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Billet: La cloche et la croix
Luxembourg 2 min. 10.10.2019

Billet: La cloche et la croix

Billet: La cloche et la croix

Luxembourg 2 min. 10.10.2019

Billet: La cloche et la croix

Gaston CARRE
Gaston CARRE
En cette culture luxembourgeoise qui est foncièrement cadastrale, où prévaut le prestige de la propriété, où t’es terrien ou t’es rien, la cohabitation est devenue affaire de circulation.

La nation automobile a défini le centre névralgique de sa passion – «passion» au sens douloureux du terme. Ce centre, cette plaie vive, c’est Hesperange, station vers la terre promise à qui parcourt la via dolorosa entre Cloche d’or et Frisange en passant par le radar qui sourit à Schlammesté pour réconforter les désespérés.

C’est un chemin de croix donc qui va de Gasperich à Hesper et par-delà: les automobilistes qui empruntent cet axe-là se rendent aux frontières Sud, et l’on peut dire qu’ils empruntent au taux fort, les frontaliers, les étrangers journaliers, de longues heures de route pour faire cuire la poule au pot, dont s’échappent – du pot – des gaz de plus en plus nauséabonds.

Ils puent, oui. Les gaz. Je les sens dans la file vers 18 heures, quand ayant longé le Quick, dont l’enseigne me nargue de sa cruelle ironie, je suis écrasé, innocent autochtone, par la caravane qui passe Am Schlass. Des fumées de cigarette fusent des vitres baissées, les conducteurs fulminent, les regards sont torves, les pulsions mauvaises dans les habitacles, qui à défaut de choc frontal se libèrent en inconduites sournoises: on brûle un feu, on colle aux chromes de la Renault devant, on honnit la dame qui au passage piétons appuie sur le bouton au moment précis où une trouée permettait de reprendre élan. Les malins tentent un plan B: on prend la route de Thionville plutôt que d’Esch, pour découvrir bien vite qu’elle est engorgée aussi; les autochtones avisés vont par Kockelscheuer mais quinze minutes plus tard se retrouvent face à cette même route de Thionville, inaccessible perpendiculaire, où surgit le type dans sa Renault, qui d’un doigt dressé indique qu’il ne vous laissera pas passer.

Qui n’a vécu les affres de l’étranglement par file, l’angoisse (du latin «angina») de l’obstruction, proche de l’affolement que génère l’ascenseur qui cale entre deux étages ou, chez les dévots, le panneau signalant que les voies du ciel sont en travaux? Passé la Croix de Gasperich, seuls les anges peuvent hespérer.

D’un point de vue sociologique cependant, l’angine de bouchon est intéressante. L’étranger frontalier ne se définit plus par la place fantasmatique que nous lui assignons dans notre topographie sociétale, au croisement de hantises démographiques, linguistiques et identitaires, mais par l’espace physique qu’il occupe sur nos axes routiers. C’est un changement de paradigme, un déplacement de nos catégories morales, dans la descente d’Hesperange surtout, l’axe du mal.

Ce déplacement paradigmatique est une normalisation atavique: en cette culture luxembourgeoise qui est foncièrement cadastrale, où prévalent le droit du sol et le prestige de la propriété, où t’es terrien ou t’es rien, la cohabitation est devenue une affaire de circulation, tandis que le récit national chute d’une mystique de la mixité à une gestion de la promiscuité. Le covoiturage est le révélateur politique de cette embardée prosaïque: coexister avec mon semblable (valeur CSV/LSAP) revient aujourd’hui à circuler avec des inconnus (injonction écolo).