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«Tout le monde doit faire des efforts en matière d'énergie»
Luxembourg 4 11 min. 21.09.2022
Entretien avec Claude Turmes

«Tout le monde doit faire des efforts en matière d'énergie»

Entretien avec Claude Turmes

«Tout le monde doit faire des efforts en matière d'énergie»

Photo: Anouk Antony/Luxemburger Wort
Luxembourg 4 11 min. 21.09.2022
Entretien avec Claude Turmes

«Tout le monde doit faire des efforts en matière d'énergie»

Le scénario consistant à obliger les consommateurs à réduire leur consommation pourrait être sur la table, révèle Claude Turmes (déi gréng), ministre de l'Énergie. Recourir au nucléaire ? Pas question, dit le ministre.

Qui est le principal fournisseur de gaz au Luxembourg ?

«Notre gaz vient de Belgique. Le Luxembourg a un marché commun du gaz avec la Belgique, qui est approvisionnée par la Norvège via un gazoduc. Sur la côte belge, il y a également un grand terminal pour recevoir les bateaux transportant du gaz liquéfié. La Belgique ainsi que le Luxembourg sont moins exposés que des pays comme l'Allemagne et le Portugal dans une Europe menacée par les conséquences de la guerre en Ukraine et les coupures de gaz.


Politik , Claude Turmes , déi Gréng , Partei , Energie , Energieskrise , Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
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Y a-t-il un risque de rupture d'approvisionnement en gaz cet hiver au Luxembourg ?

«Non, je ne pense pas qu'il y ait un risque de rupture. La Belgique, qui exploite le terminal de Zeebrugge depuis longtemps ainsi que le gazoduc norvégien, et le Luxembourg, qui est sur le marché avec la Belgique, sont moins exposés. Mais il faut comprendre que la Russie fournit 40% du gaz consommé en Europe. La Russie menace de réduire son approvisionnement à zéro. Des mesures devaient donc être prises.

Et quelles sont ces mesures ?

«Au cours des six derniers mois, au niveau européen, trois décisions ont été prises : la première était de travailler ensemble pour faire passer par les bateaux plus de gaz liquéfié en provenance des États-Unis et du Qatar ; la deuxième était de remplir au maximum le stock de gaz qui existe en Europe et la dernière mesure est de réduire collectivement notre consommation de gaz en Europe d'au moins 15%. Donc chaque pays européen doit établir un plan qui a trois étapes. La première est de réduire la consommation de 15 % de manière volontaire, nous y sommes actuellement. La deuxième étape, en cas de risque d'approvisionnement dans certains pays européens, est de passer à une étape de réduction obligatoire de la consommation, sur proposition de la Commission européenne. Et la troisièmement, s'il y a une pénurie de gaz, ce sera de déconnecter les clients. À ce stade, les clients individuels sont protégés et ne seront pas déconnectés, mais nous devrons peut-être couper l'approvisionnement en gaz de certaines entreprises.

Nous devrons peut-être couper l'alimentation d'entreprises.

Claude Turmes

«Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir et je pense que les mesures que nous avons mises en place, à savoir l'achat de gaz liquide dans le monde entier, le remplissage complet des stocks et la réduction volontaire de 15 %, sont les meilleures méthodes pour ne pas avoir à interrompre l'approvisionnement en gaz de certaines entreprises.


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Pensez-vous que l'objectif de réduire la consommation de 15 % soit réaliste ?

«Notre plan au Luxembourg prévoit un effort collectif : l'État et les communes adopteront des mesures dans leurs bâtiments, et les entreprises adopteront des mesures dans leurs processus industriels. Les citoyens doivent également faire un effort, par exemple en baissant d'un degré la température de leur logement, ce qui équivaut à économiser 6% de l'énergie utilisée.

C'est un effort collectif et nous sommes bien préparés. L'État et les communes ont fixé à 20 degrés la température dans leurs locaux. La consommation de l'éclairage public sera également réduite. Une grande partie de la réduction de la consommation de gaz proviendra des entreprises. Mais l'effort de l'État, des communes et des entreprises ne suffira pas. Il est également nécessaire que les citoyens fassent un effort. Il y a le problème du manque de gaz stocké, mais il y a aussi le problème des prix très élevés. Chaque effort que je fais dans ma maison me permet de réduire ma facture énergétique.

Quelle est la solution pour mettre fin à la dépendance énergétique de la Russie ?

«La première solution consiste à réduire la consommation d'énergie. Par exemple, les nouveaux bâtiments au Luxembourg sont tenus d'être construits de manière à garantir l'efficacité énergétique. Il est ensuite nécessaire d'accélérer le développement des énergies renouvelables, qu'il s'agisse de l'énergie solaire ou de l'énergie éolienne. Aujourd'hui, avoir un panneau solaire sur son toit et le transformer en électricité est rentable. Ce sera l'un des moyens de réduire la facture énergétique dans les années à venir.

La grande erreur de l'Europe a été commise en 2014, lorsque Poutine a envahi la Crimée.

Claude Turmes

Existe-t-il un soutien de l'État pour les installer ?

«Nous avons multiplié ces aides qui peuvent être consultées sur le site de Klimabonus. Nous allons aussi introduire un dispositif spécial pour les batteries. Pour augmenter la part d'autoconsommation, la subvention peut être utilisée pour les panneaux, et pourra l'être pour les batteries. Et ce, afin d'encourager les gens à se diriger vers ce système d'autoconsommation.

Au niveau européen, nous devons miser sur les énergies renouvelables et faire venir du gaz d'autres régions du monde. Pour cela, l'Europe a créé une centrale d'achat pour pouvoir agir collectivement et avoir de meilleurs prix sur le marché.

A moyen terme, l'Europe sera-t-elle en situation de ne pas subir la pression de cette dépendance vis-à-vis de la Russie ?

«Oui. Le chantage de Poutine peut durer cet hiver et le suivant. Nous nous organiserons alors pour ne plus dépendre du gaz russe. Mais en 2024, nous ne serons plus dépendants des Russes.


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L'Europe n'aurait-elle pas dû réfléchir plus tôt aux conséquences énergétiques des sanctions qu'elle a imposées à la Russie ?

«La grande erreur de l'Europe a été commise en 2014, lorsque Poutine a envahi la Crimée. L'Europe a imposé des embargos sur certains produits, mais a continué à acheter du gaz russe, notamment l'Allemagne. Quand on est dépendant à 40%, on ne peut pas changer les choses en six mois. Si seulement nous avions pris de bonnes décisions en 2014...

À l'époque, j'étais au Parlement européen et j'ai fait campagne en Europe contre la construction du deuxième gazoduc, Nord Stream 2. J'ai prévenu qu'il n'était pas possible que Poutine viole le droit international en envahissant un pays indépendant et continue à accroître notre dépendance énergétique vis-à-vis de ce pays. Mais à l'époque, l'Allemagne n'a pas écouté et n'a pas retiré cet instrument de chantage à Poutine.

L'énergie nucléaire n'est pas très fiable et l'exemple français le montre.

Claude Turmes

On revient aussi à des énergies non renouvelables comme le charbon... ou au nucléaire. Quelle est votre position sur les différentes alternatives ?

«Il est clair que, face au changement climatique, il est nécessaire d'accélérer la mise en avant des énergies renouvelables. Nous avons eu la réunion des ministres de l'Energie des 27 pays de l'UE et tous ont dit que nous devions maintenant accélérer sur les énergies renouvelables, être moins dépendants du chantage de Poutine et d'autres autocrates et lutter plus efficacement contre les énergies fossiles qui sont à l'origine du changement climatique.

Dans cette crise, il y a certaines unités de charbon qui peuvent être réactivées pendant six mois. S'il est nécessaire de le faire, nous n'aurons pas le choix. Ce qui est clair, c'est que l'Europe va accélérer cette politique d'éradication des énergies fossiles, pour échapper à ce chantage.


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Et le nucléaire est-il une hypothèse ?

«La construction d'une nouvelle centrale nucléaire d'une durée de vie de 15 à 20 ans est quatre fois plus coûteuse que l'énergie solaire ou éolienne... Les gouvernements sont donc peu nombreux à parier sur le nucléaire parce qu'il n'est pas efficace et qu'il coûte très cher. Et en ce qui concerne les centrales nucléaires existantes, notre problème aujourd'hui est qu'en France, par exemple, sur 56 réacteurs, il n'y en a que 27 qui fonctionnent. Parce qu'ils sont de plus en plus vieux et qu'ils ont de sérieux problèmes techniques de corrosion des réacteurs. L'énergie nucléaire n'est pas très fiable et l'exemple français le montre.

Actuellement à Cattenom, il y a trois réacteurs arrêtés et un vrai problème. Parce que la remise en service d'un réacteur présentant des problèmes de corrosion est un risque réel.

Le réacteur ITER pourrait-il être la future source d'énergie ?

«Il s'agit d'un programme qui coûte plus de 20 milliards d'euros. Pour les optimistes, l'électricité commerciale issue du réacteur à fusion ne sera pas disponible avant 2080. L'électricité de demain est solaire, éolienne sur terre et en mer. 

Quelle sera la situation énergétique cet hiver ?

«Afin de clarifier la situation de l'électricité pour cet hiver, nous allons organiser une réunion entre les ministres de l'énergie d'Allemagne, de France, du Benelux et de Suisse. Je préside ce groupe cette année et nous aurons une réunion des six ministres avec les gestionnaires de réseaux européens qui font des estimations si nous avons moins de gaz. D'ici la fin septembre, nous verrons plus clairement s'il y aura ou non une pénurie d'électricité cet hiver. En fonction de cet échange d'informations, nous verrons s'il est nécessaire de prendre des mesures supplémentaires.

Nous sommes un peu désespérés parce que nous avons augmenté le soutien et que beaucoup de gens ne font pas de demande.

Claude Turmes

Il y a des consommateurs qui, face à la différence d'augmentation des prix, disent qu'ils vont éteindre leur chauffage au gaz et le remplacer par des chauffages électriques. Est-ce une bonne solution ?

«C'est une très mauvaise idée, notamment parce que le prix de l'électricité a également augmenté. Cela pourrait être un risque. Il ne faut pas opter pour ce type de chauffage électrique portable, dont les performances sont très mauvaises, et qui fera exploser la consommation de gaz, qui alimente les centrales électriques.

Il existe un pourcentage élevé de familles en situation de précarité énergétique. Que peut-on faire pour les soutenir ?

«Nous sommes conscients que certaines familles qui ont moins de revenus sont dans une situation difficile. Pour ces familles, nous prenons en charge les coûts du réseau de distribution et nous avons remis un chèque de 150 euros à ceux qui chauffent leur maison au gaz. Nous avons également augmenté l'allocation de vie chère et le nombre de personnes qui en bénéficient. Malheureusement, seul un tiers des personnes qui ont droit à cette aide la reçoivent. Je lance un appel : «Si vous êtes éligible, faites-en la demande».

Il y a beaucoup de familles qui sont éligibles et qui n'ont pas compris qu'elles peuvent recevoir de 150 à 400 euros grâce à l'allocation de vie chère. Et nous avons rendu le processus plus facile, en termes administratifs. Il suffit de se rendre sur le site www.guichet.lu et de remplir un formulaire. Nous sommes un peu désespérés parce que nous avons augmenté le soutien et que beaucoup de gens ne font pas de demande. C'est peut-être un problème de manque d'information ou de fierté mal placée, de penser qu'ils n'ont pas besoin d'aide.

Les entreprises sont inquiètes parce qu'elles voient leur masse salariale et les prix de l'énergie augmenter et les matières premières devenir plus chères. Beaucoup disent qu'ils ne pourront pas supporter toutes ces augmentations...

«Avec les deux ministres compétents, Franz Fayot pour l'économie et Lex Delles pour les entreprises, nous avons décidé de proposer deux mesures très fortes : d'abord, un fonds de liquidités de 500 millions d'euros. Chaque entrepreneur qui a des problèmes de liquidités à cause des prix de l'énergie peut désormais utiliser cet instrument. Un autre instrument est qu'un entrepreneur qui démontre qu'il a un déficit commercial dû à l'augmentation de l'énergie aura droit à une subvention. Nous discutons au sein du gouvernement pour savoir si nous pouvons augmenter la valeur de cette aide et revoir certains critères d'éligibilité, car l'année prochaine sera encore plus difficile en raison de l'augmentation des prix de l'énergie.

Ces mesures sont-elles déjà en place ?

«Le fonds est déjà disponible depuis le début du mois d'août. Autre mesure, l'entreprise pourra accéder très rapidement aux liquidités en demandant une subvention sur le site web du ministère de l'économie.

L'autre aide que nous avons mise en place pour ceux qui veulent être moins dépendants des prix de l'électricité est de soutenir ceux qui veulent faire une installation solaire. Nous allons lancer un programme spécial qui prévoit de soutenir l'autoconsommation par l'installation d'énergie solaire également dans les entreprises, comme c'est le cas actuellement pour les foyers. L'entrepreneur disposera d'une aide à l'investissement pour poser des panneaux solaires, ce qui fera baisser le prix de la consommation d'électricité.»

Propos recueillis par Madalena Queiros, avec José Campinho / Traduction : pam.

Cet article est paru une première fois sur wort.lu/pt

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