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«Ce confinement ressemble à une double peine»
Luxembourg 6 min. 19.03.2020 Cet article est archivé

«Ce confinement ressemble à une double peine»

Le confinement forcé à la maison peut générer dépression, anxiété et irritabilité chez certaines personnes.

«Ce confinement ressemble à une double peine»

Le confinement forcé à la maison peut générer dépression, anxiété et irritabilité chez certaines personnes.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 6 min. 19.03.2020 Cet article est archivé

«Ce confinement ressemble à une double peine»

Jean-François COLIN
Jean-François COLIN
Les conditions de vie en période de confinement changent considérablement nos habitudes et perturbent tous nos mécanismes. Le psychanalyste Thierry Simonelli explique les perturbations psychiques qu'engendre ce qu'il qualifie d'«isolation contrainte».

Docteur Simonelli, quel peut être l'état psychique général des résidents luxembourgeois quelques jours après un confinement forcé?

Thierry Simonelli (psychanalyste, docteur en psychologie et en philosophie) - «Les études existantes sur le sujet s'articulent autour de deux domaines bien distincts. Par opposition à un confinement volontaire - type station en Antarctique ou station spatiale -, on parle ici d'une isolation contrainte - type emprisonnement... Sauf que nous ne sommes pas en prison. C'est donc une situation particulière et inédite. Dans le cas d'un confinement volontaire, les personnes ont la possibilité d'en mitiger les effets par leur investissement. Ces effets sont plus sérieux en isolement contraint. Ils peuvent avoir des conséquences lourdes à moyen ou à long terme.


Lokales, Coronavirus in Luxembourg, Clinique Bohler,  Foto: Chris Karaba/Luxemburger Wort
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Quels sont précisément ces effets auxquels il va falloir s'attendre au sein de la population confinée?

«D'abord, cette situation entraîne des difficultés affectives, un inconfort émotionnel et mental nommé dysphorie en psychologie. Ensuite, cela peut conduire à la dépression chez certains, et à des soucis d'anxiété chez d'autres. Et le fait qu'il n'existe pas d'autres raisons de s'angoisser que d'être isolé en rajoute une couche. Chez les prisonniers solitaires, on constate des crises et des attaques de panique régulières.  

Enfin, l'agressivité risque de se développer, allant de l'irritabilité jusqu'à la colère ou l'explosion, la crise de colère, et possiblement même jusqu'à la violence. J'ignore comment cela pourrait se traduire en termes de divorces et de dépôts de plaintes pour coups et blessures dans les semaines à venir. Mais il reste que la capacité de supporter plus ou moins bien ce confinement est très variable d'une personne à l'autre.


Justement, quelles catégories de personnes sont présumées être les plus fragiles?

«Cette situation est inédite pour tout le monde et ne permet pas d'élaborer de grandes théories, ni un schéma général. Mais sur le plan de ma propre expérience, je peux avancer que les réactions, positives comme négatives, sont souvent surprenantes. Ainsi, je ne m'attendais pas à voir réagir de manière plutôt calme certaines personnes qui sont déjà angoissées à la base. Cet effet paradoxal s'explique par le fait que les gens angoissés ont déjà une habitude éprouvée de l'angoisse. Ces personnes ont développé au fil de leur cheminement toutes sortes de techniques de gestion de ces angoisses.  

Selon le docteur Simonelli, les personnes anxieuses à la base peuvent trouver un côté rassurant dans la crise du coronavirus
Selon le docteur Simonelli, les personnes anxieuses à la base peuvent trouver un côté rassurant dans la crise du coronavirus
Photo privée

Le fait que ce confinement coïncide avec l'arrivée du printemps et des beaux jours exerce-t-il une influence?

«La dimension saisonnière est importante. En plein hiver, on aurait plutôt supposé une réactivité simplement en termes de dépression: il fait noir, il fait froid. Mais dès la sortie de l'hiver, l'appel de l'extérieur devient irrésistible, avec le retour du soleil, les journées qui s'allongent; c'est pourquoi je dirais qu'on est doublement pénalisé. Car, en plus du strict fait de ne pouvoir sortir de chez soi, on se retrouve privé de balades au grand air, de rencontres avec des amis à l'extérieur. Ce confinement ressemble bien à une double peine, et, à nouveau, c'est un facteur de nature à renforcer l'irritabilité et l'agressivité.

Le confinement pourrait-il conduire à une surconsommation de médicaments du type anxiolytiques ou tranquillisants?

«Complètement! J'y ajouterai même les drogues. A l'heure d'aujourd'hui, j'ai déjà entendu certaines personnes avouer faire un usage un peu excessif de leur cave à vins, alors que nous n'en sommes qu'au troisième jour. C'est très probable en effet que la consommation d'anxiolytiques et d'antidépresseurs risque d'augmenter ces prochaines semaines.

Peut-on aller jusqu'à craindre une hausse du nombre de suicides dans les mois à venir?

«Un tel effet est mentionné dans les études sur l'isolation prisonnière. Très clairement, le taux de suicide est plus élevé dans les prisons que dans la société. Maintenant, dans le cas qui nous occupe, c'est plus compliqué à appréhender. Il faut encore attendre un peu, mais ce ne serait pas surprenant, en effet. Tout va dépendre de la durée totale du confinement.  

Comment nos esprits intègrent-ils la communication très solennelle, voire martiale des autorités officielles?

«D'abord, il faut souligner que même les experts se contredisent sur le degré de gravité de la crise et du virus lui-même. Cela va de la simple grippe au catastrophisme. C'est ce que l'on appelle la communication paradoxale, à savoir dire une chose et son contraire, selon la façon dont nous interprétons le message. On l'a très bien vu par exemple lundi avec ces deux médecins qui ont lancé une alerte au Luxembourg sans concertation avec les ministères, publiant un post disant qu'on se dirige plus ou moins vers la fin du monde, tout en ajoutant: "pas de panique"! C'est le type même de message paradoxal. 

En réponse à ces deux médecins catastrophistes, le Premier ministre instaure trois mois d'état de crise. Ce mélange indigeste n'est psychologiquement pas gérable. Ce faisant, on ne peut pas éviter de provoquer l'anxiété et la panique dans la population. Il suffit de voir les situations observées dans les supermarchés au Luxembourg ces derniers jours. Bref, tout cela est empreint d'amateurisme et d'une sorte d'inconscience.

Quand elle est aussi dense, l'information devient cacophonie

Quelle attitude la population doit-elle observer vis-à-vis du bombardement d'informations tous azimuts dans les médias?

«Nous recevons une quantité impressionnante d'informations. Mais en tant que non-experts en épidémiologie et en gestion de crise, on ne peut pas en faire grand-chose. Ce surplus d'informations équivaut à plus d'information du tout, in fine. Quand vous écoutez un concert, vous entendez une mélodie, mais quand vous vous baladez à la Schueberfouer, c'est une cacophonie qui parvient à vos oreilles. 

La clé est de s'imposer une sorte d'auto-limitation et d'opérer un tri, en choisissant les bonnes sources. Il faut privilégier le canal officiel, à savoir la source de communication du gouvernement. En outre, des experts français et allemands sérieux, cohérents et très crédibles s'expriment très régulièrement dans les médias. Et c'est tout! A l'inverse, il convient de faire très attention aux médias sociaux, dont 99% du contenu a trait au coronavirus actuellement.»    


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