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Billet: L'ironie contre la poisse

Billet: L'ironie contre la poisse

AFP
Luxembourg 2 min. 13.06.2019

Billet: L'ironie contre la poisse

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Le New York Times ne publiera plus de caricatures dans son édition internationale. Il est fatigué, le Times, de se faire insulter par la «horde moralisatrice» des bienpensants.

Il pleut des cartons jaunes sur Charlie-Hebdo, sifflé pour sa caricature sur le thème de la coupe féminine de foot. Dans son édition du 12 juin, la feuille satirique donne à voir un pastiche de «L'Origine du monde», un petit ballon étant niché dans ladite «origine». Ce sont des voix féminines surtout qui sur les réseaux s'insurgent, ces voix qui au temps des attentats furent nombreuses à s'élever pour la liberté d'expression, voix de femmes qui considèrent cette liberté comme un absolu, mais un absolu relatif quand leur propre dignité leur semble offensée.

L'ironie est un exercice risqué pour qui le pratique, exigeant pour le lecteur auquel cette ironie s'adresse, en ce qu'elle convie à une mise à distance de la raison par la raison, à une auto-dérision au miroir, à une «réflexion» donc, qui est la grimace que l'entendement fait à ses propres complaisances. Est-elle violente, l'ironie ainsi conçue? Non: Vladimir Jankélévitch, merveilleux philosophe, y vit un art de la persuasion, non de l'agression; il estimait, Jankélévitch, que «l'ironie ne combat pas son sujet de front, et n'aspire qu'à le révéler à lui-même». Que cette ironie en somme est «un guide bienveillant», quand bien même il lui faut être corrosif pour être entendu.

Le temps présent hélas n'est ni bienveillant ni bien-entendant, étant assourdi par ses propres vociférations, auxquelles Internet prête ses infernales caisses de réverbération. Il est tendu, le temps présent, il est obtus et crispé, cabré sur sa propre intransigeance, fruit hybride de la bienséance et des réseaux qui la cristallisent, quand l'exhibition vertueuse d'un seul provoque les huées de mille autres énervés.

De ce raidissement, de cet affolant mimétisme, le dessinateur du New York Times vient de faire l'amère expérience, le prestigieux quotidien américain ayant décidé de ne plus publier aucune caricature dans son édition internationale, suite à la virulente bronca suscitée par un seul dessin incompris. Il est fatigué, le Times, las je suppose de se faire insulter par les arbitres du bon goût et d'expliquer, encore et toujours, que la caricature comme l'ironie est un énoncé de second degré, une incitation oblique à traquer, dans l'opinion courante, sa part de conformisme, de pharisaïsme, de poisse.

Patrick Chappatte, le dessinateur en question, est inquiet: «Je crains que l'enjeu, au-delà des caricatures, soit plus généralement le journalisme et la presse d'opinion. Nous vivons dans un monde où la horde moralisatrice se rassemble sur les médias sociaux et s'abat comme un orage subit sur les rédactions. Cela oblige les éditeurs à des contre-mesures immédiates, paralyse toute réflexion, bloque toute discussion. Twitter est un lieu de fureur, pas de débat. Le ton est donné par les voix les plus déchaînées, et les foules en colère suivent».