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«Cette crise accélère certaines tendances inquiétantes»
Luxembourg 5 min. 04.01.2021

«Cette crise accélère certaines tendances inquiétantes»

Pour le professeur en sociologie, le risque est de voir émerger une génération qui connaît pour l'essentiel des écrans et des relations à distance.

«Cette crise accélère certaines tendances inquiétantes»

Pour le professeur en sociologie, le risque est de voir émerger une génération qui connaît pour l'essentiel des écrans et des relations à distance.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 5 min. 04.01.2021

«Cette crise accélère certaines tendances inquiétantes»

Anne-Sophie DE NANTEUIL
Anne-Sophie DE NANTEUIL
Si l'espoir de voir la fin de la pandémie approcher avec le début de la vaccination, ses effets devraient se faire sentir sur le long terme, notamment auprès des jeunes générations. Explications avec Louis Chauvel, professeur de sociologie à l'Uni.

Voilà près de dix mois que la population vit dans un monde de restrictions et d'incertitudes. Selon vous, toutes les tranches d'âge sont-elles touchées de la même manière ? 

Louis Chauvel - «Lorsque d'importants changements interviennent, ce sont historiquement les jeunes autour de la vingtaine qui représentent la classe d'âge la plus fragile. C'est-à-dire, ceux qui se trouvent entre la fin de l'école obligatoire et la stabilisation durable dans le monde du travail. 

La crise sanitaire n'a pas échappé à ce phénomène. Si les personnes les plus vulnérables face au virus sont les 70 ans et plus, paradoxalement, ce ne sont pas eux qui risquent de subir le plus profondément les conséquences d'un ralentissement économique. Mais bien évidemment la génération qui a une vingtaine d'années aujourd'hui. 

Louis Chauvel, professeur de sociologie à l'Uni.
Louis Chauvel, professeur de sociologie à l'Uni.
Photo: Louis Chauvel

Cette situation est-elle valable partout ? 

«Non, tout dépend des pays. Je suis beaucoup moins inquiet pour la situation des jeunes au Luxembourg que dans d'autres pays déjà en grandes difficultés. En France, par exemple, l'endettement est déjà très fort dans ce contexte de crise, et il ne s'agit pas d'un endettement d'investissement dans des projets technologiques, scientifiques ou encore économiques. Ça consiste plutôt, pour l'essentiel, à rafistoler une situation qui est de plus en plus délétère. Au Grand-Duché, la situation est heureusement bien plus saine: le pays possède une capacité d'investissement et de redéploiement par rapport aux marchés internationaux. 

Ceci soulève la question de l'intégration de ces jeunes dans la vie adulte. Quelles conséquences voyez-vous pour eux?

«Avec la crise, le calendrier de transition vers cette vie adulte est considérablement ralenti. Les jobs proposés se trouvent beaucoup moins intéressants pour les jeunes qui sortent des études. L'autonomie par rapport à leurs parents est également de plus en plus difficile. On observe d'ailleurs des retours en masse de ces jeunes au domicile familial, un phénomène accentué notamment par un marché du logement épouvantable et un monde du travail pas terrible.

Autrement dit, les grandes étapes traditionnelles de la vie sont repoussées... 

«En effet. Il y a une situation de mise en stand by de tous ordres qui est extrêmement dangereuse. C'est-à-dire, des ralentissements des trajectoires d'entrée dans la vie professionnelle, mais aussi familiale ou amicale... A l'université, les relations sociales vont avoir une importance cruciale pour la suite. Certains y rencontrent des amis pour la vie, parfois un conjoint. C'est une vie de rencontres qui permet de se constituer un carnet d'adresses. Or, c'est quelque chose qui va être beaucoup plus difficile demain que dans le monde d'hier. Le risque, c'est que le seul carnet d'adresses que les jeunes vont pouvoir se constituer désormais, ce sont des carnets d'adresses Facebook, avec une réalité de rencontre et de partage derrière qui disparaît brutalement. 

Le rapport à la réalité pourrait-il changer ? 

«Ce qui est intéressant, c'est que cette crise ralentit certains processus, mais accélère aussi certaines tendances un peu inquiétantes de ces dernières décennies. Dans un de ses textes, Michel Houellebecq écrit qu'il n'y aura pas de nouveau monde après le covid : ce sera à peu près le même, mais en pire.  

Concrètement, comment cela pourrait-il se traduire ? 

«Les jeunes étaient déjà très fortement dépendants de leur smartphone. Le risque est de voir l'émergence d'une nouvelle génération qui connaît pour l'essentiel des écrans et des relations à distance. En somme, d'un enfermement dans une sphère beaucoup plus réduite qu'auparavant. Par la force des choses, les opportunités de rencontres sont aussi considérablement réduites. Aujourd'hui, les amphithéâtres sont vides, les cours sont pour l'essentiel en ligne, les cafétérias sont fermées. Les camarades de classe sont désormais des icônes sur une caméra avec un nom sur une liste. 


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Quel impact ce manque de lien social peut-il avoir sur ces générations ?   

«Certains le vivent très mal. Mais heureusement pas tous. On observe néanmoins une réelle augmentation des signes de dépression et de fatigue vis-à-vis de la situation. Le grand risque, c'est de voir émerger une masse de jeunes adultes qui auront de plus en plus de mal à s'installer dans la vie, éventuellement à ne plus faire d'efforts pour ça. 

Quels seraient alors les dangers de ce nouveau monde ? 

«Le risque tient dans le fait que le monde devienne une série d'écrans sans réalité derrière. L'un des gros dangers serait donc de créer une génération de jeunes qu'on pourrait qualifier d'autistes, ou du moins, d’extrêmement introvertis pour qui la réalité ambiante risque de totalement disparaître. On risque alors d'entrer dans un monde où tout devient pour l'essentiel virtuel et où on perd ce rapport à la réalité et aux vraies gens. Et ce serait là quelque chose d'extrêmement inquiétant pour l'avenir des nouvelles générations. 

Cette tendance s'observe déjà au Japon depuis une ou deux décennies. Les Hikikomori sont de jeunes hommes et femmes qui restent habiter chez leurs parents à vie. Ils développent une phobie de l'extérieur et une incapacité à créer des liens sociaux avec les autres. Ça n'est pas un phénomène encore très fréquent en Europe, mais il pourrait se développer avec la crise du logement et aussi avec le risque croissant d'adaptation de jeunes de rentrer de plus en plus tardivement dans la vie sociale et active.»

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