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Billet: Les confédérés
Luxembourg 2 min. 24.10.2019 Cet article est archivé

Billet: Les confédérés

Billet: Les confédérés

dpa
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Billet: Les confédérés

Gaston CARRE
Gaston CARRE
On allait dans le monde jadis en quête de différences, une culture de la «confluence» aujourd'hui nous impose le monde comme ressemblance.

Le monde se consomme à la carte, chacun est libre d’en dresser sa propre géographie, puis d’en parcourir les hauts-lieux définis selon ses marqueurs de prédilection – la carte peut être gastronomique (guide Michelin), sportive (les étapes du Tour de France), historique (les sites de la Seconde Guerre mondiale) ou artistique (les grands musées). Ces registres sont complémentaires, l’humanité se révélant par ses prouesses comme par ses créations, par ses batailles comme par ses cochonnailles.

Aux adeptes de l’atlas muséal, signalons le «Musée des Confluences» à Lyon, et son exposition de la collection Develon, que je n’ai pas vue : c’était l’été dernier, une «expo événement» après que les médias l’eurent promue à ce titre, juste avant la fermeture, d’où le paradoxe voulant que vous êtes convoqué à un événement «incontournable» au moment de son expiration, horripilante conjonction de l’injonction (il faut y aller) et de la frustration (c’est fini).

N’ayant rien vu ni de la collection Develon ni du musée qui l’avait accueillie, penchons-nous sur le nom de celui-ci, «Musée des Confluences». C’est moderne, c’est tendance la confluence, c’est dans l’esprit du temps présent, qui se montre conciliant en montrant en quoi nous confluons, nous confédérant en révélant ce par quoi nous nous ressemblons. Nous parcourions la planète, jadis, en quête d’ailleurs et d’altérité, pour nous échapper, découvrir un autre monde, d’autres sourires ou d’autres grimaces de notre humanité, aujourd’hui l’ailleurs s’exhibe en nos musées à l’enseigne de la similarité.

Postulant que l’Homme est le même partout, la confluence est le ressort centripète du convéniat, retrouvailles entre le soi et le moi. Je me connais assez pourtant, et ne sais que trop en quoi nous nous ressemblons, l’humanité et moi – nous avons tant en commun, hélas. The Family of Man? Je n’aime pas cette promiscuité, cette culture poisseuse de la consanguinité. Je ne vois pas ce qui permettrait à l’humanité de me tutoyer : je l’ai connue de bonne heure, nous avons commis de concert des fléaux et des calamités, mais jamais nous n’avons élevé les cochons ensemble. Chacun sa place, l’humanité à l’universel, mon ego à moi.

La confluence cependant induit la confusion, et la parité nous égare à mesure qu’elle nous coagule: l’indigène de Papouasie vous apparaît comme un cousin oublié, tandis qu’en vous rasant au miroir il vous semble vous être vu quelque part déjà, à Clervaux ou au Prado, frère partout, alter ou ego c’est kif-kif, l’idem est le même. L’Homme est homologie, l’humanité est tautologie, d’où l’ennui suintant de toute rencontre qui plutôt que promesse de découverte est menace de ressassement. L’espace de confluence ainsi devient un parcours d’évitements : l’enfer c’est pas les autres comme disait Sartre, l’enfer c’est soi, quand l’autre prétend que je suis lui et qu’il se reconnaît en moi.

Aussi, plutôt qu’un musée des Confluences, j’apprécierais un musée des Extravagances, où nul ne ressemblerait à rien. A la momie qui m’y accosterait – nous nous sommes rencontrés déjà, n’est-ce pas? – je répondrais non, pas du tout. Mais je ne demande qu’à faire connaissance.