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«Charlie Hebdo», c'était il y a un an: Balaban et Schneider, deux caricaturistes racontent l'après
La caricature publiée dans le «Tageblatt» par Carlo Schneider au lendemain de l'attentat dans les locaux de «Charlie Hebdo» qui a fait 12 morts le 7 janvier 2015.

«Charlie Hebdo», c'était il y a un an: Balaban et Schneider, deux caricaturistes racontent l'après

Caricature: Carlo Schneider
La caricature publiée dans le «Tageblatt» par Carlo Schneider au lendemain de l'attentat dans les locaux de «Charlie Hebdo» qui a fait 12 morts le 7 janvier 2015.
Luxembourg 7 min. 07.01.2016

«Charlie Hebdo», c'était il y a un an: Balaban et Schneider, deux caricaturistes racontent l'après

«Montrer du courage, défendre la liberté de parole, réagir, c'est une bataille de tous les jours». Caricaturistes au «Wort» pour l'un, et au «Tageblatt» pour l'autre, Florin Balaban et Carlo Schneider n'ont pas changé leur manière de croquer l'actu, y compris religieuse.

Par Maurice Fick

«Montrer du courage, défendre la liberté de parole, réagir, c'est une bataille de tous les jours». Caricaturistes au Wort pour l'un, et au Tageblatt pour l'autre, Florin Balaban et Carlo Schneider n'ont pas changé leur manière de croquer l'actu, y compris religieuse, après l'attentat de Charlie Hebdo et le décès d'amis du crayon mais s'engagent encore plus consciemment qu'avant.

La photo où il apparaît aux côtés des deux filles de Tignous, le célèbre caricaturiste de Charlie Hebdo (Bernard Verlhac de son vrai nom a été assassiné dans la rédaction parisienne du journal satirique le 7 janvier 2015), est toujours sur son bureau avec vue sur les vallons de l'Emmental suisse. «J'ai oublié de la ranger», glisse simplement Carlo Schneider, 59 ans.

Tandis que le monde repense en ce jour anniversaire à l'odieux massacre, le caricaturiste du Tageblatt (il publie aussi dans La Revue, le Courrier international, Le Monde, Libération, etc.) estime que «ce n'est pas à la date anniversaire seulement qu'il faut y penser mais tout le temps avoir une arrière-pensée de ce qui s'est passé».

Portrait de Tignous réalisé par Morèje
Portrait de Tignous réalisé par Morèje
Photo: AFP

Sur la photo, Tignous est absent mais à travers elle, il se fait présent dans les pensées amicales du caricaturiste luxembourgeois. Les deux crayons, bien que taillés différemment, se connaissaient bien. «C'était un très bon ami, je connais bien sa famille, on se voyait régulièrement», glisse Carlo Schneider pudiquement.

Menacé sur Facebook

Irrémédiablement, les deux dessinateurs avaient rendez-vous «chaque année au Carnaval de Nice où on nous demandait de faire les dessins pour des chars. C'était vraiment un mec sympa et qui s'est réellement engagé pour la cause des minorités religieuses. Mais qu'il se fasse tuer pour une telle raison, c'est terrible...», estime Carlo Schneider. Il connaît également Coco -Corinne Rey- une rescapée de l'attentat. La dessinatrice de Charlie Hebdo venait juste de faire le code de l'immeuble parisien lorsque les deux tueurs se sont engouffrés. «Ils avaient une liste avec les noms des gens à abattre et elle y figurait».

Autoportrait en situation quotidienne. Chaque année Carlo Schneider se croque lui-même pour «Karikatour», son best-off annuel publié aux éditions de «La Revue».
Autoportrait en situation quotidienne. Chaque année Carlo Schneider se croque lui-même pour «Karikatour», son best-off annuel publié aux éditions de «La Revue».
Caricature: Carlo Schneider

Après la tristesse des premiers jours, «j'ai surtout eu de la colère. Je me suis dit directement que ça n'allait pas changer ma façon de dessiner. Je me suis dit qu'on n'allait pas aussi se faire abattre virtuellement pour qu'ils nous fassent taire», raconte Carlo Schneider.

En mars, lui-même a «reçu un message sur Facebook me disant de faire attention à ce que je dessinais». Impossible toutefois de remonter la piste. Une «menace qui fait partie des côtés négatifs de notre boulot». Mais le rebelle, qui n'oublie pas que son père avait passé trois semaines en camp d'éducation pour avoir résisté à l'occupant allemand en courant avec les couleurs du Luxembourg, ne s'est pas laissé intimider. Son credo post-attentat: «Il faut montrer du courage, agir».

