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«Ce qu'il faut, c'est une véritable politique linguistique»
Luxembourg 13 min. 27.10.2016 Cet article est archivé
Fernand Fehlen

«Ce qu'il faut, c'est une véritable politique linguistique»

Selon Fernand Fehlen, la langue de prestige dans les milieux d'affaires, et même à l'université, est désormais l'anglais.
Fernand Fehlen

«Ce qu'il faut, c'est une véritable politique linguistique»

Selon Fernand Fehlen, la langue de prestige dans les milieux d'affaires, et même à l'université, est désormais l'anglais.
Photo: Guy Jallay
Luxembourg 13 min. 27.10.2016 Cet article est archivé
Fernand Fehlen

«Ce qu'il faut, c'est une véritable politique linguistique»

Teddy JAANS
Teddy JAANS
Fernand Fehlen n'en a pas complètement fini avec la question linguistique au Luxembourg. Le sociolinguiste met en perspective les luttes de pouvoir qui se jouent autour de la question linguistique au Luxembourg.

Par Marie-Laure Rolland

Il a beau être à la retraite depuis le mois de septembre 2015, Fernand Fehlen n'en a pas complètement fini avec la question linguistique au Luxembourg. Ce sociolinguiste, dont les premières publications sur ce thème remontent à 1998, n'a pas de relève à l'Université. Aussi reste-t-il sollicité dès que ressurgit ce serpent de mer. Il reste la référence en la matière. Dans un grand entretien accordé à la Warte, il explique pourquoi le luxembourgeois n'est pas menacé et pourquoi il faut continuer à soutenir le français. Il plaide pour une alphabétisation en luxembourgeois en laissant l'allemand de côté jusqu'au lycée.

Illustration: Shutterstock
  • Monsieur Fehlen, le dépôt de la pétition 698 vous a-t-il surpris, de même que son succès?

Son succès ne m'a pas surpris. Il y a un fort décalage entre le discours politique sur la situation linguistique et la situation réelle. Ou plus exactement, le discours politique sur la question linguistique est pratiquement inexistant. Les responsables sont tout à fait démunis pour comprendre la situation. D'autant plus qu'elle évolue constamment. C'est un appel à explication de la part de la population.

  • Et un appel à décision?

Evidemment. Le débat devrait mener à des décisions. Même si le promoteur de la pétition n’avait pas des arrière-pensées politiques, ceux qui ont orchestré la campagne en ont certainement. Et les partis traditionnels feraient bien de donner des réponses. Mais il faut poser les bonnes questions et ne pas vouloir revenir à un âge d’or de la langue luxembourgeoise qui n’a jamais existé.

  • Personnellement, êtes-vous favorable à l'idée de faire du luxembourgeois la première langue administrative?

 

Photo: Guy Jallay

Non. Cette revendication est irréaliste parce qu’elle ignore les réalités du pays. Elle revendique des choses qui se font déjà. Le luxembourgeois est de facto davantage utilisé dans les administrations aujourd'hui qu'hier.

Il y a dix ans, l'administration était luxembourgophone et francographe dans les carrières supérieures ainsi que luxembourgophone et germanographe dans les carrières moyennes. Aujourd'hui, elle est de plus en plus luxembourgographe à tous les niveaux. Le français est en perte de vitesse.

Un petit détail est significatif à cet égard: depuis deux ans, dans l’examen d’admission au stage des fonctionnaires, un exercice de traduction d’un texte luxembourgeois qui se faisait traditionnellement vers le français peut se faire, au choix, vers l’allemand ou le français. Qui a décidé cela? Qui le sait? On n'en a aucune idée.


  • L'anglais s'est aussi ajouté dans le débat...

Oui. Autrefois, il aurait été impensable que la diplomatie s'exprime dans une autre langue que le français. Aujourd'hui, on utilise aussi l'anglais, surtout dans les comités techniques de l’Union européenne.

  • La loi ne doit-elle pas prendre acte de ces évolutions?

Ce qui manque et ce qu'il faut, c'est une véritable politique linguistique. Cela suppose trois étapes: d’abord une analyse de la situation linguistique, ensuite une définition des objectifs à atteindre, et enfin une mise en place des moyens.

