Changer d'édition

Ces secteurs où on ne parle pas le luxembourgeois: quels problèmes?
Luxembourg 5 7 min. 28.12.2017 Cet article est archivé

Ces secteurs où on ne parle pas le luxembourgeois: quels problèmes?

Dans les métiers de la vente, difficile de trouver des candidats qui parlent luxembourgeois.

Ces secteurs où on ne parle pas le luxembourgeois: quels problèmes?

Dans les métiers de la vente, difficile de trouver des candidats qui parlent luxembourgeois.
Shutterstock
Luxembourg 5 7 min. 28.12.2017 Cet article est archivé

Ces secteurs où on ne parle pas le luxembourgeois: quels problèmes?

Christelle BRUCKER
Christelle BRUCKER
Débat rare et sans langue de bois cette année à Luxembourg: des responsables du commerce, des hôpitaux, des banques, des soins à la personne et de l'industrie, ont raconté leurs difficultés à jongler avec les langues au quotidien.

Débat rare et sans langue de bois mardi soir à Luxembourg: des responsables du commerce, des hôpitaux, des banques, des soins à la personne et de l'industrie, ont raconté leurs difficultés à jongler avec les langues au quotidien.

Une spécificité du marché du travail luxembourgeois à laquelle, bizarrement, on s'intéresse peu, a avoué Fernand Fehlen, sociologue des langues, en ouverture du débat: "La dernière fois que ce genre de table ronde a été organisée, c'était dans les années 1980."

Pourtant, cette situation pose des problèmes bien réels. Comment ces responsables gèrent-ils la complexité des langues du personnel dans leur secteur? Ils racontent les défis auxquels ils font face sur le terrain.

  • Christiane Wickler est administratrice déléguée du Pall Center et préside la Fédération des femmes cheffes d'entreprise au Luxembourg

"Chez nous, c'est la bonne volonté des salariés qui compte. On ne veut pas imposer le luxembourgeois, nous le recommandons c'est tout."

"Les clients préfèrent largement un francophone aimable plutôt qu'un luxembourgophone grincheux. Et nous voulons surtout éviter de robotiser le contact humain: une caissière qui réciterait des phrases en luxembourgeois pour faire plaisir au client n'aurait pas d'intérêt. Nous sommes un pays multiculturel et il faut être reconnaissant."

"Nous travaillons dans un domaine où les métiers sont dévalorisés, et c'est dommage. J'enseigne la vente en classe modulaire et les élèves que j'ai en face de moi parlent tellement de langues que parfois ils doivent compter sur leurs doigts pour en prendre conscience. Ce sont des talents oubliés par le Luxembourg. Nous devons être capables de valoriser ces élèves."

  • Monique Birkel est directrice des Soins au Centre hospitalier de Luxembourg

"Dans le secteur des soins au Luxembourg, on a 30 nationalités qui s'occupent de patients de 120 nationalités: c'est une énorme tour de Babel!"

Par rapport au commerce, le secteur médical est confronté à une difficulté supplémentaire de taille: la loi. "Chaque personne a le droit d'être traité dans sa langue. Le patient doit pouvoir comprendre de quoi il souffre, quels traitements il va subir, etc. Mais on manque tellement de main-d'oeuvre! C'est difficile."

"On a établi un répertoire des employés  qui parlent différentes langues mais il n'est pas évident de les avoir sous la main. C'est un défi permanent. On porte aussi des badges avec des drapeaux symbolisant chaque langue qu'on parle pour faciliter le contact."

"Les Luxembourgeois ne sont pas intéressés"

Le personnel doit également gérer des situations extrêmement délicates, notamment avec les familles des patients: des moments où les mots choisis sont essentiels. "Nous recourons alors à des traducteurs externes."

Concernant la langue luxembourgeoise, c'est bien simple: "Nous perdons de plus en plus de personnes qui parlent le luxembourgeois et nous n'arrivons pas à les remplacer. Les Luxembourgeois ne sont pas intéressés par ces professions. Et quand on en trouve, il y a de longues discussions pour un supplément de salaire."

"Dans les années 1980, le luxembourgeois avait un peu plus de poids et les hôpitaux proches de la France parlaient plutôt le français, ceux proches de l'Allemagne plutôt l'allemand. Aujourd'hui, avec les fusions, c'est un casse-tête pour organiser des réunions. Au niveau du management, nos réunions se font tantôt en français, en anglais ou en luxembourgeois." 

  • Philipp von Restorff est responsable de la Communication à l'ABBL (Association des banques et banquiers, Luxembourg) 

"L'allemand disparaît ces dernières années dans le secteur bancaire au profit de l'anglais et du français. La place financière exporte 90% de ses services et nous avons ici des banques de 28 pays différents donc les langues sont très importantes."