Il n'hésite pas à dessiner des sujets portant sur les religions quand il en a l'opportunité mais «ne va pas faire gratuitement des dessins pour provoquer», contrairement à Charlie Hebdo où «c'est leur style de travail». Caricaturiste dans la presse quotidienne nationale, Carlo Schneider a «l'impression qu'on a accès à un public plus large en faisant des dessins moins agressifs mais avec un peu plus d'humour et un message qui passe entre les lignes».

Florin Balaban: «Sur papier comme dans la vie»

«Nous sommes là pour grossir le trait d'un sujet d'actualité pour faire ressortir quelque chose, attirer l'attention. Le faire de manière rigolote, c'est une largesse que nous nous accordons en tant que dessinateur et de commentateur», résume d'un trait, Florin Balaban, 47 ans, caricaturiste au Luxemburger Wort qui publie régulièrement dans d'autres journaux comme Courrier international. Florin Balaban avait d'ailleurs réagi très vite après l'attentat le 7 janvier 2015 en expliquant que l'attentat était «grave pour le journalisme en général».

Le dessin fait «à chaud» le 7 janvier 2015 par Florin Balaban est paru à la Une du «Luxemburger Wort» le lendemain.
Le dessin fait «à chaud» le 7 janvier 2015 par Florin Balaban est paru à la Une du «Luxemburger Wort» le lendemain.
Caricature: Florin Balaban

Mais qu'a-t-il changé dans ses habitudes durant l'année écoulée? «Je ne suis pas différent, je suis resté le même. Ma manière de travailler n'a pas changé, même si mon trait évolue régulièrement. C'est davantage dans ma façon de penser que les choses ont évolué», dit Florin Balaban. Avant d'expliquer: «Je suis plus attentif au fait de ne pas m'imposer quelque chose. Mais de dire ce qu'il faut dans le but de faire mon travail correctement».

Donc pas de tabou, ni de politiquement correct? «Il n'y a pas de tabou pour moi. Mais ce qui ne signifie pas que l'on peut faire n'importe quoi», pose le dessinateur qui n'est pas du genre à enfiler un costume quand il prend son crayon. Et il le susurre avec cette belle formule: «Je suis le même sur papier que dans la vie».

«J'ai les limites que je m'impose. Je traite tous les sujets que je dois (quotidiennement la rédaction choisit le sujet d'actualité qui fera l'objet d'une caricature, ndlr) ou que j'ai envie de traiter, à la manière que je pense être la meilleure et avec mes moyens pour dire quelque chose. Et si je reçois un sujet sur l'islam, je vais être critique si j'estime que je dois le faire. Pas à l'égard de l'islam en tant que tel mais d'un événement précis dérangeant».

«Ils ont changé la société»

Autoportrait de l'artiste.
Autoportrait de l'artiste.
Caricature: Florin Balaban

Les tueurs de Charlie Hebdo «ont tué des caricaturistes mais ils ont aussi changé la société». Florin Balaban l'a encore vécu de près, il y a peu de temps. C'était à la mi-décembre, à Strasbourg , lors de la remise du Prix Sakharov 2015 décerné au blogueur saoudien, Raïf Badawi, condamné à 1000 coups et 10 ans de trou pour un blog. Florin Balaban était sur place, entouré de caricaturistes de toute l'Europe et a été frappé d'être «en permanence entouré» par des forces de l'ordre.

Il rappelle qu'«il y a des pays où être dessinateur, c'est dangereux». Comme en Iran par exemple où l'artiste et militante de 28 ans, Atena Farghadani «est en prison à cause de ses dessins. Elle a écopé de douze ans et neuf mois de prison (le 28 mai 2015, ndlr) notamment pour avoir fait un dessin sur lequel figurent des parlementaires en train de voter, représentés sous les traits de singes, de vaches et d'autres animaux», résume Florin Balaban. Les parlementaires iraniens votaient une loi visant à ériger en infraction la stérilisation volontaire et à restreindre l'accès à la contraception.

Pas loin de 13 ans de prison pour un dessin, «c'est énorme» et «ça me met en colère», gronde Florin Balaban qui retient qu'«avec seulement un crayon, elle a fait peur à tout un régime.» Lui va essayer de «prendre contact avec les associations des droits de l'Homme pour faire quelque chose dans son petit coin au Luxembourg» pour défendre l'artiste et son droit d'expression.

Florin Balaban va d'ailleurs s'engager à «Cartooning for Peace», l'initiative fondée par Plantu qui rassemble des dessinateurs de presse de toute la planète pour défendre la liberté d'expression. «Le droit de dire quelque chose dans la société est le droit de tous et pas seulement des caricaturistes. C'est une bataille de tous les jours. Il faut réagir».


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