  • Quels seraient des objectifs réalistes pour une politique linguistique?

Je vois deux objectifs prioritaires. Le premier est de promouvoir le développement de la langue luxembourgeoise. Au XIXe, c’était encore un dialecte allemand. Par la force des choses, et sans que des politiques publiques l’aient encouragé, il a été promu au rang de «langue». Ce qui a été officialisé par la loi sur le régime des langues de 1984 qui lui a donné le statut de «langue nationale». Pour reprendre la formule de la linguiste française Henriette Walter, c’est «un patois qui a réussi».

La pétition revendique des choses qui se font déjà.

C’est cette réussite qu’il faut consolider. C’est un processus que les sociolinguistes appellent «Ausbau». La notion a été proposée dans les années 1950 par Heinz Kloss et est aussi employée en français. Dans la deuxième moitié du XIXe, une nouvelle langue véhiculaire au sein de la communauté linguistique du Grand-Duché s’est développée. Comme elle chapeaute les différents dialectes luxembourgeois, on l’appelle une langue-toit («Dachsprache»). Ce processus de «Ausbau» n’est toujours pas achevé, même si la langue luxembourgeoise a fait depuis une petite dizaine d’années des progrès énormes dans le domaine de l’écrit.

  • Et le deuxième objectif?

S’il y a une langue qui est menacée, au moins parmi la population luxembourgophone, c’est le français. Il faut défendre la tradition francophone du Luxembourg. C'est une nécessité administrative, car la traduction de toutes les lois en luxembourgeois proposée par la pétition est tout simplement infaisable. Ensuite, c'est un atout économique, le français étant plus que jamais la langue véhiculaire principale de l’économie du Grand-Duché.

  • Le trilinguisme n’est pas une option pour vous?

Ce qui importe, c’est d’être connecté avec le monde germanique. Du moment que le parler luxembourgeois s’est émancipé de la langue allemande, c’est lui qui peut faire ce lien. Tant que le luxembourgeois n’est pas devenu une langue écrite standardisée, l’allemand restera toujours nécessaire pour retranscrire des choses dites en luxembourgeois. Il a donc encore un long avenir devant lui, par exemple comme langue des journaux. Au lieu du trilinguisme, je retiendrais donc plutôt le multilinguisme, comme troisième objectif de la politique linguistique. Dans le cadre de la participation citoyenne à la révision de la constitution organisée par la Chambre des Députés, j’avais d’ailleurs proposé d’inscrire ces trois objectifs de la façon suivante dans la constitution:

1) Le luxembourgeois est la langue nationale des Luxembourgeois.

2) Le français et le luxembourgeois sont les langues du Luxembourg.

 3) La loi prendra les mesures nécessaires pour conserver le multilinguisme du Grand-Duché et favoriser l’intégration linguistique des nouveaux venus.

  • Quels sont les enjeux de la pétition?

C'est une lutte pour redéfinir la relation entre les différentes langues dans notre pays multilingue. Avec Bourdieu, on peut dire qu’il y a une hiérarchie dans les façons de parler. Que la société soit monolingue ou multilingue. La façon de parler des dominants est la langue légitime. Au Luxembourg, cette «langue légitime» est une «compétence légitime multilingue», et les polémiques auxquelles nous assistons ne sont rien d’autre que des luttes pour redéfinir la hiérarchie entre les trois langues du pays. La façon correcte de parler est une ressource sociale, un véritable capital linguistique. Au Luxembourg, il faut connaître quatre langues et savoir dans quels contextes les utiliser, et toutes les études empiriques montrent que le luxembourgeois a pris ces derniers temps plus d’importance.

  • Pourtant, les auteurs de la pétition n'en sont pas convaincus. Ils estiment que le luxembourgeois est menacé, car, en pourcentage de la population, le nombre de locuteurs diminue...

Le renforcement du luxembourgeois ne dépend pas du nombre de locuteurs mais de sa légitimité et des domaines dans lesquels la langue luxembourgeoise peut être utilisée. Aujourd'hui, les résidents étrangers apprennent le luxembourgeois, ce que la génération précédente n'a pas fait, car cela ne lui était pas demandé. On encourageait même les francophones à parler dans leur propre langue. D'une part, cela permettait aux Luxembourgeois de cultiver leur multilinguisme. D'autre part, cela permettait d'exclure les étrangers des cercles de décisions, lesquelles ont toujours été prises en luxembourgeois.

