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Comment réussir l'intégration des élèves ukrainiens
Luxembourg 6 min. 10.04.2022
Enseignement

Comment réussir l'intégration des élèves ukrainiens

Pour les chercheuses, l'intégration des enfants ukrainiens dans l'enseignement ordinaire n'est pas un défi impossible à réaliser.
Enseignement

Comment réussir l'intégration des élèves ukrainiens

Pour les chercheuses, l'intégration des enfants ukrainiens dans l'enseignement ordinaire n'est pas un défi impossible à réaliser.
Photo d'illustration: Getty Images/Westend61
Luxembourg 6 min. 10.04.2022
Enseignement

Comment réussir l'intégration des élèves ukrainiens

Deux scientifiques donnent leur éclairage sur la manière dont l'école devrait prendre en charge les enfants et les jeunes Ukrainiens qui se sont réfugiés au Luxembourg.

(m. m. avec Florian JAVEL) - Selon les derniers chiffres de l'Office national de l'accueil (ONA), 1.605 personnes en provenance d'Ukraine se sont présentées à l'office d'accueil, dont 35% sont des mineurs. Le ministère de l'Education estime qu'environ 1.000 enfants et adolescents devraient être scolarisés dans les premières semaines après les vacances de Pâques. Officieusement, ce nombre serait bien plus important que les chiffres officiels.


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Les enseignants et les institutions du pays devront être conscients du fait que, dans ce contexte, l'école n'est pas seulement un lieu d'apprentissage pour ces enfants, mais aussi un lieu de structure et d'échange sur le monde. Pour ceux qui ont fui la guerre, elle peut être une distraction par rapport à l'expérience traumatisante de la fuite. Sabine Ehrhart, ethnolinguiste à l'Uni.lu, et le professeur Anke Wegner, spécialiste des sciences de l'éducation à l'Université de Trèves, commentent ce que l'école peut faire et ce qu'elle doit faire pour les enfants et les jeunes Ukrainiens dans un entretien avec le Luxemburger Wort

Une autre constellation familiale 

«Contrairement à 2015, nous avons affaire à une nouvelle constellation familiale. Ce sont principalement des femmes avec leurs enfants qui fuient l'Ukraine. Les hommes sont restés pour défendre leur pays», constate Sabine Ehrhart. Les personnes concernées avec lesquelles elle a été en contact souhaiteraient réunir rapidement leur famille après la guerre. Reste à savoir si cela sera une option à court terme après les destructions dévastatrices dans des villes comme Marioupol.

Les deux expertes confirment que le manque de planification et la dichotomie entre les solutions à court et à long terme pourraient avoir des répercussions négatives sur l'organisation potentielle du parcours éducatif des enfants en termes de politique éducative : «La situation n'est pas prévisible. Les questions de politique éducative ne devraient jamais chercher des solutions à court terme. Les enfants doivent pouvoir se poser, interagir avec la communauté et faire pour la première fois des expériences positives. Ils doivent pouvoir prendre le temps de se poser pour pouvoir s'engager dans l'apprentissage», déclare Anke Wegner. La chercheuse en sciences de l'éducation se fait l'avocate d'une école inclusive.

Les questions de politique éducative ne devraient jamais chercher des solutions à court terme.

Pr. Anke Wegner

Sabine Ehrhart souligne quant à elle que le manque de planification est un facteur déterminant pour l'apprentissage des langues : «La motivation à apprendre une langue dépend souvent de la durée pendant laquelle on souhaite rester dans un pays. La réussite scolaire est donc liée à l'avenir que les parents veulent donner à leurs enfants».

Inclusion plutôt que modèle spécial

Les premiers jours des élèves ukrainiens seront particulièrement importants pour la suite de leur parcours scolaire. Il faut encourager les enfants individuellement, prendre en compte leurs intérêts et créer une atmosphère dans laquelle ils peuvent se familiariser tranquillement avec leur quotidien, selon Anke Wegner. 

Sabine Ehrhart souligne en outre que, même si les enfants doivent être intégrés le plus rapidement possible dans la communauté, il pourrait être bénéfique pour les premiers jours de garder le contact avec d'autres enfants ukrainophones. Des traducteurs ou de simples applications de traduction pourraient contribuer de manière significative à créer une atmosphère familière au cours des premiers jours.

Suivre la voie des classes d'accueil, comme c'est déjà la norme en Allemagne, pourrait, selon Wegner, conduire à l'exclusion : «Cela entraîne l'isolement. Les élèves doivent apprendre avec les enfants luxembourgeois et ne pas être stigmatisés ou marginalisés par une affectation rigide à un groupe».

