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Culpabilité, peur d'être licencié: difficile de "balancer son porc"
Luxembourg 1 16 min. 03.11.2017

Culpabilité, peur d'être licencié: difficile de "balancer son porc"

Culpabilité, peur d'être licencié: difficile de "balancer son porc"

Luxembourg 1 16 min. 03.11.2017

Culpabilité, peur d'être licencié: difficile de "balancer son porc"

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Le scandale Weinstein a poussé des millions de victimes à dénoncer harcèlement et/ou violences sexuelles. Mais leur courage dérange: "Pourquoi en parler maintenant?" Nous avons demandé à trois victimes pourquoi il est si difficile de parler quand on a subi un viol ou quand on a été harcelé.

Depuis les révélations sur le producteur hollywoodien Harvey Weinstein, les hashtags #BalanceTonPorc en France et #MeToo dans le monde, inondent les réseaux sociaux.

Dans une vague d'indignation sans précédent (285.000 tweets #balancetonporc postés en France et 1,5 million de tweets #metoo dans le monde, entre le 14 et le 26 octobre, selon Visibrain), les femmes dénoncent les violences à caractère sexuel, verbales ou physiques, qu'elles subissent, dans une société marquée par la domination patriarcale. Ce week-end encore, des manifestations étaient organisées dans les plus grandes villes de France.

Cette sordide affaire aura permis au moins cela: libérer la parole des femmes. Collègues, amies, voisines, cousines: toutes ont, au minimum, une anecdote à raconter. Ça va de la main aux fesses dans le métro au harcèlement sexuel au boulot. Elles se sentent moins isolées tout à coup, et la peur semble désormais changer de camp. Une première.

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Mais ça dérange et c'est peu de le dire. Alors qu'elles ont le courage de dénoncer ces faits trop longtemps tenus secrets, il y a encore des voix pour le leur reprocher: pourquoi n'avoir rien dit au moment où cela s'est passé? Pourquoi ne pas avoir porté plainte? Pourquoi maintenant?

Parce que le traumatisme est trop fort, parce que la justice est défaillante, parce qu'elles ont peur de perdre leur travail, parce que leur entourage minimise ou les culpabilise: oui, il est plus facile pour ces femmes de s'adresser à Twitter.

Dans le flot continu de ces tweets, nous sommes tombés sur celui de Sandrine*. Un message court, juste pour dire "qu'elle aussi", car 27 ans après les faits, cette femme accomplie, mère de famille et cadre dans une grande entreprise, ne parvient toujours pas à "balancer son porc". Nous l'avons rencontrée.

Sandrine: "Ça s'est passé en 1990. Je n'en ai jamais parlé à personne"

Sandrine est une Luxembourgeoise d'adoption: elle a débarqué de France au début des années 2000. Son grand sourire semble ne jamais la quitter. Autour d'un café, elle a accepté de nous parler de son Weinstein à elle. Dès les premiers mots, elle se crispe. 

C'est comme si elle y retournait. Dans cette chambre, avec cet homme de 30 ans son aîné, ce membre de la famille en qui elle avait toute confiance.

"Ma mère avait été emportée par un cancer quelques années plus tôt. Il ne me restait que mon père, un homme autoritaire et volage qui, à peine veuf, avait installé sa maîtresse et ses enfants chez nous, à la maison. C'est là qu'il est entré dans ma vie: c'était le frère de cette femme."

L'adolescente s'attache vite à ce tout nouvel "oncle". Elle noue avec lui une relation enrichissante: "Il était érudit et avait beaucoup d'humour. Il dirigeait une grande école dans l'enseignement supérieur. C'était un proche de Jack Lang. Quand on se voyait aux réunions de famille, on discutait beaucoup ensemble."

Le "gentil tonton" avait tout prémédité

L'été de ses 18 ans, à la fin des vacances, son père propose à Sandrine de passer quelques jours chez cet homme et sa femme, à quelques centaines de kilomètres. Mais à l'arrivée, surprise: l'épouse est absente. C'est la douche froide: "J'étais très mal à l'aise, forcément." C'est alors un véritable piège qui va se refermer sur la jeune fille. 

Rassemblement de protestation contre les violences faites aux femmes le 29 octobre à Paris
Rassemblement de protestation contre les violences faites aux femmes le 29 octobre à Paris
AFP

Le soir venu, il invite Sandrine dans sa chambre, où se trouve la seule télévision de la maison, "pour regarder une émission intéressante". Elle n'a pas de raison de se méfier, elle le rejoint et s'installe sur son lit comme sur un canapé. "On ne se parle pas pendant un long moment. Et puis, soudain, il se lève et va dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, il apparaît nu en face de moi, en peignoir. Il s'allonge à côté de moi. Je suis complètement pétrifiée... Je ne comprends pas du tout ce qui arrive."

