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Billet: Le ministre et les baleines
Luxembourg 2 min. 14.03.2019

Billet: Le ministre et les baleines

Billet: Le ministre et les baleines

AFP
Luxembourg 2 min. 14.03.2019

Billet: Le ministre et les baleines

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Jean Asselborn était à Tachkent. Où il a vendu des baleines à l'Ouzbékistan. Des baleines bleues de Chine, blanchies au Luxembourg en transit duty-free.

J'étais à Tachkent, oui ça existe, c’est la capitale de l'Ouzbékistan, ancienne république soviétique, avec Jean Asselborn, qui après Gengis Khan puis Staline a effectué lui aussi une visite de travail dans la région.

Tachkent en son centre est vaste et dépeuplée, c'est une ville hybride, un peu hésitante, entre Est et Ouest, le rideau de fer est levé mais au concert nouveau les musiciens semblent en quête de partition. L'architecture atteste ce flottement, dans une capitale où des banques de style néo-colossal côtoient des églises façon Chagall, sur des avenues où des balayeurs traquent la poussière au rythme lent des économies planifiées.

Asselborn ce matin-là venait d'Afghanistan, c'était chaud l'Afghanistan, à Tachkent par contre on entendait souffler les vents de Sibérie. Il avait une mine de sel d'ailleurs, le ministre des Transports ouzbèque qu'Asselborn visita pour signer un accord aérien. Raide comme une botte, Boris Antonov semblait avoir un doute sur l'identité du visiteur et ses intentions. D'autant qu'Asselborn, pour dérider Antonov, crut bon lui expliquer que nos avions, au Luxembourg, transportent des baleines. Oui monsieur, de vraies baleines, que nos cargos de luxe mènent de la Chine vers l'Islande.

Je vis dans la mine de sel une lueur d'étonnement, face à ce visiteur pas orthodoxe.

«Steppe!» l'interrompit Antonov, une larme d'ostalgie à l'oeil – vous voulez dire des baleines communistes?

«Des baleines communistes, oui, mais blanches. Les Pékins les farcissent de yens, au Luxembourg les yens sont convertis et les baleines repartent blanchies. Et grâce à l'accord que nous allons signer l'Ouzbékistan aussi fera voler des baleines, des baleines farcies, que vous ferez transiter au Luxembourg en duty free.

«Hip hip hip Oural ! s'écria Antonov. Il faut trinquer à la santé du Capital.

«Vive vive vive! fit Asselborn.

Boris était dégelé, la vodka coulait à flots.

«Et il y a des communistes au Luxembourg? 

«Des socialistes, avec fonds de pension et datcha à Cannes. Des socialistes ramollis, massés par la main invisible du capital.

Une journaliste locale voulut une interview, et brandit son ostblock-notes devant Asselborn. Qui après un moment de fluctuation constata que la journaliste n'avait pas de questions. A Tachkent l'interview consiste à recueillir des réponses à des questions que l'on n'a pas posées. Asselborn de bonne grâce débita alors ce que la jeune fille ne lui avait pas demandé, tandis que Boris était plein comme un samovar.

Boris Antonov était givré mais enfin déridé – mieux vaut tartare que jamais.

A l'heure des adieux il se lâcha complètement: «Go, go Johnny Gogol !» fit-il à Jean, qui après Gengis Khan puis Staline acheva sa visite de travail dans la région.