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David Wagner: «La culture populaire française m'a beaucoup influencé»
David Wagner - Photo - Pierre Matgé

David Wagner: «La culture populaire française m'a beaucoup influencé»

Pierre Matgé
David Wagner - Photo - Pierre Matgé
Luxembourg 8 min. 12.02.2018

David Wagner: «La culture populaire française m'a beaucoup influencé»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Le français est une langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d'octobre prochain, nous avons décidé d'interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d'interviews que nous publierons régulièrement jusqu'à l'été.

Le député déi Lénck, David Wagner, nous reçoit dans son bureau de la place du théâtre à Luxembourg-Ville. Le jeune député revient sur son enfance, la puissance de son engagement politique et sur sa vision de l'actuelle politique menée dans le pays. 

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Ma mère est marseillaise, des quartiers nord, et mon père, lui, est luxembourgeois de Weimerskirch. Comme ma mère ne parle pas le luxembourgeois, à la maison, on ne parlait qu'en français lorsque j'étais enfant. J'ai vraiment commencé à parler luxembourgeois à l'école maternelle et j'ai trouvé l'alphabétisation en allemand très difficile! C'est pour ça que je comprends bien la difficulté que les enfants ont à apprendre une autre langue... Surtout, le français pour les Luxembourgeois qui le parlent mal parce qu'il ne leur est pas bien enseigné.

  • Comment consommez-vous la langue française?

Je viens d'un milieu assez populaire, nous sommes de Mühlenbach et chez moi, il n'y avait pas beaucoup de livres, on n'allait pas au théâtre. Le goût de la lecture est venu à l'école et ne m'a pas quitté depuis. Je lis beaucoup de science-fiction et même quand je lis l'auteur américain, Isaac Asimov, je préfère lire une traduction en français.

  • Quelles figures politiques francophones vous ont inspiré dans votre parcours?

Enfant, je n'ai regardé que la télévision française et j'ai été très influencé par sa culture populaire. Quand François Mitterrand passait à la télévision, je pensais que c'était mon président. J'ai commencé à militer à 15 ans mais je n'ai jamais pu m'identifier à Georges Marchais ni au parti communiste français (PCF). En 2002, lorsque j'étais étudiant, je collais des affiches pour Olivier Besancenot et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). J'ai été inspiré par Alain Krivine et surtout par Daniel Bensaïd avec lequel j'ai pu parler deux fois dans ma vie lors d'une université d'été.

  • Comment l'envie de militer vous est-elle venue?

Je pense que j'ai toujours été de gauche et enfant, j'étais déjà intéressé par les discussions politiques. Pour les communales de 1987, j'avais huit ans et je savais déjà ce que je voulais voter: pour les Verts, car j'aimais la nature! Je pense que mes visites à la cité de la Savine à Marseille, qui est sûrement une des pires cités de France et où habitait une partie de ma famille, m'ont marqué profondément. L'aire de jeux était rouillée, la cage d'escalier sale et un jour, j'ai même assisté à une fusillade... Ma grand-mère vivait avec sa petite retraite et comptait son argent et cela me choquait qu'on doive compter son argent pour manger.

Le privilégié en moi se révoltait contre le non-privilégié en moi. Je ne comprenais pas pourquoi une partie de la famille vivait si mal et pense que mon engagement politique est né inconsciemment à ce moment-là de ma vie".


On peut s'engager de différentes manières mais pour moi, c'est quand j'ai rencontré Sacha Wagner en 1995 que mon envie de faire de la politique est née. A cette époque, les étudiants luxembourgeois sont descendus dans la rue pour défendre leurs droits à cause de différentes mesures de la Ville de Luxembourg et du gouvernement. Nous avons réussi à les faire reculer sur certains points, c'était pour moi une victoire.

  • Vous êtes devenu député en 2015, plus tôt que prévu. Comment avez-vous réagi?

A déi Lénk, nous avons un système de rotation et il était prévu que je devienne député. J'ai été élu deuxième sur la liste du Centre, derrière Justin Turpel que j'ai dû remplacer de manière prématurée. Aux élections de 2013, comme je savais que j'allais devenir député, j'ai démissionné du Woxx pour devenir attaché parlementaire de Justin Turpel.

  • Quelle est la suite pour vous?

Je serai candidat et si je suis réélu, je continuerai jusqu'à ce que je doive appliquer la rotation.

  • Dans votre travail de député, quelle place accordez-vous aux résidents étrangers?

