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Diane Adehm: «L'intégration passe quelque part par le luxembourgeois»

Diane Adehm: «L'intégration passe quelque part par le luxembourgeois»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 12 min. 23.02.2018

Diane Adehm: «L'intégration passe quelque part par le luxembourgeois»

Maurice FICK
Maurice FICK
Elle dit avoir appris à parler le français à Namur. Mariée à un Français qui a acquis la double nationalité, la députée Diane Adehm, estime que «la langue luxembourgeoise, c'est vraiment le moyen d'intégration des étrangers». Alors qu'elle n'avait jamais eu l'intention d'entrer en politique, cette battante affiche un parcours sans faute qui pourrait jouer en sa faveur en octobre. Mais que veut Diane?

Par Maurice Fick


  • De manière générale, quel est votre rapport avec la francophonie?

Ayant grandi dans une famille luxembourgeoise je n'avais pas de très grands contacts avec la culture française. C'est venu par après lorsque je suis entrée à l'université. J'ai passé cinq ans à Namur où j'ai découvert la culture belge et j'y ai vraiment appris à parler le français. Pour être honnête on apprenait le français au lycée mais c'était plus la grammaire, la littérature, etc.

De retour au Luxembourg après mes études j'ai commencé à travaillé chez Coopers et Lybrand -maintenant PwC- où c'était vraiment francophone. Mes collègues étaient majoritairement des Français et des Belges et je me suis retrouvée immergée dans ce monde par la force des choses, passant le plus clair de mon temps avec ces collègues de travail. Je suis ensuite partie à La Poste, en 1998. Et là, c'était le monde luxo-luxembourgeois même si on commençait à recruter quelques spécialistes non luxembourgeois. De là, je suis partie à la Cour des comptes, un environnement de travail encore plus luxembourgeois. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré mon mari qui est français. Il a acquis la double nationalité depuis.

  • Cela signifie que vous parlez français chez vous?

Oui, à la maison on parle français et luxembourgeois. Mon mari parle très bien le luxembourgeois donc on parle les deux langues. Je parle luxembourgeois avec mon fils et mon mari lui parle en français. De sorte qu'il est parfaitement bilingue. Je parle le français tous les jours en fait. Depuis que je suis partie à l'Université j'ai régulièrement parlé le français au travail et maintenant à la maison aussi.

  • Quel est le film français qui vous a marquée?

Les classiques avec Louis de Funès (sourires). D'ailleurs je les regarde avec mon fils, tout comme on regarde «Le Petit Nicolas» (c'est le prénom de son fils, ndlr) et vraiment, j'adore!

  • Quel souvenir vous reste-t-il de la Belgique?

Ce qui m'a vraiment marquée en arrivant à la Faculté universitaire de Notre-Dame de la Paix à Namur c'était la séparation existante entre wallons et flamands. C'est quelque chose que je ne connaissais pas du tout: il y avait les francophones d'un côté et les néerlandophones de l'autre. Ils ne parlaient pas vraiment entre eux. Les néerlandophones vivaient entre eux, tout comme les francophones et moi je côtoyais un peu les deux. Je ne m'attendais pas à ça. Je continue d'ailleurs de suivre ce qui se passe en Belgique.

Diane Adehm: «Je trouve qu'on devrait davantage se mettre ensemble.Mais je me rends compte aussi que les gens ont tendance à se regrouper par nationalités».
Diane Adehm: «Je trouve qu'on devrait davantage se mettre ensemble.Mais je me rends compte aussi que les gens ont tendance à se regrouper par nationalités».
Photo: Guy Jallay
  • Quelle place accordez-vous en tant que député aux résidents étrangers?

Une très grande place. Je trouve que quand on vit ensemble, il ne faut pas tellement faire la différence entre les nationalités représentées. Nous vivons tous ensemble ici et je suis d'avis que nous devons tous essayer de faire progresser le pays, peu importe la nationalité. Chacun doit faire de son mieux pour que le vivre-ensemble soit agréable. Mais je me rends compte aussi que les gens ont tendance à se regrouper par nationalités. Il y a toujours une communauté anglophone, des pays nordiques, la communauté portugaise, italienne. Je trouve qu'on devrait davantage se mettre ensemble. Les gens ont tendance à rester dans leur communauté d'origine, à se marier entre eux.

  • Que peut-on faire pour mieux intégrer les étrangers?

Il faut accorder beaucoup d'importance à la langue luxembourgeoise, ce n'est pas possible autrement. Je pense que c'est vraiment le moyen d'intégration des étrangers. Pour moi, l'intégration passe quelque part par la langue.

  • Selon vous le référendum a-t-il changé la perception des étrangers au Luxembourg?