"Maîtriser le luxembourgeois reste difficile pour les étrangers, car beaucoup n'ont pas l'occasion de la pratiquer au quotidien."
"Maîtriser le luxembourgeois reste difficile pour les étrangers, car beaucoup n'ont pas l'occasion de la pratiquer au quotidien."
Photo: Guy Jallay

Les débats sur l'accession à la nationalité ont fait monter la pression sur la maîtrise de la langue. C'est ce qui a encouragé nombre de résidents étrangers à l'apprendre. En ce sens, discuter des adaptations législatives a déjà un impact, avant même le vote des lois.

Bien sûr. Mais maîtriser le luxembourgeois reste difficile pour les étrangers, car beaucoup n'ont pas l'occasion de la pratiquer au quotidien. Le processus se joue sur des générations. Ce sont les enfants de migrants qui vont renforcer le nombre de locuteurs du luxembourgeois.

  • Cette évolution s'est faite au détriment des autres langues du 
pays, et en particulier du français qui n'attire plus la jeune génération...

Je note qu'au niveau européen, le français a perdu son combat face à
l'anglais. Ce n'est pas aux 
Luxembourgeois de faire le combat d'arrière-garde de la francophonie. La jeune génération ressent cette situation. Donc, sa maîtrise du français baisse, le summum du snobisme restant quand même de faire le cursus anglais de Sciences-Po Paris!

  • Cette évolution va-t-elle se poursuivre?

Oui, parce que c'est dans la logique de la politique linguistique européenne et de la globalisation. On assiste à un encouragement des petites langues et à la généralisation de l'anglais. Ce sont les langues moyennes qui en pâtissent. Le français reste la langue la plus répandue sur le marché du travail dans le pays.

La perspective à mon sens, c'est l'alphabétisation en langue luxembourgeoise. Non pas demain ou dans cinq ans, mais à moyen et long terme.

Elle reste incontournable dans certains secteurs ou certaines entreprises, mais elle est utilisée surtout dans les métiers à bas salaire, cela depuis les années 70. Donc, elle a perdu de son prestige. La langue de prestige dans les milieux d'affaires, et même à l'université, est désormais l'anglais.

  • La pression démographique ne va pas diminuer au Luxembourg dans les prochaines années. On parle de 1,1 million d'habitants d'ici 2060. A cela s'ajoutent les frontaliers qui travaillent dans la journée dans le pays. Comment cela va-t-il impacter l'équilibre linguistique?

Il faudra bien que tous ces gens aient une langue commune. Il me semble clair que ce ne sera pas le français. Cela pourrait être l'anglais pour une population toujours plus mobile, dans une société toujours plus fluide, mais le luxembourgeois restera la langue de la communauté linguistique autochtone. Elle sera la langue d’intégration pour ceux qui veulent s’investir dans la communauté locale.

  • Les réformes du système éducatif vous semblent-elles à la hauteur 
des mutations linguistiques dans le pays?

Le système éducatif n'a pas évolué, il reste très conservateur. C'est l'un des points clés à régler dans le cadre d'une politique linguistique. La perspective, à mon sens, c'est l'alphabétisation en langue luxembourgeoise. Non pas demain ou dans cinq ans, mais à moyen et long terme.

  • Qu'entendez-vous précisément par «alphabétisation en luxembourgeois»?

On apprend à lire et à écrire dans cette langue. La vraie conséquence serait de donner à l'allemand le rôle de troisième langue étrangère, après le français et l'anglais. C'est difficilement concevable dans notre société aujourd'hui, car cette langue a encore le rôle de première langue scripturale pour les textes à large usage.

Photo:Guy Jallay
  • Vous pensez que l'on peut supprimer l'alphabétisation en allemand?

