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Colette Flesch: "J'ai appliqué la doctrine Sinatra: Do it your way"
Colette Flesch a aujourd'hui 80 ans et a été la première femme bourgmestre en 1970. Elle vit à Luxembourg-Ville et s'engage maintenant pour l'égalité des chances.

Colette Flesch: "J'ai appliqué la doctrine Sinatra: Do it your way"

Pierre Matgé
Colette Flesch a aujourd'hui 80 ans et a été la première femme bourgmestre en 1970. Elle vit à Luxembourg-Ville et s'engage maintenant pour l'égalité des chances.
Luxembourg 6 min. 07.10.2017

Colette Flesch: "J'ai appliqué la doctrine Sinatra: Do it your way"

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Le droit de vote en 1919 et une attente jusqu'en 1972 pour ne plus être considérée comme mineure lorsqu'elle était mariée: la femme luxembourgeoise en a fait du chemin vers l'émancipation en quelques décennies. Colette Flesch, première femme bourgmestre du pays, revient sur son parcours politique à la veille des élections communales.

Dimanche 8 octobre, les élections communales vont réunir le pays autour des urnes et permettre aux citoyens de s'exprimer. Parmi les 3.575 candidats qui se présentent, un peu plus d'un candidat sur trois est une candidate. Elles sont 1.274 prêtes à s'engager politiquement dans leur commune, soit 36% des inscrits sur les listes électorales.

Colette Flesch a été élue à la Chambre des députés en 1968, lors des élections anticipées et elle a tout juste 32 ans lorsqu'elle devient la première femme bourgmestre à Luxembourg-Ville, en 1970.

Députée au Parlement européen, vice-Premier ministre du gouvernement Pierre Werner, secrétaire générale du Parti démocratique, elle est aujourd'hui active en ce qui concerne l'égalité des chances et la parité.

Nous l'avons rencontrée alors qu'elle vient de recevoir le prix Anne Beffort et qu'elle participe à une campagne du ministère de l'Égalité des chances pour augmenter le nombre de femmes en politique et sur les listes électorales. Colette Flesch nous parle de l'éducation des filles et de l'ambition des femmes, fils conducteurs de la parité en politique.

  • Quel regard portez-vous sur les femmes qui se présentent aux élections communales du 8 octobre prochain?

Un regard bienveillant. Je trouve que les femmes ont raison de faire de la politique et de se présenter pour devenir des membres actifs de leur ville. Je pense que la société est faite d'hommes et de femmes et que celles-ci doivent avoir les mêmes opportunités que leurs congénères. Ces messieurs ne deviennent pas tous Premier ministre donc toutes les femmes ne peuvent pas revendiquer de le devenir également. Mais il faut qu'elles aient la chance de pouvoir le faire si elles le souhaitent. Lydie Polfer et moi, avons été vice-Premier ministre.

  • Souvent les femmes ne s'engagent pas en politique car elles pensent ne pas avoir la légitimité de le faire. L'avez-vous également pensé à un moment de votre carrière?

C'est une idée qui ne m'a jamais effleurée. Quand je suis devenue bourgmestre, j'avais 32 ans et Gaston Thorn m'a dit que j'allais devoir travailler énormément pendant les deux années à venir et qu'après ça irait mieux. Il ne m'a pas dit ça parce que j'étais une femme mais parce qu'en tant que bourgmestre je devais en savoir plus que n'importe qui d'autre au conseil communal. La plupart des femmes de mon temps ne songeaient pas à s'engager en politique car elles trouvaient que c'était le travail des hommes et qu'elles devaient rester à la maison. Dans mon parcours, je n'ai pas rencontré de discrimination mais les hommes me regardaient comme un animal spécial. J'ai débuté ma carrière au secrétariat des Conseils des Communautés européennes, j'étais à l'Agriculture. A la première réunion, il n'y avait que des hommes et ces messieurs croyaient que je venais servir le café. Cela a été la seule et unique fois que ça m'est arrivé et ce n'était pas dans un cadre politique.

  • Vous avez été la première femme bourgmestre au Luxembourg et l'une des premières à siéger à la Chambre des députés. Comment cela s'est-il passé?

En 1968, lorsque je me suis retrouvée à la Chambre des députés après les élections anticipées, nous étions deux: Astrid Lulling et moi-même. Il faut replacer les choses dans leur contexte: on allait fêter en 1969, le cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes et toutes les associations féminines du pays étaient mobilisées et faisaient pression sur les partis politiques en vue des élections de décembre 1968 pour qu'ils mettent des femmes sur leurs listes. C'est ce que les partis ont fait à travers les candidates "alibis" dont je faisais partie et je suis entrée à la Chambre des députés en tant que suppléante en février 1969.

  • Les femmes sont-elles encore des alibis pour avoir bonne conscience en politique à travers, par exemple, les quotas?

Je n'ai jamais été pour les quotas de femmes et dans mon parti politique, on s'est toujours fixé des objectifs et on les a refusés. On voulait des femmes au DP et on a été un des premiers partis à avoir trois femmes à la Chambre des députés: Lydie Polfer, Anne Brasseur et moi-même. D'ailleurs, à l'époque, nous étions le seul organe politique avec un tel profil.

  • Comment l'égalité est-elle possible sans les quotas?

Avoir des femmes sur les listes et qu'elles soient ensuite élues, c'est un premier pas. Le deuxième consistant à leur permettre d'accéder à des postes à responsabilité. En 1969, j'ai dû me présenter aux communales car à ce moment-là, tous nos chefs de file étaient au gouvernement. Au conseil communal de Luxembourg-Ville, nous étions dans l'opposition pour la première fois depuis longtemps mais nous n'avions pas vraiment de tête de liste puisqu'elles étaient toutes au gouvernement et ne pouvaient pas se présenter aux communales. Alors quand on nous demandait qui serait bourgmestre en cas de victoire, on a répondu: "celui ou celle qui aura le plus de voix". Et c'était moi. Mais mon petit doigt me dit que le DP savait que j'avais été aux Jeux olympiques en 68 et que j'avais une certaine notoriété...

  • Le droit de vote en 1919 et la vraie émancipation en 1972, comment expliquez-vous cette longue attente pour les femmes entre ces deux évènements?

Pour moi, la loi de 1972 donnant l'émancipation aux femmes est la séparation des eaux, la grande évolution sur le plan législatif et le Luxembourg a beaucoup changé à partir de cette date. Aujourd'hui, la plupart des femmes allient vie professionnelle et familiale mais avant, certaines sociétés n'engageaient pas de femmes mariées qui ne pouvaient même pas ouvrir un compte en banque et se trouvaient sous l'égide de leur mari. Et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, ce n'était pas un gouvernement socialiste libéral mais un gouvernement chrétien démocrate libéral qui a voté la loi. C'est à partir de là que toutes les autres réformes ont suivi et que les mentalités ont évolué.

  • Quel conseil donneriez-vous aux femmes élues dimanche?

Je leur parlerais de la doctrine Sinatra et je leur dirais: "Do it your way". Moi, c'est ce que j'ai dit à Lydie Polfer quand elle s'est retrouvée maire à 29 ans et qu'elle m'a demandé conseil. Je lui ai répondu: "N'essaye pas de faire la même chose que moi. C'est à chaque femme de trouver son propre équilibre, son propre style.

  • Trouver son propre style sous-entend d'avoir suffisamment de confiance en soi pour parvenir à imposer ses idées.

Oui, et c'est pour ça que je pense que la loi de 1972 est si importante car elle a redonné sa légitimé perdue à la femme. C'était une petite pierre dans un long cheminement mais cela a fait changer la société et l'éducation. De nos jours, les femmes sont plus conscientes de leurs responsabilités et de leurs possibilités car à force de voir réussir en politique leurs pairs, elles se lancent et réussissent à leur tour.


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