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«Chacun semble devenu expert face au covid-19»
Luxembourg 5 min. 23.10.2020

«Chacun semble devenu expert face au covid-19»

Le psychanalyste ne compte plus les anecdotes d’agressions verbales que subissent celles et ceux qui ne porteraient, aux yeux de leur agresseur, pas correctement leur masque.

«Chacun semble devenu expert face au covid-19»

Le psychanalyste ne compte plus les anecdotes d’agressions verbales que subissent celles et ceux qui ne porteraient, aux yeux de leur agresseur, pas correctement leur masque.
Photo: Chris Karaba
Luxembourg 5 min. 23.10.2020

«Chacun semble devenu expert face au covid-19»

Anne-Sophie de Nanteuil
Anne-Sophie de Nanteuil
Huit mois après le début de la pandémie, le psychanalyste Thierry Simonelli revient sur les conséquences psychologiques qu'engendre le virus.

Ces derniers jours, la situation s'aggrave au Luxembourg, avec un record de contaminations enregistré ce jeudi. Comment jugez-vous l'état d'esprit actuel ? 

Thierry Simonelli - «Il existe actuellement une véritable cacophonie politique, juridique et médiatique. Ce qui ne cesse de m’étonner ce sont les absurdités et les contradictions flagrantes des mesures imposées par la 'politique de la peur' pour faire face à cette pandémie. Pour chaque étude scientifique qui corrobore l’utilité de l'une ou l'autre mesure sanitaire mise en place, on en trouvera au moins une qui nous démontrera le contraire.    

Photo: Dr Thierry Simonelli

Vous parlez de cacophonie politique. Qu'entendez-vous par là ?

«Si en temps de crise, on pourrait s’attendre à un certain effort d’orientation et de sérénité de la part des politiques, on voit tout à fait le contraire. A savoir un activisme incessant aux critères variables et aux argumentations ondoyantes, qui se perd dans des gesticulations de plus en symboliques et difficiles à comprendre. Toute cette cacophonie contribue dans une large mesure à la désorientation, à l’anxiété et aux tensions citoyennes.

Concrètement, comment cette anxiété se traduit-elle ?   

«J’observe de plus en plus d’effets psychiques dus à la montée de tensions agressives au sein de la population. Je ne compte plus les anecdotes d’agressions verbales que subissent celles et ceux qui par malheur ou inadvertance oublient leur masque dans telle ou telle situation, ou qui ne le portait pas de la manière jugée 'bonne' par des accusateurs, se sentant appelés à préserver l’ordre social de leur propre fait. 

Avec le virus, l’enfer, c’est tous les autres.

Thierry Simonelli

A quoi attribuez-vous ce regain d'agressivité ?

«Du jour au lendemain, toute personne avec laquelle j’entre en contact devient un risque majeur pour ma santé, ou pour la santé de celles et de ceux que j’aime. Inévitablement, je me sens forcé, malgré moi, de surveiller cette personne, de veiller à ce que son 'irresponsabilité' ne se fasse pas au prix de ma survie. Avec le virus, l’enfer, c’est tous les autres. Dans ce sens, on peut parler d’une généralisation de la xénophobie, de la peur et même de la haine de l’autre.   

Chacun semble par ailleurs être devenu expert en matière de gestion de la pandémie et chacun revendique ses convictions avec l’assurance d’un scientifique chevronné. Le besoin d’orientation et de sécurité des résidents trouve dès lors un dernier recours dans les règles de la morale, c’est-à-dire dans le jugement du bien et du mal, de la responsabilité et de l’irresponsabilité des personnes adhérant aux règles ou non. Les discussions se cristallisent ainsi en une opposition entre le 'nous' et les 'autres'. Sous le coup de la moralisation, les deux positions finissent par se renforcer avec une tendance claire au surenchérissement agressif et à l’impossibilité du dialogue.


Wirtschaft, Lokales, Illustrationen, Masken, Covid 19, verschiedene Masken, Mode der Masken, Muster, Farbe,  Corona-Zeiten Foto: Anouk Antony/Luxemburger Wort
«La perception du risque» influe sur les comportements
Si des chercheurs de l'Uni ont mis en évidence l'impact psychologique du confinement sur les habitants de six pays d'Europe, dont le Luxembourg, ils notent également que l'application des gestes barrières dépend de la perception individuelle. Ce qui peut influer sur l'évolution de la pandémie.

Les mesures sanitaires ne sont pourtant pas prises au hasard...

«Pour les mesures sanitaires, personne ne saura vous dire ce qu’il en est réellement de leur efficacité, car les résultats scientifiques sont loin d’être unanimes. La science n’est pas le dépositoire de vérités inaltérables, mais un processus de production d’hypothèses révocables. Certains spécialistes vous expliqueront, par exemple, que seule l’obligation du port de masques nous protégera du pire, d’autres vous démontreront, de manière tout aussi convaincante, qu’il n’en est rien. D’autres encore vous inviteront à considérer les dangers issus du faux usage, c’est-à-dire de notre usage quotidien normal des masques.  

Cette moralisation a-t-elle des répercussions sur la santé des résidents ? 

«Outre les phénomènes d’autoritarisme qu’elle encourage, le problème majeur de la moralisation est celui de l’humiliation publique. L’humiliation de personnes se faisant attaquer, juger ou simplement défigurer par des regards haineux, représente une source de malaise qu’on sous-estimera difficilement. À moyen ou à long terme, elle provoque des réactions psychiques massives soit mortifiantes, soit d’obséquiosité anxieuse, soit de rébellion agressive qui rongent et entament la cohésion sociale de manière sournoise et profonde.   


Soziale Isolation, Angst, Ungewissheit: Die aktuelle Situation ist für die einen schwerer zu ertragen als für andere. Die Forscher wollen herausfinden, welche Faktoren dabei eine Rolle spielen.
Les séquelles psychologiques du virus à l'étude
Distanciation sociale, peur, incertitude... Les chercheurs de l'université du Luxembourg cherchent à savoir comment cette situation exceptionnelle peut affecter la santé mentale de la population. Avec un objectif : celui de mieux soutenir les personnes touchées, mais aussi aider les politiques dans leurs prises de décisions.

Il y a quelques mois, vous appeliez à dédramatiser les répercussions que pourrait avoir la crise sanitaire, et notamment le confinement, sur la santé des résidents. Considérez-vous toujours que les effets de la pandémie ne seront ni profonds, ni durables ? 

«Non, la situation aujourd'hui est différente. Depuis la rentrée, j’entends de plus en plus souvent des personnes se plaindre du caractère absurde de beaucoup de mesures, de l’instabilité des règlements ou encore de l’alarmisme incessant et finalement lassant. Cette situation commence à montrer des signes psychiques manifestes sous forme de désorientation, de dépressivité, d’anxiétés, de craintes d’avenir, sans parler des profonds troubles générés par les incertitudes de la propre existence économique

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Lokales, Coronavirus in Luxembourg, Clinique Bohler,  Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort