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Billet: La pianiste et la trottinette

Billet: La pianiste et la trottinette

Photo: Anouk Antony
Luxembourg 2 min. 06.06.2019

Billet: La pianiste et la trottinette

Gaston CARRE
Gaston CARRE
«Les chiens aboient, la caravane passe»: ainsi pensa Django Reinhardt, guitariste, quand il reprit la route après que le feu eut brûlé ses doigts. Isabelle Albertin, pianiste, ne peut plus jouer, après qu'une trottinette lui eut écrasé une main.

L'homme à l'instar du poisson pourrit par la tête. Mais contrairement au cabillaud c'est par les mains que l'homme apprend le piano.

La pratique instrumentale est affaire d'intellect croit-on. C'est faux. Ce sont nos doigts, dix sauf exception (*), qui par l'inlassable répétition de la partition permettent la maîtrise d'une fugue de Bach, au piano, à la guitare ou au banjo. Par la réitération, mille fois, dix mille fois, d'une même action des phalanges, qui inscrit la pièce musicale au plus profond de la substance musculaire, dans ces fibres et tissus où se constitue la mémoire des mains – on dit qu'on apprend «par coeur», mais c'est la chair qui en fait se souvient, en ses tendons et ligaments, quand index et annulaire donnent un coup de pouce au majeur et à l'auriculaire.

C'est de cette mémoire des doigts qu'Isabelle Albertin est désormais privée. Pianiste, elle servait, depuis 32 ans, les cours de danse des «petits rats» à l'opéra Garnier. Sa vie a basculé le 17 mai dernier. Isabelle traverse le jardin Nelson-Mandela, au cœur de Paris. D'un seul coup, elle est projetée à terre – elle vient d'être fauchée par un conducteur de trottinette électrique. Bilan: une double fracture — radius et cubitus — du bras droit, du bras avec sa main, la main avec ses doigts,  qui depuis tant d'années jouaient Mozart aux petits rats.

Va-t-on entendre ici, maintenant, un lamento sur le thème des calamités néo-techno? Du tout ! Le danger vient de partout, et il peut advenir aussi qu'une trottinette demain fût écrasée par un piano. Ce que je veux signaler, c'est ceci: la guérilla urbaine s'est déplacée, de la route au trottoir, c'est là désormais que s'affrontent bipèdes et vélocipèdes, piétons et trottinettes électriques, hoverboard et gyropodes, e-rollers et monowheels, tous ces véhicules d'une mobilité qui grisée par ses pouvoirs nouveaux ignore les impératifs anciens, comme l'attention que l'on doit à une pianiste dans un jardin. Il faut réguler maintenant cette pagaille, afin que chacun puisse avancer en musique sans rouler sur les pieds de l'autre.

(*) Django Reinhardt, grand maître de la guitare manouche, a perdu deux doigts dans l'incendie de sa roulotte. Ceux qui jadis étaient sourds à sa musique rugirent qu'il ne jouerait plus, mais le gitan reprit sa route de Rom et joua mieux que jamais, d'où l'adage fameux que nous avons plaisir à rappeler ici: «Les chiens aboient, la caravane passe».