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Billet: Le retour à zéro

Billet: Le retour à zéro

Luxembourg 2 min. 17.05.2019

Billet: Le retour à zéro

Gaston CARRE
Gaston CARRE
La terre est ronde. Pas pour tout le monde: 12 millions d'Américains sont convaincus que la terre est plate.

Il est communément admis aujourd'hui que la terre est ronde, ronde partout, sauf en Belgique, le plat pays chanté par Brel. Partout ailleurs la terre est sphère, ronde comme la lune, certitude qui pour nous tous a valeur de platitude. Nous tous ou presque.

Car on apprend que des millions de personnes dans le monde n'y croient pas, à la sphère, aux Etats-Unis ils seraient 12 millions, on les appelle «flat earhers» – «platistes» en français, Plattmacher sans doute en allemand. On apprend qu'ils organisent des forums pour s'exprimer, des tables carrées, on apprend même qu'ils montent des expéditions, les Plattmacher, expéditions borderline pour prouver qu'ils n'ont pas perdu la boule. Pourquoi cet entêtement?

Certes, la sphère fait naître des prodiges et quelques espérances. En musique ainsi, le cycle des quintes a généré Bach, du ballon est né Ronaldo, autre génie de la croche en rondo, tandis que la métaphysique des bulles par un étrange paradoxe a enfanté Platon. Le principe de sphère par ailleurs permet de jouer un tour au temps: en vol supersonique on peut être revenu avant d'être parti, et arriver plus jeune qu'au départ, du moins ne jamais vieillir, au terme de ce que Bach, qui ne prenait pas l'avion, nommait «motus perpetuus».

Ce phénomène, que les physiciens appellent «Loi d'Asselborn», explique qu'à toujours rouler on reste en selle; les physiciens grecs parlent du «Principe Mouskouri», postulant qu'à toujours tourner une vieille star reste une Nana.

Mais force est de reconnaître que la sphère est décourageante aussi. Le tour comme manège, la rotation comme fatalité, la révolution qui ramène au degré zéro. L'idée, qui peut rendre fou, qu'on ne peut dévisser complètement, que le monde est sans bout – partir c'est revenir, tourner en rond, toupie or not toupie.

On peut en sourire, des «platistes». Mais on peut s'inquiéter aussi. De la propension à croire l'incroyable, à décroire l'incontestable, à gober salades et bobards. Un effet, encore, du pataquès internet, cette machine à contingences, qui produit des énoncés et leur réfutation, le tout et son contraire, les affirmations les plus audacieuses comme les négations les plus odieuses ? Ou alors l'effet d'une inclination plus profonde, scepticisme radical ou, au contraire, niaise tentative de refaire le monde?

Le fait est que 12 millions de personnes pour en accroire la platitude ça en fait beaucoup, de monde. Il en fallut moins, autrefois, pour porter au pouvoir un Plattmacher maboul, qui lui aussi monta des expéditions pour prouver ses thèses, expéditions qui à l'instar du cortège mené par Hamelin menèrent au naufrage.

Les platistes du moins ne font de mal à personne. De plus redoutables énergumènes par contre jouent du pipeau, et l'on songe avec effroi qu'il s'en faudrait de peu pour qu'un nouveau désaxé, en ce monde qui ne tourne pas rond, n'aimante des foules autour d'énoncés aberrants ou de projets délirants.