Encore aujourd'hui, Sandrine ne parvient pas à mettre le bon mot sur son agression. Un viol. "Je me suis sentie tellement piégée... Comme un lapin dans les phares d'une voiture. Je m'en veux tellement de ne pas avoir réagi. J'ai tendance à minimiser ce qui est arrivé. J'étais tellement naïve." 

Le "gentil tonton" est en fait un prédateur sexuel. Sur le même mode opératoire, il va agresser Sandrine trois jours durant. "J'attendais juste la fin. C'était l'horreur. Pour moi, la figure de l'homme, la figure paternelle, c'était quelqu'un à qui on ne disait pas non. J'ai été éduquée comme ça." 

L'homme a prémédité tous ces actes depuis bien longtemps. "Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas faire ça. Je lui ai demandé pourquoi? Il m'a répondu froidement: maintenant tu as 18 ans, je ne crains plus rien, on ne pourra pas m'accuser de détournement de mineur. Là, j'ai vu le calcul, la préméditation. Je me suis sentie tellement trahie. Je m'en suis voulue de si bien m'entendre avec lui, je me suis dit que c'était de ma faute."

"Mon père m'a dit qu'il n'y avait pas de quoi en faire un drame"

Sandrine est seule, sans personne vers qui se tourner. "Avec mon père, les relations étaient compliquées, il était persuadé que je voulais casser son couple. Je me suis dit que si je prenais le téléphone pour lui raconter ce qui se passait, il ne me croirait jamais. Et puis, cet homme m'avait fait miroiter plein de choses: je rêvais de faire Sciences Po, il m'avait dit qu'il me présenterait aux politiques, etc. Il avait construit une emprise très forte sur moi."

Quelques années plus tard, l'épouse demandera le divorce: l'homme a agressé sa belle-fille, née d'une première union, exactement de la même façon qu'avec Sandrine. Elle tente alors de parler de sa propre agression à son père, mais sa réaction est dévastatrice: "Il m'a fait comprendre qu'il n'y avait pas de quoi en faire un drame. Que ce n'était rien. C'était mon père. Je l'ai cru."

Un double traumatisme qui pousse la jeune femme à quitter définitivement sa famille et la région.

La députée européenne allemande Terry Reintke affiche une pancarte #MeToo lors du débat à Strasbourg le 25 octobre
La députée européenne allemande Terry Reintke affiche une pancarte #MeToo lors du débat à Strasbourg le 25 octobre
AFP

"Ça s'est passé en 1990, et je n'en ai jamais parlé à personne." Trop de honte, de culpabilité. L'impression d'avoir échappé à plus grave donc de ne pas avoir le droit de se plaindre: même son mari ne sait pas. Elle n'a jamais pu trouver les mots pour lui parler de cette blessure intime.

"Le plus inquiétant, c'est qu'on ne sait pas comment vont réagir les gens si on en parle. C'est pour ça qu'on se tait. Si on porte plainte, on sait que ce qui nous est arrivé va être minimisé par la police, qu'il n'y a aucune preuve, etc. Si on ne porte pas plainte, on nous le reproche. Mais quand est-ce qu'on nous soutient au juste?"

"Ça ne passe pas. On vit avec, c'est tout"

"J'ai essayé d'oublier. De me dire que c'était trois jours et que c'est terminé. Que j'ai eu de la chance de ne pas être tombée enceinte, de ne pas avoir contracté de maladie. Mais j'y repense régulièrement. Même après toutes ces années, ça ne passe pas. On vit avec, c'est tout."

Sandrine confie que voir le visage de Weinstein partout dans la presse la perturbe. "Depuis que l'affaire Weinstein a éclaté, je ne suis pas bien. Forcément, ça résonne en moi. Ces filles qui racontent toutes la même mise en scène, la chambre, la douche, le peignoir, etc. C'est exactement ce que j'ai vécu. Ce qui fait mal, c'est de se dire qu'il y a tellement d'hommes comme ça. Ils se permettent tout ça parce qu'ils ont du pouvoir."

Sans aller jusqu'au viol prémédité, le harcèlement sexuel peut produire le même type de dégâts psychologiques. Angélique*, trentenaire, a subi les assauts de son patron pendant un an, sous les yeux de ses collègues. Pour elle aussi, l'affaire Weinstein agit aujourd'hui comme un électrochoc. 

