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Billet: Une vie de chien
Luxembourg 3 min. 26.09.2019 Cet article est archivé

Billet: Une vie de chien

Billet: Une vie de chien

AFP
Luxembourg 3 min. 26.09.2019 Cet article est archivé

Billet: Une vie de chien

Gaston CARRE
Gaston CARRE
J’ai cette conviction: l’homme est foncièrement bon. Mais j’en serais plus convaincu encore s’il ne mettait tant d’insistance à le prouver.

Sylvie Guillem, star de la danse, ancienne étoile à l’opéra de Paris, est vegan et chante la nature. Elle proclame, aujourd’hui, que «le miel aussi c’est de l’exploitation animale». Le miel, oui. Nous étions honteux déjà devant les étals des triperies, confus dans nos diesel, infâmes avec nos Gitanes en terrasse, voilà qu’il nous faut rougir devant nos tartines aussi: repentez-vous, tristes cires, et dénoncez dard-dard les pillards du nectar!

J’ai cette conviction: l’homme est foncièrement bon. Mais j’en serais plus convaincu encore s’il ne mettait tant d’insistance à le prouver. Partout vont les amis des bêtes, abeilles, chats ou chiens, chiens surtout, qui tirant leurs créatures en laisse exhibent de leur propre âme la noblesse. N’est-elle pas louche, leur insistance à faire les beaux devant la gamelle? L’animalité est-elle devenue l’ultime opportunité d’affirmer notre humanité? C’est leurs quadrupèdes qu’ils croient promener, les amis, mais c’est leur coeur à vif qu’en vérité ils traînent, c’est un peu dégoûtant mais c’est touchant, on croit qu’ils les font pisser, leurs pattus, mais non ils les font signifier, attester leur propre magnanimité.

L’affect zoophile est un procès d’identification: c’est sa propre bonté que le maître veut entrevoir dans l’oeil larmoyant de son compagnon – l’animal d’ailleurs, qui n’est pas bête, devine l’objet de sa quête et en rajoute dans le cabotinage. Il est, dans cet exercice, d’une grande indulgence: quand bien même au bureau il s’est comporté comme un cochon, la bête au retour fait fête à son maître.

A propos de maître: j’apprends d’une amie cynophile («qui aime les chiens», l’amie du cinéma étant cinéphile) qu’au dressage on utilise l’allemand, plus claquant. La langue allemande, peu connue pour sa délicatesse, gagne en pouvoir d’intimidation ce qu’elle perd en force de séduction, d’où son usage au Tierasyl: Steh! Fuss! Beiss! Heil! Observons qu’un chien parfaitement dressé est, à la lettre, un chien debout, un dogue botté, mais alors ce n’est plus un molosse mais un hornochs, animal de mauvaise compagnie. Il est vrai qu’on imagine mal Proust sifflant un pitbull.

Elevé dans l’idiome de Heidegger, le chien donc ne comprend pas Flaubert, et son maître ne comprend pas le chien. De ce double handicap naît la possibilité d’un malentendu, d’un quiprocroc, quand la conscience du maître est aux abois. Car il se croit bon, le maître, mais c’est lui qui en vérité est coupable. De quelles fautes lui faut-il se soulager, de quoi l’homme fait-il pénitence quand sous le regard de tous il ramasse l’étron de son compagnon?

Notre danseuse a raison: l’animal est exploité, et mène une vie de chien, quand il lui faut porter à la fois son collier et nos avanies. Lui pourtant ne nous demande rien, rien qu’une bonne potée, peu importe à la bête que vous soyez juste ou vache. Le chien déjà nous rend ce service immense: il est vivant. En ce temps incrédule, où tout demande à être prouvé, l’animal nous montre que la vie du moins est sûre, qu’on peut la toucher, la flairer dans sa réalité , et quand j’apprends que Barnabé s’est lâché sur le canapé ce n’est pas une fake news, hélas, c’est bel et bien une bouse.