Pour ma part, j'estime que je m'engage pour l'ensemble de la population et surtout pour ceux qui ne sont pas privilégiés. Si on regarde d'un point de vue strictement électoral, on constate que les résidents étrangers ne jouent aucun rôle. Le référendum de 2015 a été mal réfléchi et mal présenté par le gouvernement. Le résultat largement en défaveur du droit de vote n'est pas lié au racisme mais au fait que beaucoup de gens se sentent dépossédés démocratiquement. Dire aux Luxembourgeois que le droit de vote pourrait être élargi a été interprété comme la disparition de la souveraineté nationale. Je ne suis pas d'accord avec cette façon de penser mais je peux la comprendre et il était prévisible que ça se passe mal.

  • Quelle est la position de déi Lénk concernant le droit de vote des étrangers?

Pour nous, le droit de vote des étrangers pourrait être intéressant et nous y étions favorables sur base d'une analyse de classe car il permettrait de donner aux travailleurs, aux salariés et surtout aux locataires un moyen de pression pour avoir davantage de droits. Au Luxembourg, 80% des locataires sont des résidents étrangers.

Pour moi, la solidarité nationale n'existe pas. Un grand patron luxembourgeois va être plus solidaire avec un grand patron français ou allemand qu'avec un travailleur luxembourgeois.

  • Pensez-vous qu'il serait envisageable de débattre une nouvelle fois sur la question du droit de vote des étrangers dans ce pays?

Je pense que durant cette législature, ce n'est pas possible et qu'un gouvernement qui est quand même plutôt dans la lignée néolibérale économique et sociale ne peut pas s'attaquer à cette question sans y laisser des plumes. Il faudrait que ce soit un gouvernement intégralement progressiste pour faire passer cette réforme par référendum ou pas. Pour moi, celui-ci a réveillé des démons et a permis de déplacer l'attention du public ailleurs que sur le véritable problème au Luxembourg: 43.000 personnes vivent avec le salaire minimum et les grands promoteurs régissent les lois du marché immobilier.

Les pétitions ont beaucoup de succès car les gens ont envie de s'exprimer, de faire de la politique. En ce qui concerne celles sur la langue luxembourgeoise, elles sont une conséquence du référendum.
Les pétitions ont beaucoup de succès car les gens ont envie de s'exprimer, de faire de la politique. En ce qui concerne celles sur la langue luxembourgeoise, elles sont une conséquence du référendum.
Pierre Matgé
  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce nouveau cadre?

La question de la cohésion sociale est liée aux questions économiques et sociales. Les tensions se font de plus en plus ressentir à mesure que le malaise s'installe sur le marché du travail mais le Luxembourg est tout de même épargné. Je pense qu'à partir du moment où des gens partagent des choses et apprennent à se connaître, ça se passe bien. Je le vois dans le quartier de Bonnevoie qui a toujours été connu pour sa mixité sociale, mais je ne sais pas pour combien de temps car c'est devenu très "Bobonnevoie" et ça enlève de l'authenticité...

  • D'après vous, pourquoi les résidents étrangers ne sont-ils pas plus engagés pour voter aux communales?

Il y a deux raisons à mon avis. La condition de résidence de 5 ans est un obstacle car il y a beaucoup d'étrangers qui viennent et qui repartent dans ce délai. Ensuite, je pense que les gens se disent qu'il ne sert à rien de voter car jamais rien ne change. On vit dans un système où chacun peut s'exprimer à sa guise mais où cela n'a plus aucun impact. La démocratie, ce n'est pas seulement la liberté d'expression et d'opinion!

  • Vous êtes Vice-Président de la Commission des pétitions. Comment expliquez-vous toutes celles qui ont été émises l'année dernière concernant la langue luxembourgeoise?

Les pétitions ont beaucoup de succès car les gens ont envie de s'exprimer, de faire de la politique. En ce qui concerne celles sur la langue luxembourgeoise, elles sont une conséquence du référendum. Il y a un malaise auprès d'une certaine partie de la population et beaucoup estiment que le luxembourgeois est en voie de disparition alors que c'est faux! On ne l'a jamais autant écrit ou parlé et beaucoup de résidents étrangers ou de frontaliers l'apprennent. Actuellement, le luxembourgeois est instrumentalisé par les milieux conservateurs et bourgeois alors que c'est eux qui ont fait en sorte qu'il soit une langue d'exclusion sociale à l'époque par rapport à d'autres Luxembourgeois. Aujourd'hui, cette politique s'inverse et ces mêmes personnes alertent l'opinion publique alors qu'ils n'ont jamais rien fait pour le luxembourgeois.

  • Quand le Luxembourg comptera près d'un million d'habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

Si on continue avec cette politique de dumping fiscal au Luxembourg, on va aspirer des entreprises dans les régions limitrophes et faire en sorte que les projections que vous venez de me citer se réalisent. Il faut arrêter cette politique de compétition fiscale qui appauvrit aussi des gens au Luxembourg.

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