Angélique: "Je rentrais tous les soirs en pleurs. J'ai dû démissionner"

A 24 ans, Angélique débute tout juste sa carrière de commerciale dans une entreprise du bâtiment à la frontière franco-luxembourgeoise: elle est ravie. Mais très vite elle découvre un milieu machiste où blagues salaces, gestes déplacés et propos sexistes font partie du quotidien. Pourtant, elle n'ose rien dire.

"Quand ça touche notre travail, notre gagne-pain, c'est compliqué de parler. Si je n'ai pas osé dénoncer ce qu'il se passait, c'est par peur des conséquences. Les gens qui reprochent aux victimes de ne pas parler ou porter plainte ne se rendent pas compte de ce qui est en jeu pour elles. Les victimes ont toujours beaucoup à perdre."

Son porc à elle, c'était son patron. "En mon absence, il tenait des propos déplacés sur mon physique. J'évitais de me retrouver seule avec lui. Ma plus grande peur était surtout qu'il veuille monter en voiture seul avec moi lors d'une tournée, comme j'étais commerciale itinérante. Mes collègues commerciaux étaient choqués de voir ce que je subissais."   

"J'ai le sentiment d'avoir été humiliée"

"J'ai quitté ce boulot à cause du harcèlement sexuel. Je rentrais tous les soirs en pleurs. Lors d'une soirée organisée pour nos clients avant les fêtes de fin d'année, mon chef a été jusqu'à me dire  devant tout le monde: C'est le moment, ils vont tous picoler, tu te mets sur les genoux, t'aguiche un petit peu et tu prends tes commandes. Comme ça, tu te fais ton treizième mois tranquillement."   

Angélique, harcelée pendant un an par son patron: "C'est soit on ferme sa bouche, soit on se comporte comme eux"
Angélique, harcelée pendant un an par son patron: "C'est soit on ferme sa bouche, soit on se comporte comme eux"
Shutterstock

"Quand je repense à ce travail, j'ai le sentiment d'avoir été humiliée. Je ne suis restée qu'un an dans cette société mais cela a suffi à me faire beaucoup de mal."

Pas facile de faire sa place en tant que femme dans ce milieu hostile: "Clairement, c'est soit on ferme sa bouche, soit on se comporte comme eux, comme un homme. Mais je n'en étais pas capable. Je suis quelqu'un de sensible, de souriant. D'ailleurs, le sourire peut vite être interprété comme une ouverture... C'est ce que j'ai constaté plusieurs fois. Pour survivre, il faut gommer tout ce qui fait de nous des femmes."

Angélique encaisse. Jusqu'au jour où son chef franchit la ligne jaune et menace la jeune femme: "Il s'est tourné vers moi et m'a lancé Si tu ne fais pas ton chiffre, je te sodomise. La porte était ouverte, tout le monde riait. Je suis rentrée en pleurant. Mon petit ami de l'époque n'a pas supporté de me voir une fois de plus dans cet état. Il a pris le téléphone et a appelé mon patron. Le ton est vite monté. J'ai compris que si je ne quittais pas mon poste, les choses allaient empirer."   

"Mon entourage ne m'a pas soutenue"

Étonnamment, dans l'entourage de la jeune femme, peu de gens comprennent son choix: "J'ai reçu beaucoup de critiques. On me disait que je laissais tomber un super poste, que j'allais le regretter. Ils me disaient que ce n'était que des blagues potaches, que ça arrivait à beaucoup de femmes, qu'il ne m'avait pas touchée... Aurait-il fallu en arriver là pour qu'on me dise que j'avais bien fait?"

"Aujourd'hui, avec l'expérience, je répondrais! Mais à cette époque, j'étais beaucoup trop timide... C'était mon premier poste dans le BTP. Je n'y connaissais rien, j'avais fait des études dans le tourisme. Cet homme m'avait donné ma chance. Lors de mon pot de départ, je l'ai invité à boire un verre avec nous, et tout ce qu'il a trouvé à me répondre devant tout le monde, c'est Donne à manger à un chien, il te chie dans la main. Une humiliation de plus, mais ce fut la dernière."

Manifestation de soutien aux victimes d'agressions sexuelles à Stockholm le 22 octobre
Manifestation de soutien aux victimes d'agressions sexuelles à Stockholm le 22 octobre
Shutterstock

Au milieu des récits de femmes, celui d'un homme. Il nous a fallu plusieurs semaines pour le convaincre de s'exprimer.

Profondément marqué par ce qu'il a subi au sein de son ancienne société, Stéphane* a longuement hésité avant d'accepter un entretien. S'il est difficile de briser la loi du silence en tant que femme, en tant qu'homme, ça l'est encore plus. A 42 ans, son sentiment de culpabilité l'écrase.

