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«C'était être une bonne mère que de ne pas le devenir»

  • Un douloureux choix de vie
  • Une expérience traumatisante
  • Entre tabou et pression sociale
  • Un droit encore fragile
  • Un douloureux choix de vie 1/4
  • Une expérience traumatisante 2/4
  • Entre tabou et pression sociale 3/4
  • Un droit encore fragile 4/4

«C'était être une bonne mère que de ne pas le devenir»

«C'était être une bonne mère que de ne pas le devenir»
Droit à l'avortement

«C'était être une bonne mère que de ne pas le devenir»


par Anne-Sophie DE NANTEUIL/ 28.09.2022

Photo: Shutterstock

Aujourd'hui maman de deux enfants, Camille a avorté à deux reprises. Des décisions mûrement réfléchies, qui n'enlèvent rien à la difficulté de l'expérience. En cette journée mondiale du droit à l'avortement, elle a accepté de témoigner.

Son ton est enjoué, mais sa voix, chevrotante par instants, vient trahir son émotion. Aujourd'hui mère de deux enfants, Camille* a subi deux interruptions de grossesse à 18 et 26 ans. Si elle a longtemps caché ce lourd secret à son entourage, la quadragénaire pèse désormais l'importance d'en parler. 

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Un douloureux choix de vie
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Camille fait partie de cette génération Sida. Celle à qui on a rabâché, encore et encore, les dangers du virus. Et ça, la jeune femme l'a bien en tête. Tellement, qu'elle en oublierait presque l'autre possibilité : celle de tomber enceinte. 

La première fois, c'était à 18 ans alors qu'elle pensait avoir eu un rapport protégé. Très vite, elle s'est aperçu que «quelque chose ne tournait pas rond». Après une prise de sang, le verdict tombe : elle attend un enfant. «J'avais l'impression d'être à un carrefour de ma vie», raconte-t-elle. «J'avais deux voies qui se dessinaient devant moi». Mais pleine d'ambitions, la jeune Arlonaise l'avoue, elle n'avait pas du tout envie de «prendre cette direction-là». A peine sortie du lycée, ce qu'elle souhaitait, elle, c'était faire des études, pas pouponner.  

Je suis très au clair avec ces choix-là, mais oui j'y pense.

La seconde fois, Camille a 26 ans. Mais la jeune femme ne s'en rend pas compte tout de suite. Quand elle apprend la nouvelle, elle est «au bout du bout» des possibilités d'avorter. Malgré le timing serré, Camille - alors en couple avec un homme qu'elle «aimait profondément» - s'est sentie davantage libre de prendre une décision : «Il a été question de savoir ce qu'était une maman pour moi». Pour autant, «je n'avais pas ce que je considérais comme un cadre correct pour accueillir un enfant», précise-t-elle, faisant référence à sa situation personnelle et financière, avant d'ajouter «c'était être une bonne mère que de ne pas le devenir à cette moment-là».   

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Une expérience traumatisante
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Mais si elle se dit «au clair» avec ces choix-là, cela n'enlève rien à la douleur. «Je ne l'ai pas fait avec insouciance», se défend-elle avant d'ajouter que «ça n'est pas anodin, pas de gaité de coeur».  

Alors qu'elle entame sa carrière professionnelle, Camille fait la rencontre d'une femme de son âge, devenue maman à 19 ans. Un véritable miroir pour l'Arlonaise qui a, elle, refusé cette vie-là. «C'était très bouleversant d'imaginer cet enfant, de voir la vie que j'avais et celle que j'aurais pu avoir», confie-t-elle.  

Je me suis profondément excusée pour ces petites âmes d'avoir choisi qu'elles ne viennent pas dans ma vie.

Quelques années plus tard, Camille est à son tour devenue maman de deux enfants. «Désirés», cette fois. Mais pour la jeune femme, ces naissances ont fait resurgir ses maternités avortées. «Je n'arrêtais pas d'y penser», confie-t-elle, la voix désormais voilée. Marquant une pause, visiblement émue, elle reprend : «Je me suis profondément excusée pour ces petites âmes d'avoir choisi qu'elles ne viennent pas dans ma vie». 

Désormais épanouie dans son rôle de mère, l'angoisse de tomber accidentellement enceinte reste toutefois bien présente. A tel point que le couple a pris une décision irréversible. Il y a quelques mois, son mari a subi une vasectomie, une méthode de contraception définitive. Plus question, pour le couple, d'accueillir un nouveau bébé. Malgré cela, Camille l'admet, elle continue de faire des cauchemars. Au moindre retard de règles, la jeune femme court chez le gynécologue pour écarter tout soupçon de grossesse. Pourtant, elle le sait bien, ça n'est «plus techniquement possible».

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Entre tabou et pression sociale
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A l'époque, Camille en a d'ailleurs «très peu parlé». «C'est resté très secret», explique la jeune femme. En cause, la culpabilité et la peur du jugement. Mais aujourd'hui, celle qui est devenue maman en est convaincue : «l'avortement ne doit pas être tabou». 

Je me suis sentie paumée, jugée.

Camille n'en parle néanmoins pas à n'importe qui. Elle «choisit les personnes» avec qui elle souhaite évoquer le sujet. Si les réactions sont souvent «bienveillantes», les gens semblent néanmoins «gênés», remarque-t-elle.

Car si elle n'a pas fait un bébé toute seule, la responsabilité - ou «irresponsabilité» pour certains - n'incomberait néanmoins qu'à elle. Il y a «toute une charge sociale dans le fait de se faire avorter», regrette Camille. «Je me suis sentie paumée, jugée», explique-t-elle, évoquant également «toute une série de clichés» sur cet accident. 

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Un droit encore fragile
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Pour Camille, l'avortement a été son «premier choix de mère». A l'époque, la jeune femme n'a pas souhaité cette maternité imposée. «Je me disais que j'allais leur en vouloir de gâcher mon projet de vie. Je ne pouvais pas vivre avec cette idée-là», détaille-t-elle.

Mais bien plus qu'une décision souvent considérée comme «égoïste», pour Camille, il s'agit davantage d'un choix responsable. Pour elle, si des parents décident de ne pas garder «un sac de cellules qui deviendra un enfant», c'est avant tout parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas en mesure de «l'accueillir dans de bonnes conditions» et qu'ils ne pourront donc pas «être de bons parents» à cette période-là de leur vie.

La véritable question, c'est dans quelles conditions l'avortement va se réaliser

Pour Camille, l'avortement doit rester un droit. Il en va de la santé des femmes. Car celles qui ne souhaitent pas garder leur bébé «se font avorter avec ou sans aide médicale», souligne-t-elle. «La véritable question, c'est donc dans quelles conditions». Si les plus aisées peuvent voyager pour se faire avorter, d'autres «vont faire ça dans un motel pourri avec une faiseuse d'anges», avance-t-elle. Autrement dit, une personne non qualifiée avec le risque de causer une infection, hémorragie, stérilité ou même décès. Selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), 4,7 % à 13,2 % des décès maternels pourraient être attribués chaque année à un «avortement non sécurisé». 


L'avortement constitue un «événement traumatique»
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Si outre-Atlantique, le droit à l'avortement est particulièrement malmené ces derniers mois, il n'est pas toujours aussi solide que l'on croit en Europe. En Belgique, comme en Allemagne, l'avortement est ainsi seulement dépénalisé. En d'autres termes, les sanctions pénales sont abolies, mais il n'en est pas pour autant légal. Toujours sur le Vieux Continent, les Hongroises sont quant à elles contraintes, depuis la mi-septembre d'écouter le cœur du fœtus avant de pouvoir entamer la procédure d'avortement.   


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