Le professeur Anke Wegner est spécialiste des sciences de l'éducation. Elle enseigne et fait de la recherche à l'université de Trèves.
Le professeur Anke Wegner est spécialiste des sciences de l'éducation. Elle enseigne et fait de la recherche à l'université de Trèves.
Photo: privat

L'apprentissage n'est pas une simple affaire d'acquisition de la langue éducative du pays concerné. A l'école, on devrait plutôt réfléchir au monde et échanger des idées avec d'autres. Un enseignement purement linguistique ne suffit pas : «L'école ne doit pas enfermer les enfants dans un système monolingue. Il faut prendre ces enfants en charge et ne pas négliger la responsabilité pédagogique que nous avons envers eux», note Anke Wegner.

Plus la langue d'origine est soutenue, plus les élèves réussissent. On construit ainsi des ponts entre l'école et la maison

Pr. Sabine Ehrhart

Sabine Ehrhart affirme pour sa part que la langue d'origine en particulier doit continuer à être encouragée afin de préserver la réussite scolaire des enfants : «Plus la langue d'origine est soutenue, plus les élèves réussissent. On construit ainsi des ponts entre l'école et la maison». 

Selon la chercheuse, on ne peut pas affirmer avec certitude que les cours de soutien de l'après-midi seront la solution : «Une de mes étudiantes à l'université disait qu'en suivant des cours de soutien en portugais le week-end, elle avait manqué des activités importantes avec les autres enfants, même si aujourd'hui, avec le recul, elle est reconnaissante de ce lien supplémentaire avec la langue familiale. Les loisirs jouent un rôle central dans l'apprentissage. On peut apprendre autant en jouant librement au football qu'en suivant un cours à l'école».

Le corps enseignant est ouvert et sensibilisé

Les deux scientifiques sont partagées sur la question de savoir si le corps enseignant luxembourgeois est suffisamment préparé à relever le défi de la prise en charge d'enfants traumatisés par la guerre : «Nous ne pouvons pas demander aux enseignants de suivre une thérapie pour des enfants traumatisés. Mais nous devons les inciter à réagir de manière sensible à la situation des enfants, à les écouter et à les percevoir. Les concepts pédagogiques permettant de préparer les enseignants à une telle situation existent, mais ils n'ont pas suffisamment de place dans la formation des enseignants», estime Anke Wegner. 

Selon elle, la politique de l'éducation n'est pas assez consciente du fait que la scolarisation des enfants traumatisés est une tâche qui incombe à l'ensemble de la société et que l'apprentissage de la langue de l'éducation ne suffit pas à la maîtriser. 

Sabine Erhart est ethnolinguiste et enseigne à l'Uni.lu. L'écolinguistique fait partie de ses domaines de recherche.
Sabine Erhart est ethnolinguiste et enseigne à l'Uni.lu. L'écolinguistique fait partie de ses domaines de recherche.
Photo: Guy Jallay

Sabine Ehrhart partage ce point de vue. Elle fait toutefois confiance aux pédagogues du pays : «Je connais beaucoup d'entre eux grâce à mon rôle de formatrice. Le fait qu'une grande partie du corps enseignant soit issue de l'immigration est justement un avantage. Elle est ouverte, engagée et comprend ce que certains de ces enfants vont vivre lorsqu'ils rencontreront des problèmes au début de l'apprentissage des langues dans leur nouvel environnement».

Anke Wegner encourage également l'adaptation du programme scolaire pour permettre aux enfants ukrainiens de ne pas perdre le contact avec leur culture : «La participation doit être vécue et encouragée». 

«Le plus souvent soulager, rarement guérir» 

90% des familles ukrainiennes auront certes accès aux écoles internationales, mais on peut tout de même se demander si le système scolaire luxembourgeois aurait les capacités de scolariser les jeunes Ukrainiens : «On ne peut pas affirmer de manière générale que les écoles internationales sont la solution la plus appropriée», estime Anke Wegner. 


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Selon elle, de nombreuses écoles inclusives ont prouvé par le passé que l'intégration des réfugiés dans l'enseignement ordinaire pouvait être réussi dans les écoles luxembourgeoises. «Le Luxembourg a certainement les moyens, le savoir-faire et les experts pour le faire. J'estime que la situation est telle qu'il est actuellement possible d'envoyer des enfants plus petits à l'école ordinaire», ajoute Sabine Ehrhart. 

Il ne faut pas perdre de vue la triste réalité de la guerre qui se déroule en Ukraine lorsqu'on s'occupe d'enfants et d'adolescents ukrainiens, car malgré toutes les déclarations de solidarité, on a affaire à des enfants qui ont vécu la guerre en première ligne : «Nous ne pourrons pas résoudre immédiatement tous les traumatismes. La plupart du temps, on pourra les atténuer, rarement les guérir».

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