Je ne pense pas vraiment. Je sais qu'à l'époque des étrangers n'étaient pas tellement contents du vote et ils disaient «Ah vous les Luxembourgeois!» A quoi je rétorquais: mais si moi je déménage demain en France aurais-je le droit de voter en tant que Luxembourgeoise? Et si je déménage au Portugal, pourrais-je voter en tant que Luxembourgeoise? Ce n'est pas différent. Je réponds toujours: vous avez la possibilité d'avoir la double nationalité. Si je veux faire ma vie dans un pays j'en apprends la langue.

Je suis d'accord qu'il y a énormément d'étrangers ici. Mais quand je regarde les inscriptions aux élections communales -auxquelles les étrangers ont le droit de participer- et quand j'observe le très faible taux de participation, je me demande si les étrangers ont vraiment envie de participer.

Photo: Guy Jallay
  • Finalement ce référendum, c'était une bonne chose ou pas?

Je ne pense pas que c'était une bonne chose. Pour moi, cela a créé quelque part une rupture dans la société luxembourgeoise. Il y avait les Luxembourgeois qui étaient pour le droit de vote, ceux qui étaient contre. Et au niveau des étrangers il y a ceux qui veulent voter et ceux qui ne s'y intéressent pas. Lorsque le débat public était lancé on s'est rendu compte qu'il y avait vraiment une scission dans la société parmi les habitants luxembourgeois.

Maintenant je pense que ça s'est calmé. Ça n'a pas fait grandir, ni avancer la société. Le fait d'avoir fait ce référendum a plutôt fait reculer la société et ouvert une discussion inutile sur l'intégration. On a entendu dire, je crois que c'était l'ASTI, qu'il y a un déficit de démocratie mais c'est faux! Chaque personne qui veut participer à notre société peut y participer. Pour les élections communales toutes les portes sont grandes ouvertes. Mais quand on voit le pourcentage de gens qui passent par cette porte, force est de constater qu'il est quand même assez réduit. Beaucoup a été fait pour faciliter l'accès à la nationalité luxembourgeoise. De plus en plus de gens prennent la double nationalité. Mais je crois quand même qu'il faut parler un minimum le luxembourgeois pour obtenir la nationalité.

Je n'ai jamais eu l'intention de ma vie, de faire de la politique. Je regardais toujours cela de très loin en me disant: «Ceci n'est certainement pas mon monde». C'est devenu ma vie, par après. Diane Adehm
  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers  devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment peut-on construire la cohésion sociale dans ce contexte?

Il faut constamment inciter les étrangers à participer à ce qui se passe au Luxembourg. Quand je regarde mon parti, par exemple, nous disposons de la section internationale du parti, le CSV International, qui regroupe des gens qui s'intéressent à la politique, qui ne parlent pas forcément le luxembourgeois mais qui veulent participer. Ils participent à des groupes de travail et nous, le parti nous englobons leur avis dans notre programme électoral. Nous ne fermons pas la porte aux étrangers mais, au contraire, nous l'ouvrons largement.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays ?

Le million d'habitant c'est clairement un défi parce que nous nous trouvons déjà aujourd'hui dans une situation de pénurie de logements. Alors je me demande où va loger tout ce monde? Il faut être réaliste sur ce sujet. Il faut créer les infrastructures nécessaires c'est-à-dire les écoles, les infrastructures sportives, culturelles... Ce sera un énorme défi pour le Luxembourg.

D'autant qu'il faudra aussi créer la cohésion, c'est-à-dire les rassembler et non pas les diviser. C'est quelque chose qui sera de plus en plus dur surtout que le pourcentage des Luxembourgeois va encore diminuer dans ce million. Et puis il faudra faire venir 350.000 frontaliers tous les matins et les faire rentrer tous les soirs alors quand vous voyez déjà les bouchons qu'on a actuellement, les trains qui sont de vraies boîtes à sardines, soyons honnêtes - parfois je me demande comment ils arrivent encore à y mettre quelqu'un- ce sera un énorme défi logistique, sans parler des emplois à créer.

  • Ça vous semble improbable?

Non, cela ne me semble pas improbable: je pense qu'on y arrivera mais quant à la date, je ne me prononce pas. Mais c'est à la politique de se préparer aujourd'hui au défi que cela représente pour la société luxembourgeoise. Ce sera un énorme défi logistique mais je crois que le vivre-ensemble est encore plus important pour éviter qu'on en arrive à une situation comme en Belgique où le pays est divisé. Chez nous, je veux à tout prix éviter une division entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois.

  • Vous êtes la présidente de la Commission du contrôle de l'exécution budgétaire qui revient au plus grand parti de l'opposition. En quoi consiste votre rôle?

Tous les trois mois le ministre des Finances vient dans notre commission -qui est toujours une commission jointe avec la commission des Finances- et il présente ses chiffres trimestriels en rappelant ce que prévoyait le budget de l'Etat pour la période. De cette manière nous voyons comment évoluent les recettes et dépenses par rapport au budget qui a été voté. C'est un volet de notre travail que la presse suit bien en général. Un autre volet est celui du bon emploi de l'argent public par la Cour des comptes qui contrôle les établissements publics et fait des contrôles spéciaux. A chaque fois, elle nous présente son travail et nous fait un rapport spécial comme par exemple sur les transports RGTR. Puis nous en discutons du respect de la loi et voyons si l'argent a été utilisé comme prévu.

Diane Adehm: «Je sais que beaucoup de mes collègues veulent être ministre. Moi, je veux avoir un bon score et être réélue» le 14 octobre 2018.
Diane Adehm: «Je sais que beaucoup de mes collègues veulent être ministre. Moi, je veux avoir un bon score et être réélue» le 14 octobre 2018.
Photo: Guy Jallay
  • Vous avez été réélue confortablement aux élections communales en octobre 2017, quels sont les dossiers prioritaires à Hesperange?

La circulation, c'est notre plus gros dossier, pour la qualité de vie des gens. Nous avons un sérieux problème de circulation à Hesperange. Aux heures de pointe si vous arrivez à aller d'Alzingen à Howald (4 km) en une demi-heure c'est que vous avez bien roulé! C'est la raison pour laquelle nous essayons depuis des années d'avoir un contournement. Et avec l'urbanisation du Ban de Gasperich ça va être la folie ici à Hesperange! Il faut être raisonnable, les milliers d'employés qui y travailleront ne pourront pas tous prendre les transports publics...

Nous menons depuis plus de dix ans la discussion du contournement avec le ministère du Développement durable. Il déchargera énormément notre localité. Pour le reste, nous essayons, dans la mesure du possible, de réduire les trajets pour les gens qui vivent dans la commune. Nous avons par exemple développé les écoles de quartier, plutôt qu'une école centrale, pour que les enfants puissent aller à pied à l'école le matin. Nous avons plus de 1.000 enfants scolarisés ici. Nous mettons des voitures et vélos électriques à la disposition de nos habitants, un flexibus, et sommes en train de voir si la commune ne pourrait pas mettre en place un bus qui circule à horaire fixe. Ça ferait sens pour se rendre à la nouvelle gare de Howald. Il faudra faire une étude.

  • Vous avez plutôt eu une carrière politique fulgurante, non?

Oui on me l'a souvent dit. Membre du parti depuis 2003, j'ai été élue directement au conseil communal en 2005 alors que je n'étais pas originaire de Hesperange mais de Mersch. Et puis je me suis retrouvée directement première remplaçante sur la liste du Centre suite aux élections législatives de 2009. Je n'ai jamais eu l'intention de ma vie, de faire de la politique. Je regardais toujours cela de très loin en me disant: «Ceci n'est certainement pas mon monde». C'est devenu ma vie, par après.

  • Par quelle magie?

C'est super intéressant de par la matière, les gens que vous rencontrez,... aujourd'hui, j'adore ça. Je m'y suis retrouvée un peu par hasard. On n'a cessé de me dire «tu dois le faire, tu ne vas pas le regretter». Et il a fallu beaucoup de temps pour me convaincre d'être candidate aux élections communales en 2005. Une fois élue, j'ai trouvé ça très intéressant: on apprend beaucoup de choses, on travaille beaucoup aussi et il faut aimer lire, travailler ses dossiers, essayer de comprendre, établir des liens. C'est un métier que tout le monde peut faire s'il est ouvert d'esprit aussi bien envers la matière qu'envers les personnes et s'il ose s'aventurer dans des zones qu'il connaît moins.

  • 2018 est une année électorale, quelles sont vos ambitions pour octobre ?

Tout simplement, j'aimerais être réélue. Je sais que beaucoup de mes collègues veulent être ministre. Moi, je veux avoir un bon score, être réélue et avoir la chance de faire ce que je suis en train de faire.

  • Vous laisseriez-vous convaincre de faire autre chose que simplement de rester députée?

(Elle fait une moue gênée) Cette question est soumise à  tellement de conditions qui ne dépendent pas de moi... Je dis toujours: j'ai un bail de cinq ans à la Chambre et de six ans à la commune. J'espère que les gens honorent le travail fourni et qu'ils me réélisent sur cette base. Ce qui se passe après n'est pas entre mes mains.


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