Oui, car, de facto, la véritable langue scolaire est déjà le luxembourgeois. Ce rôle n'est pas assumé. Pourtant, on enseigne l'allemand et le français en luxembourgeois, tout au moins dans le fondamental à partir du cycle 2. Les enseignants qui utilisent vraiment la langue officielle de l'enseignement ne sont pas légion. Cela tient-il à la méthode d'enseignement de l'allemand? On fait comme si l'allemand était une langue maternelle. Cela ne peut pas fonctionner. Ni avec les 50 % de jeunes qui ne parlent pas le luxembourgeois chez eux, ni même avec les luxembourgophones. L'école luxembourgeoise vit encore au XIXe siècle, une période où le luxembourgeois était considéré comme un dialecte allemand. Cette situation est intenable.

  • Que proposez-vous?

Il faut mettre l'allemand provisoirement à l'écart, jusqu'au lycée. Les jeunes luxembourgophones l'apprendront très vite au lycée. Les autres n'ont pas besoin de l'apprendre. C'est ce que j'appelle le «modèle néerlandais»: personne n'y apprend l'allemand à l'école, et tout le monde le parle grâce à la télé ou à internet.

  • Pour les jeunes plutôt francophones, ce sera une perte de compétence...

Ils sont de toute façon actuellement dans un système où ils sont notés sur une langue, l'allemand, qu’ils n'ont pas vraiment l'occasion de pratiquer à l'école primaire puisqu'on y parle plutôt le luxembourgeois. Cela les pénalise.

  • Depuis la première loi scolaire de 1843, les Luxembourgeois ont toujours été scolarisés en allemand et en français. Supprimer l'alphabétisation en allemand serait une petite révolution...

Oui, le premier texte pédagogique formule l’idéal de la nouvelle école luxembourgeoise: «Il est avantageux pour nous de pouvoir être allemands parmi les français, et de pouvoir être français parmi les allemands.» L’école luxembourgeoise a longtemps vécu dans l’illusion d’un bilinguisme parfait, tandis que sur le terrain les résultats concrets étaient plutôt décevants. Et je ne parle pas seulement d’une maîtrise imparfaite des deux langues de nos voisins. Il me semble plus important de noter que les élèves ne disposaient d’aucune langue pour articuler leurs pensées et confronter leurs idées. «L’enfant luxembourgeois est muet», disait le grand linguiste luxembourgeois Robert Bruch. Il faut assumer que l'allemand est une langue étrangère et apprendre à exprimer des idées complexes en luxembourgeois. Cela fera évoluer la langue et favorisera son «Ausbau».

Photo Guy Wolff
  • Le débat à la Chambre dans le cadre de la Pétition 698 n'est-il pas une chance de tout remettre à plat?

Cela dépend de la manière dont il est mené. Si nous retombons dans la politique politicienne, cela ne changera pas grand-chose. Le grand débat sur ce même sujet qui a occupé la Chambre toute une après-midi en novembre 2015 n'a rien donné.

  • Quelles seraient les propositions concrètes à faire?

Il y a des petites choses que l'on peut changer et qui auraient un impact significatif. Dans l'article 4 de la loi de 1984, il est indiqué que «lorsqu'une requête est rédigée en luxembourgeois, en français ou en allemand, l'administration doit se servir, dans la mesure du possible, pour sa réponse de la langue choisie par le requérant». Il suffirait de supprimer le «dans la mesure du possible» après une période dérogatoire limitée dans le temps, par exemple de cinq ans.

  • L'idée de faire reconnaître le luxembourgeois comme langue officielle vous semble-t-elle pertinente?

Le luxembourgeois est, d’après la loi sur le régime linguistique de 1984, la langue nationale et l’une des trois langues administratives et judiciaires. Elle est donc une langue officiellement reconnue et en quelque sorte officielle, même si aucun document ne la reconnaît comme telle. Rien ne s’opposerait à sa reconnaissance comme langue officielle de l’Union Européenne. Cela ne coûterait rien au Grand-Duché. Au niveau européen, le coût serait marginal, si l’on suit le modèle irlandais. C'est-à-dire une reconnaissance officielle sans obligation de traduction. Seuls quelques documents symboliques le seraient. L'important serait que l'on puisse s'adresser à l'Union européenne en luxembourgeois et d’avoir une réponse dans cette langue.

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