"Aucun autre pays n'est capable de faire ça, c'est une chance. Tous nos employés contribuent à notre richesse."

  • Patricia Hellbach est chargée de direction des Hospices civils Pfaffenthal et Hamm

"Nous nous occupons de personnes âgées de plus de 80 ans. Si, avant, elles étaient en majorité luxembourgeoises, on a maintenant de plus en plus d'étrangers parmi nos patients dont certains ne parlent qu'une seule langue."

"C'est pourquoi on cherche du personnel du Luxembourg et des alentours qui ait une base de plusieurs langues. Or, nous sommes confrontés à une pénurie de main-d'oeuvre nous aussi."

"Au quotidien, dans le travail, nous n'excluons personne. Suivant les services, nous nous mettons d'accord sur la langue qui est comprise par tous. Les Luxembourgeois sont les médiateurs de toutes ces langues."

  • Valérie Massin dirige le service Ressources humaines d'ArcelorMittal à Luxembourg

"Notre siège social est au Luxembourg mais nous sommes une entreprise internationale. Pour ce qui est des postes administratifs, l'anglais est la langue business, à laquelle peut ajouter une autre langue en fonction du poste. Mais en production, dans nos usines, la langue commune à tous ceux qui sont là est le français. D'ailleurs toutes nos procédures de sécurité sont en français."

Un atout pour attirer les talents du monde

Elle explique que c'est un atout pour attirer des talents au Grand-Duché: "Quand on recrute à l'étranger, un des éléments que nous mettons en avant est le fait que si le candidat parle français, allemand ou anglais, il n'aura aucun problème pour vivre ici au quotidien. Sans ça, on se couperait de bon nombre de profils intéressants."

  • Claude Adam, enseignant de formation, est député déi Gréng depuis 13 ans

"Tout ce qui est dit, je le retrouve dans ce que je vis. Je suis triste quand on pointe du doigt la boulangère par exemple parce qu'elle ne fait pas l'effort de parler le luxembourgeois. Je préfère qu'elle soit gentille peu importe la langue."

"Nous sommes en train de nous réduire, nous devons faire attention à ne pas nous appauvrir. Le luxembourgeois ne doit pas devenir exclusif." 

Les cours de luxembourgeois: "impossible", "inutile"

La question de l'apprentissage du luxembourgeois se pose. Pourquoi simplement ne pas former le personnel de ces secteurs à la langue du pays? Les intervenants sont unanimes: c'est soit impossible, soit inutile.

"Le travail est très fatigant. Les gens n'ont pas la tête à prendre des cours", explique Monique Birkel. "8.200 heures de congé linguistique ont tout de même été investies chez nous. 45 salariés l'ont demandé sur 180 engagés."

"Dans notre secteur, nous employons 52% de frontaliers", indique Philipp von Restorff. "Ils ont besoin d'une heure pour venir travailler, une heure pour rentrer chez eux, il est très difficile de leur imposer l'apprentissage d'une langue, d'autant qu'ils n'en ont besoin ni sur leur lieu de résidence ni sur leur lieu de travail."

"Comment nos employés pourraient-ils suivre des cours alors qu'ils effectuent un travail exténuant, en horaires décalés, avec des temps de trajet domicile-travail souvent longs et pénibles?" demande Patricia Hellbach.

Valérie Massin confie que l'entreprise offre des cours de luxembourgeois pour ceux qui le souhaitent, mais qu'il y a très peu de demandes.

Les politiques sont "déconnectés du terrain"

Autre point qui soulève de nombreuses questions pour les intervenants: le manque de connaissance du terrain de la part des décideurs politiques, confirmé par le député présent.

Patricia Hellbach raconte: "Avec le programme de valorisation de la langue luxembourgeoise, le ministère nous demande d'attester que nous-mêmes et tout notre personnel parlons le luxembourgeois au moins au niveau B2, ce qui est un niveau très élevé! C'est une situation bizarre car bien sûr, nous n'y arrivons pas, c'est impossible. Les politiques prennent des décisions de l'extérieur, ils sont déconnectés du terrain."


Sur le même sujet

Le défenseur de la langue luxembourgeoise
Depuis octobre 2018, Marc Barthelemy est le commissaire de la langue luxembourgeoise. Sa tâche principale est d'élaborer un plan sur vingt ans afin de développer le luxembourgeois.
Marc Barthelemy ist seit etwas mehr als fünf Monaten Kommissar für die luxemburgische Sprache.
Luxembourgeois: trois quarts de la population le parle
Qui parle le luxembourgeois? Comment cette langue est-elle utilisée en privé, en public? Le trilinguisme est-il une réalité palpable dans la société? Une étude montre comment la langue de Dicks évolue dans la société et quel rôle, elle remplit.