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Billet: Requiem pour ma Diesel
Elle fume ma Diesel, elle pue, c'est prodigieux!

Billet: Requiem pour ma Diesel

AFP
Elle fume ma Diesel, elle pue, c'est prodigieux!
Luxembourg 2 min. 11.10.2018

Billet: Requiem pour ma Diesel

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Ma Diesel est condamnée, par les autocrates du carburant correct. Seuls peuvent comprendre mon deuil ceux qui eux-mêmes ont été dans le gaz.

Cinquante ans durant la voiture fut une vache sacrée, incarnation de la modernité et de ses plus fulgurantes avancées. Mais voici qu'on mène la vache à l'abattoir, bourrique répugnante et incontinente, pétant l'azote par son pot corrodé. L'auto désormais est paria, partout on s'attaque à la bagnole, on ne craint plus même d’insulter ma vieille Diesel – ma Diesel est «sale» disent-ils, les autocrates du carburant correct.

L'automobile jadis était un espace de liberté. Enfants, nous y étions affreux, sales et méchants, on collait le chewing-gum aux vitres, on faisait des grimaces aux agents et des pieds-de-nez aux passants, plus tard on fera peur aux vieux d'un coup de klaxon, plus tard encore on commettra des excès pied au plancher,  «born to be wild» sur la nationale, avec les copines et un plein de gasoline on carburait à l'adrénaline.

Ce temps-là est révolu. L'auto, qui longtemps a résisté aux assauts de la bienséance, devient victime à son tour de la police sociétale et environnementale – au volant de ma Diesel j'ai résisté comme j'ai pu à la tyrannie des moralistes et des hygiénistes mais il faut rouler droit désormais, ceinture serrée et pulsions bridées, dans une voiture dont on réduit les émissions et les prestiges.

On veut soumettre la voiture à une vidange sémiologique, la purger de ses attributs les plus viciés, et ce faisant on la castre, on réduit en  «moyen de mobilité» cet objet merveilleux qui, en covoiturage avec le diable et le bon dieu, permettait de circuler entre Eros et Thanatos, dans l’au-delà sans bluetooth et en enfer sans clim.

Et ce n'est pas qu'une liberté qu'on tue, c'est une poésie aussi qu'on assassine. La poésie un peu crasse de la caisse, avec ses épanchements gluants, l'odeur lourde du cambouis, le parfum âcre du caoutchouc brûlé, le lyrisme lubrique des durites et des fluides, dans le chuintement des tubes, le glou-glou du radiateur, le chant de la culasse. Quand vous garez une auto électrique dans votre garage elle fait schlick et elle est morte, privée de jus, stupide comme le lapin Duracell quand est vide sa pile; ma Diesel par contre relève du surnaturel: moteur coupé, après dix minutes encore elle vit - c'est comme une jument après la course, elle hennit, elle piaffe, lâche des vapeurs puis, in fine, une grosse bouse flasque et fuligineuse, c'est dégueulasse mais c'est la vie, ça fume, ça pue, c'est prodigieux, c'est ma Diesel.

Ma Diesel désormais est condamnée. Victime de ce progrès dont elle fut jadis l'allégorie chromée. Victime d'un progrès qui prône le car-wash contre le car trash. Et je sais que nous ne serons pas nombreux à pleurer sur son capot, car en ce temps trop sage seuls peuvent comprendre mes ivresses ceux qui eux-mêmes un jour furent dans le gaz.