Un séminaire intergouvernemental a eu lieu ce mardi matin à Paris dans le cadre de la visite d'Etat du Luxembourg en France. Des accords ont été signés entre les deux pays, notamment sur le cofinancement d'infrastructures pour le trafic frontalier. Explications de notre envoyée spéciale.

Aujourd’hui, 900 étudiants français étudient à Belval ; 58.000 citoyens français vivent au Grand-Duché ; le pays ne cesse de faire appel à la main-d’œuvre qualifiée venue de France ; les échanges commerciaux dépassent les 3,8 milliards d’euros ; 900 filiales de sociétés françaises sont implantées de ce côté-ci de la frontière ; le cadencement et la capacité des trains reliant nos deux pays vont crescendo. Il n’y a pas que des sujets de grogne à avoir.

Le Luxembourg a repoussé les demandes de compensations fiscales réclamées par certains élus lorrains. Comprenez-vous cette position ?

Le Grand-Duché ne veut clairement pas rendre le fruit des impôts directement à ses voisins, belges inclus. Par contre, il se mobilise sur du concret. Le Luxembourg a ainsi promis de cofinancer pour 120 millions d’euros d’équipements côté français, dans la mesure où les partenaires français faisaient le même effort. Ce ne sont pas que des mots. 


Dominique Gros, maire de Metz
Les voisins veulent une compensation pour les frontaliers
Dans une lettre adressée à Emmanuel Macron et Angela Merkel, quatre élus français et allemands réclament une compensation fiscale au Luxembourg voisin qui emploie 200.000 frontaliers alors que leurs communes supportent les investissements publics.

Le nouveau P+R de Longwy dont les travaux débutent est né de cet accord, signé en mars 2018 entre nos deux États. Deux autres parkings-relais, à Thionville, bénéficieront aussi d’une aide luxembourgeoise majeure. Pareil pour des travaux d’allongement de quais des gares, entre Metz et Thionville, qui permettront l’arrêt de navettes plus longues et donc d’accueillir plus de passagers, etc.

La mobilité reste le point noir à améliorer. Qu’est-il envisageable côté A31 ?

Déjà, il convient d’avoir en tête que le Luxembourg et son ministre de la Mobilité François Bausch particulièrement prônent le covoiturage et les transports en commun. Nous devons donc essayer d’adapter notre réseau à cette volonté, mais aussi l’attitude de chaque navetteur. Il faut d’abord apprendre à partager la route et son siège passager, si l’on veut moins de bouchons. Tout comme l’on peut se reporter sur bus et trains. La gratuité annoncée pour l’an prochain est une occasion à saisir. 

Les estimations pour 2030 parlent de 130.000 frontaliers effectuant chaque jour le déplacement France-Luxembourg, c’est crucial de rationaliser leur déplacement.

Le projet d’A31bis, et le contournement de Thionville, n’aboutira pas avant 6 ans. Il s’agira sans doute d’une autoroute à péage. Certes, cela ne constitue pas la solution miracle espérée, c’est tout de même l’un des très rares projets autoroutiers qui n’est pas bloqué actuellement. Le gouvernement d’Edouard Philippe a promis d’y consacrer un budget.

Côté rail, les usagers ont été stupéfaits d’apprendre que les TER venant de Lorraine ne pourraient plus circuler sur le réseau ferré luxembourgeois à compter du 1er janvier 2020. La fermeté du refus de François Bausch a été mal ressentie…


31.3.Gare Luxemburg / TER Zug / Foto:Guy Jallay
Des TER empêchés de franchir la frontière en janvier
Face à l'incapacité de la SNCF d'équiper en temps et en heure son parc ferroviaire, les autorités luxembourgeoises refusent d'accorder une dérogation. Résultat: certains trains ne devraient plus pouvoir quitter la gare de Thionville début 2020.

Cette opposition est pourtant parfaitement recevable. Les TER Grand Est qui ne disposeront pas à cette date du système de sécurité RTMS n’offriront pas les conditions de sécurité qui s’imposent. Ce sont les trains français qui ont pris six mois de retard dans la mise aux normes. Si le Luxembourg a accepté de faire une exception pour les convois de fret, l’État ne veut pas jouer avec la vie des passagers. Les différents accidents tragiques déjà survenus – 2006 à Zouftgen et 2017 à Bettembourg – sont encore dans tous les esprits.

Alors oui, les usagers des TER transfrontaliers vont connaître des perturbations pendant six mois. Mais le Luxembourg ne prend pas cette mesure de gaieté de cœur. Car les retards à craindre vont venir aussi troubler l’organisation et le fonctionnement de l’économie nationale.

La convention fiscale, validée désormais par France et Luxembourg, fait également grincer les dents des frontaliers. Qu’en sera-t-il ?

J’ai lu beaucoup de bêtises à ce sujet. Bien des Français craignent de devoir repayer chez eux le différentiel d’impôt par rapport à celui déjà versé au Luxembourg. Perdant ainsi un avantage non négligeable à travailler ici. Cette situation sera loin d’être générale, je le dis.


L'accord de non-double imposition validé par la Chambre
Quelques mois après la ratification de la convention fiscale, côté français, la Chambre des députés a donné à son tour son aval ce mardi après-midi sur ce texte.

La réforme a vraiment des impacts distincts au cas par cas. Les dirigeants du Grand-Duché sont intelligents : ils n’auraient jamais signé un texte qui puisse les priver de celles et ceux constituant aujourd’hui plus de 23 % de la main-d’oeuvre.

Vous le dites d’ailleurs souvent : « Le Luxembourg reste une chance ».

La complicité qui lie clairement le président Macron et le Premier ministre Bettel constitue aussi une opportunité. Ils sont jeunes, libéraux, et partagent le même point de vue sur l’utilité de développer sur la Grande Région une zone d’expérimentation. On pourrait imaginer que le foncier encore libre côté lorrain et peu cher soit mis à disposition d’entrepreneurs luxembourgeois souhaitant s’établir à moindre frais. Il faudrait penser à appliquer la même fiscalité favorable d’un côté et de l’autre de la frontière mais ça solutionnerait bien des problèmes sur ce territoire : répartition de la création de richesses, moins de déplacements des personnels, meilleure répartition géographique des sites de production.

Les collectivités françaises ne doivent pas vivre à l’ombre du Luxembourg mais dans sa lumière. Elles ne peuvent pas se contenter de devenir des cités dortoirs, seulement utiles à fournir les services publics, l’accompagnement social et les crèches indispensables à la vie des frontaliers. Il faut réfléchir à de nouvelles coopérations.

Pour l’ambassadeur de France, comment se passera ce 14 juillet 2019 ?

Le jour de la Fête nationale française, je participerai à plusieurs cérémonies du souvenir. À la Gëlle Fra, dans les cimetières de Sanem et Differdange. La traditionnelle réception officielle tricolore, elle, a été avancée à ce 12 juillet en raison des vacances.

Photo: Gerry Huberty

En plus des personnalités et autorités luxembourgeoises et françaises, j’ai invité des bénévoles ayant participé à la bonne organisation du vote aux élections européennes mais aussi toutes celles et ceux qui, dans l’année, ont accédé à la nationalité française via l’ambassade. Confidence, il y a quelques sujets britanniques dans le lot. Preuve que l’appartenance à l’Europe, ou à un de ses pays membres, tient encore à cœur à certains Anglais.» 


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IPO Illustration Gratis öffentlicher Transport, Mobilität, Bus,Zug Ticket,App, Fahrschein. Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort