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Chemins de traverse
Luxembourg 8 min. 14.09.2020 Cet article est archivé

Chemins de traverse

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Chemins de traverse

Il est le témoin d’un monde qui doit changer pour tendre vers un mieux. Mais aussi le témoin de l’inertie, de l’ignorance et de la frilosité de décideurs qui n’empruntent pas – ou tardivement – les voies du bon sens. Rencontre avec Xavier Van der Stappen, entrepreneur pertinent engagé dans un chantier passionnant touchant à l’électromobilité telle qu’il la concoit : accessible au plus grand nombre. Et non ostentatoire.

A travers votre projet ECAR 333 et votre parcours de vie dans les méandres d’une société en quête d’alternatives, d’énergies nouvelles par exemple, on sent qu’il y a chez vous comme un constat dépité : le monde va mal. Vous confirmez ?

Xavier Van der Stappen : Oui, il va mal, et aujourd’hui plus encore qu’hier. Dès les années 50/60, les scientifiques ont été très clairs sur ce point, mais on n’a pas voulu les entendre. C’était un rappel à l’ordre alarmiste que les gens n’étaient pas prêts à recevoir, parce que le contexte économique était favorable, avec le plein emploi, la croissance… On nous faisait croire que nous étions du bon côté et que les risques environnementaux qui se profilaient ne nous concernaient pas. Il n’y avait pas péril en la demeure… Aujourd’hui, on sait que la réalité est moins réjouissante. Mais je pense néanmoins que ce n’est pas en angoissant la population, ou en la brimant avec des interdits, qu’on parviendra à inverser la vapeur.

C’est pourtant ce que préconisent les écologistes les plus durs : radicaliser. Sans quoi, on se heurte à l’indifférence ou à de bonnes résolutions de façade qui ne débouchent sur rien, non ?

XVdS : Il faut que l’homme ait encore dans son existence une part de fun et des perspectives, c’est indispensable pour le motiver. Il me semble que l’électromobilité peut avoir une action positive. C’est concret, proche de notre quotidien et ça nous amène à repenser l’automobile. Ne plus aller vers des gabarits et des poids démesurés. Réenvisager la notion de puissance et son utilité. C’est un bon début qui peut avoir une influence bénéfique sur l’ensemble de nos comportements.

Mais ce sont des équations difficiles et, d’une certaine façon, l’abandon de ce que désire la majorité des Occidentaux ?

XVdS : Le problème, c’est qu’on a trop souvent mélangé les discours. Pour parler de nature, de biotope, de préservation, les premiers communicateurs cathodiques ont été, d’abord le commandant Cousteau, ensuite Nicolas Hulot. Que nous montraient-ils ? Les beautés de la terre… pour évoquer les risques de déperdition. C’était un double langage complètement équivoque : « Regardez toutes ces merveilles, il faut les sauver ». Evidemment, le téléspectateur ne captait que la première partie du message et ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre, la suite.

Apparemment, vous, vous avez compris ?  

XVdS : Oui, mais à travers mes lectures de petit garçon. Plus on est jeune, plus on est réceptif. J’ai été très interpelé par un guide Hachette assez darwinien, « De l’Amibe à l’Homme », qui a attisé mon désir de découvrir les choses et les êtres. Ce fut une réelle révolution dans mon enfance. Je me souviens également d’un récit de Thor Heyerdahl sur le Kon-Tiki. J’en suis sorti encore un peu plus lucide et conscient que la liberté, c’est la faculté de s’adapter.

De là peut-être votre intérêt pour l’autarcie ?

XVdS : C’est probable. Bien après, j’ai passé 3 ans chez les Massaïs au Kenya. A leur contact, j’ai pu mesurer combien ils sont autonomes et combien nous, au contraire, sommes tributaires de tout et n’importe quoi. Le moindre dysfonctionnement nous met à ­l’arrêt. C’est notre système qui le veut : aller chercher chez les autres ce dont on a besoin. C’est une très mauvaise démarche. Notre ultra dépendance à l’énergie en est le triste constat. Les Massaïs, eux, composent avec leurs propres ressources. Dans la foulée, j’ai travaillé sur « Dakar 2040 », une exposition organisée simultanément au Sénégal et à Paris en 2010. Elle avait pour postulat une ville africaine dont la population augmente, de même que la température, le niveau de la mer et la sécheresse. Un scénario malheureusement classique. A partir de là, l’idée était de dégager des scénarios constructifs pour aider cette ville à poursuivre son développement via l’éolien, le phovoltaïque, etc. Il fallait aussi lui offrir des solutions pour la mobilité, mais des solutions qui soient en accord avec les moyens dont elle dispose.

C’est alors qu’intervient l’électro-­­ mobilité ?

XVdS : Juste avant, en préparant l’exposition, on m’a demandé pourquoi je ne tenterais pas la liaison Dakar-Paris-Bruxelles avec un véhicule qui fonctionnerait sans carburant fossile, histoire de prouver aux étudiants sénégalais que c’était jouable. Je me suis lancé avec un prototype imaginé par la société Sunrider combinant panneaux solaires et batteries lithium polymère. J’avais une autonomie de 200 km. A une moyenne de 50 km/h, j’ai couvert 6.500 km en 165 heures. Puis, j’ai enchaîné par un périple entre la Conférence sur le Climat de Copenhague et la Coupe du monde de football à Cape Town, avec une exposition (itinérante celle-la) intitulée « En route vers le futur »… en l’occurrence une route parsemée d’embûches, puisque j’ai multiplié les problèmes techniques.

A cette époque, vous envisagiez déjà de créer une voiture électrique ?

XVdS : En tout cas, j’avais acquis assez d’expérience pour dégager un concept fondé sur un encombrement réduit et la légèreté. La plupart des marques se conformaient déjà à un schéma qui n’était pas le mien : des voitures sophistiquées, compliquées et forcément chères. Moi je voulais faire simple, à l’image de tous ces petits véhicules électriques qui ont circulé pendant la guerre 40 quand le carburant était réquisitionné ou ceux des années 70 quand les réserves pétrolières étaient sous embargo.

Vous le conceviez comme du militantisme éco-citoyen ?

XVdS : Ça s’inscrivait dans une certaine logique : avec un modèle très compact, facile à entretenir et vendu à un prix franchement raisonnable, on ne fait pas du marketing de haut vol, on essaye seulement de toucher ceux qui cherchent à apporter leur contribution à une circulation plus fluide, moins polluante. En fait, plus raisonnable pour une planète qui en a bien besoin.  

Le monde de l’automobile vous a pris au sérieux ?

XVdS : Au début, des seniors issus de groupes automobiles venaient à mes conférences pour essayer de comprendre ce que je fabriquais. Pour eux, j’étais un rigolo. Normal, puisque dans leurs bureaux d’études, des milliers d’ingénieurs se creusent la tête à longueur de journée. Vous savez, dans l’industrie, plus on est nombreux, plus on est crédible. Or, la roue tourne. Le consommateur cherche maintenant la proximité. Alors, pourquoi pas des voitures en circuit court ? C’est un de mes objectifs avec l’ECAR : ne pas délocaliser la production, employer de la main-d’œuvre locale, vendre sans show-room somptueux et sans réseau gigantesque. Une voiture de 6.000 pièces (contre 380.000 pour une Mercedes SL ! - ndlr) ne nécessite pas une organisation commerciale puissante. Quand les investissements sont modérés, le payback n’est pas un problème majeur : avec 500 acheteurs par an, on est rentable. Modestement. Mais il faut amorcer la pompe, accepter de ne pas être à en position de force avant même d’avoir fédéré une clientèle. C’est le défaut de toutes les jeunes marques qui se sont essayées à l’électromobilité avec des business plans totalement illusoires. Trop de dépenses, des prévisions d’un optimisme insensé… et c’est l’échec. Encore un. Ce qui sert le l’argumentaire de ceux refusant la nouvelle mobilité. En cela, on peut remercier Tesla qui a démontré que l’électricité, ça roule, c’est beau et c’est fiable.           

Concrètement, où en êtes-vous ? L’ECAR 333 a son site internet, mais ensuite ?…

XVdS : Tout est prêt. L’auto a été dessinée, testée, éprouvée. Elle coûtera 16.000€ hors TVA et hors location de batteries. Il nous faut encore réunir la somme nécessaire à l’homologation et trouver un ou des investisseurs-­acteurs sur le long terme. On ne peut pas entamer la production d’une première série sans bailleur de fonds. Ce n’est qu’ainsi que nous y arriverons. Dit comme ça, l’ECAR semble loin du compte, mais le moment est propice et des accords commencent à se préciser.

Une question dérangeante pour finir : et si l’électricité n’était qu’une solution transitoire ?

XVdS : Ah mais, je ne vous donne pas tort. On trouvera sûrement mieux demain ou après-demain. Mais aujourd’hui, l’électromobilité est une belle alternative. Et j’ai la conviction que l’ECAR peut ouvrir de nouvelles perspectives aux automobilistes qui hésitent à franchir le pas. Nous vivons une période inédite, tout est à réinventer. Et créer les outils du futur est une aventure fantastique.    


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