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Billet: La poésie des métamorphoses
Luxembourg 3 min. 21.03.2019

Billet: La poésie des métamorphoses

Billet: La poésie des métamorphoses

Romain Hoscheit
Luxembourg 3 min. 21.03.2019

Billet: La poésie des métamorphoses

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Je me suis présenté à l'expert avec ma Diesel rouillée. Il était scandalisé: dans ce pays on roule bourré monsieur, mais pas en caisse défoncée.

«Pourrie!». C'est le terme qu'il a employé, l'expert. «Pourrie!». En phase terminale pour ainsi dire, une compagne qui me roule depuis douze ans.

L'expert était sidéré, fasciné par l'obscénité de la nécrose. Je vis sa consternation devant l'avancée du mal, une corrosion en profondeur, qui avait rongé les parties basses et répandait ses bouffissures oxydées. Il était habitué, l'expert, à une clientèle pour qui une éraflure est le comble de la dévastation, une bosse dans un enjoliveur le summum du tragique automobile. Mais là il avisait mes bas de caisse corrodés, c'était dégoûtant, et même un peu scandaleux – dans ce pays on roule bourré, monsieur, mais pas en caisse défoncée.

Chaque nation possède son échelle de l'usure. En France ainsi, avec ma Diesel rouillée, je passe pour un type qui se moque des apparences, un intellectuel peut-être. Au Luxembourg je passe pour un asocial. Ce pays m'a accueilli, accepté et tout pardonné, Napoléon, les Gauloises sans filtre et Cattenom, or là je dépassais les bornes, avec ma caisse «pourrie» je frisais l'hérésie. Dans un pays où l'abonnement au car-wash a valeur de certificat moral, j'étais au Luxembourg ce que l'Algérien en 404 était à la France jadis: un bougnoule.

Ma rouille est un attentat au socialement correct, je voyais dans le regard de l'expert qu'il irait me dénoncer – je serai en taule pour outrage à carrosserie. Mais elle contrevient aussi aux lois de la consommation. Les nations se définissent par leur rapport aux choses, par le temps qu'elles leur concèdent et l'obsolescence qu'elles leur imposent. Or, dans un pays où l'on change de voiture tous les 18 mois, s'obstiner avec la même 12 ans durant fait patiner les rouages de l'Economie.

Pourrie! J'aurais supporté «corrosion», assez distingué, qui ne signale qu'une altération, une morsure aux chairs tendres de l'acier. J'aurais toléré la «rouille» encore, qui procède de l'alchimie, de la poésie des métamorphoses. «Pourri» par contre relève du jugement de valeur, de l'anathème, je n'étais plus au garage mais au tribunal des mœurs, et à ce tribunal-là ma faute est immense : entre leasings et garanties à vie ce pays croyait à l'éternité, mais devant ma bagnole nécrosée il découvrait, terrifié, que la mort aussi est une hypothèse plausible, sans reprise ni rachat.

L'expert envisagea des armatures de tôle, des «plaques» pour remplacer les flancs «pourris». Un instant durant j'imaginai ma Diesel en caisse Mad Max avec chenilles et lance-flammes, genre Daech contre l'armée irakienne – mais non, ma Diesel n'ira pas à la casse, je ne plaquerai pas ma caisse, je roulerai rouillé, pourri, maudit. La rouille d'ailleurs n'est pas une dégradation, c'est le contraire : elle est exaltation de la matière, efflorescence et germination, c'est la vie, qui grouille et qui rouille, dis-je à l'expert de plus en plus consterné. Je reviendrai quand il me faudra freiner des pieds. Dans 12 ans !

On sera bien vieux d'ici là, vous et moi dis-je à l'expert stupéfié. Des épaves. Un peu pourris en somme. On fumera un joint de culasse. On boira un ver. Moulu. Ou un vérolé. A la santé de ma Diesel défoncée.

God blech you !