Stéphane: "Je ne veux plus être managé par une femme"

"Ça s'est passé au début des années 2000 à Luxembourg", lâche-t-il, très nerveux, à l'autre bout du téléphone. "Cette femme un peu plus âgée était ma supérieure directe. Je traversais une période très dure de ma vie. Un deuil. Je venais de perdre ma maman. Dans le service, tout le monde savait que cette cheffe accordait facilement des "promotions-canapé" comme on dit. On a échangé quelques mails et, au début, j'étais content qu'elle s'intéresse à moi je crois. Ses intentions étaient très claires: je couchais avec elle et elle me propulsait à un poste à responsabilités."

Le dérapage a lieu lors d'une soirée du personnel. L'alcool coule à flots, sa supérieure entraîne Stéphane à l'abri des regards. "Elle s'est mise à genoux et a ouvert mon pantalon. J'ai laissé faire. J'aurais dû dire non, mais je n'ai rien dit. J'avais pourtant une vie personnelle épanouie. J'ai su tout de suite que c'était une énorme connerie." 

Stéphane s'est laissé faire ce soir-là. Pourtant, il décrit et ressent cette relation avec sa supérieure comme une agression.
Stéphane s'est laissé faire ce soir-là. Pourtant, il décrit et ressent cette relation avec sa supérieure comme une agression.
Shutterstock

"J'ai stoppé tout contact avec elle. Je n'ai pas cédé à ses avances au cours d'un déplacement qui a suivi. Elle m'a alors fait vivre l'enfer. Un harcèlement quotidien pendant 6 mois: c'était des brimades devant tout le monde en permanence, sur le fait que je n'étais bon à rien, que j'étais incompétent. Elle menaçait aussi de me faire perdre mon emploi."

"Cet épisode reste un traumatisme professionnel très fort. Je me sens toujours coupable de ne pas m'être montré plus repoussant. Me dire que j'ai contribué à cette violence psychologique qui m'a détruit est insupportable."

Là encore, c'est la peur de perdre son emploi qui empêche Stéphane de dénoncer les faits. "Personne n'en parlait. Elle faisait régner un climat de peur sur le service entier. On savait que si l'un de nous allait voir la direction, il perdrait son travail. Elle en avait viré d'autres par le passé."

"Je me suis senti pris au piège"

Le jeune homme est seul face à lui-même. "Je me suis senti pris au piège, sans aucune issue pour m'en sortir."

Finalement, Stéphane réussira à changer de service. Il faudra attendre trois années, pour que plusieurs employés décident enfin de parler ensemble et dénoncent les agissements de cette supérieure. La direction ne la mettra pas à la porte, mais au placard. 

Cette expérience traumatisante a eu des répercussions sur la vie de Stéphane: "J'ai tellement l'angoisse que cela puisse recommencer que je suis très attentif à ma manière de me comporter avec des collègues féminines. Cela a créé en moi une méfiance générale dans mes relations professionnelles avec les femmes. Je fuis tout environnement de travail mixte et je refuse désormais d'être managé par une femme. Si demain ça devait arriver, je donnerais ma démission. Ma hiérarchie est au courant."

Le souvenir traumatique ravivé à chaque nouvelle affaire

Il se réjouit que, suite à l'affaire Weinstein, les femmes osent enfin parler: "Je trouve ça génial. Le web et Twitter facilitent cette prise de parole. Tant mieux."

Comme Sandrine, Angélique et toutes les autres victimes, chaque nouveau scandale sexuel, comme les affaires en France, DSKGeorges Tron ou Denis Baupin, ravive les souvenirs de Stéphane les plus pénibles: "J'y repense régulièrement et ce genre d'affaire fait tout remonter à la surface de nouveau." 

Les récits des victimes de Harvey Weinstein publiés dans les médias du monde entier ont eu l'effet d'un électrochoc pour toutes les femmes qui ont subi la même chose
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AFP

Ce qui "remonte à la surface", c'est le souvenir traumatique. L'état de sidération, très bien décrit par Sandrine, fait partie des réactions en chaîne provoquées par le cerveau lorsqu'on est attaqué. C'est un mécanisme naturel de protection sur le moment, mais le souvenir traumatique de l'agression est stocké et se réactive à chaque flashback d'une manière très violente.

L'affaire Weinstein, médiatisée dans le monde entier, a fait revivre leur propre agression aux victimes de violences sexuelles. Ce stress aigu, qui les a toutes frappées au même moment, leur a aussi donné la force de "parler maintenant".

A travers la caisse de résonance de Twitter, #MeToo a provoqué la plus importante vague d'indignation jamais connue sur le sujet des agressions sexuelles, suscitant des débats nationaux et obligeant nos sociétés à s'attaquer au problème. Pour qu'à l'avenir, personne n'ait plus à "balancer son porc".


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