«Briser un tabou, dire et traiter le crime»
«Briser un tabou, dire et traiter le crime»
Interview par Gaston Carré à La Haye
Vous semble-t-il, docteur Mukwege, que l’opinion publique a bien compris ce qu’est le viol de guerre, loin du caractère individuel et spontané qu’on lui suppose d’ordinaire?
Je n’en suis pas certain, hélas. Et l’essentiel de notre action consiste précisément à montrer que le viol de guerre est une forme de guerre par lui-même, dans la mesure où il est prémédité, planifié et organisé. C’est ce viol-là que nous combattons, le viol qui meurtrit les chairs, oui, mais le viol qui humilie aussi, et qui par des réactions en chaîne, sur les plans physique, psychologique et économique finit par anéantir toute une famille, puis par ravager tout un village.
Une mère violée, c’est une femme neutralisée pour toute une communauté.
Une mère violée, c’est une femme neutralisée pour toute une communauté: la fonction maternelle n’est plus assurée, les enfants ne vont plus à l’école, plus tard ils seront sans travail et c’est toute la communauté qui sera affaiblie. C’est cela précisément que cherchent à obtenir les violeurs, cet effet de neutralisation à grande échelle.
Vous avez frappé à beaucoup de portes, longtemps et au plus haut niveau, avant d’être désormais entendu. Pourquoi cette surdité collective au viol de guerre?
Parce qu’il est difficile d’en parler. Il est difficile d’en parler parce qu’il y est question de féminité, d’intimité. Le viol dès lors relève du domaine du tabou. C’est pour le briser que nous sommes là, c’est pour faire entendre, et comprendre donc, que nous avons invité les victimes que vous avez entendues ce soir à La Haye à s’exprimer, à dire ce qu’elles ont subi mais à dire aussi ce qu’elles attendent désormais de la part de la communauté internationale - une écoute, une compréhension, une réparation et une justice. Ces femmes ont souffert dans leur chair mais elles continuent de souffrir encore sur un plan moral et psychologique, parce que leur histoire n’a pas été assez écoutée, parce qu’elles peinent à recevoir des moyens pour se reconstruire, et parce que les bourreaux n’ont pas été punis.
Qu’attendez-vous de la Conférence de Luxembourg au mois de mars prochain?
Ce sera, grâce à la Grande-Duchesse Maria Teresa, un grand événement dans la continuité de celui-ci à La Haye. On entendra des victimes encore, ces femmes que nous appelons des survivantes, on poursuivra notre travail d’explication. Surtout, vous verrez que des initiatives existent pour enrayer le crime et soutenir les victimes.
Faire comprendre le rôle que avons à jouer, nous tous, face au viol de guerre qui touche, comme le rappelle la Grande-Duchesse, des centaines de milliers de femmes dans le monde.
Vous verrez que des outils très concerts, très pratiques existent, qui permettent aux victimes de la violence de se signaler rapidement, d’être rapidement intégrées dans un grand réseau interactif offrant une aide médicale le plus vite possible mais aussi, par la suite, de bénéficier d’une assistance sociale et juridique. Bien des choses sont en oeuvre maintenant, la situation évolue, et la rencontre de Luxembourg sera un grand moment pour présenter le problème et les remèdes, et faire comprendre le rôle que avons à jouer, nous tous, face au viol de guerre qui touche, comme le rappelle la Grande-Duchesse, des centaines de milliers de femmes dans le monde.
Parvenez-vous, depuis l’attribution du prix Nobel, à vous consacrer encore à votre travail de chirurgien, de «réparateur»?
C’est devenu difficile. Il faut mener de front ma tâche première, car je suis avant tout un gynécologue, et un travail d’explication publique qui depuis le Nobel prend en effet beaucoup de temps. Mais j’y arrive…

