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Billet: L'art de la fugue
Luxembourg 3 min. 16.01.2020

Billet: L'art de la fugue

Carlos Ghosn, le patron déchu de Renault-Nissan.

Billet: L'art de la fugue

Carlos Ghosn, le patron déchu de Renault-Nissan.
Photo: AFP
Luxembourg 3 min. 16.01.2020

Billet: L'art de la fugue

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Nissan ni Renault n’auraient imaginé la fuite de Carlos Ghosn, qui pourtant savaient ce qu’est un échappement.

Carlos Ghosn est d’un autre monde. Un monde où une lettre de licenciement se signe au Montecristo, d'un coeur léger et d'une plume dorée, en cette aristocratie du plan social où l’exécution d’un homme procure une gratification morale de second degré, le patron s’émouvant de sa capacité – c’est admirable, vraiment – à faire prévaloir l’intérêt supérieur de l’entreprise sur la commisération que lui inspire l'employé sacrifié.

Un autre monde, une aristocratie donc, qui dans l’intérêt supérieur de l’entreprise fait la noce au château, avec laquais et soubrettes pour une sauterie d’opérette, agapes baroques pour cercles argentés. Il faut imaginer Ghosn en bas de soie et perruque poudrée, introduit à Versailles sur chaise à porteurs, quand de sa canne le maître des cérémonies introduit la marche des Turcs, be bop a Lully I’m the mamamouchi.

Un monde où par temps mauvais on abandonne la chaise percée pour un siège aéroporté, on se fait la belle en jet, on se casse au coda, la cour veillant à ce que l’évacuation se fasse sans fausse note. Nippons ni mauvais, les Japonais ne cherchaient qu’à vérifier sa trésorerie, le nabab a préféré fuir, Ghosn is gone, par des moyens qui relèvent du vaudeville, Nissan ni Renault n’auraient imaginé une telle fuite, qui pourtant savent ce qu’est un échappement.

Il aurait pu fuir déguisé, en bonsaï ou en gorghosne, enfariné en kimono. Il aurait pu partir en caisse, en Renault Evasion, en Kawazaki comme Steve McQueen, avec une vache comme Fernandel. Cryogéné puis décongelé, par tunnel d’Osaka à Versailles. Mais non, il s’est fait la malle en coffre, au nez et au masque des Japs, pour se rendre à Beyrouth après une virée en boîte.

Comment les douaniers ont-ils pu ne pas le voir, cet homme à la physionomie si particulière, entre satrape et chaman, théâtre kabuki et carnaval des morts mexicain, oeil bridé par la poussée du poids en bourses? Voici mon idée: c’est sa singularité justement qui l’a occulté, selon un principe qui veut que seul l’ordinaire est visible. Ghosn est un génie, qui avait compris que nul n’est préparé à trouver un cor dans un étui de contrebasse, diplomates et dealers savent – honni soit qui malle y pense – que de tous les bagages ce sont les plus grands qui ne sont pas fouillés.

Alors que le Japon rit jaune, et que des dizaines de responsables sans doute y sont sakés, la France par contre voit l’affaire avec une jubilation gourmande. Des hordes d’experts se penchent sur l’«exploit» du fugitif, des barbouzes saluent un «coup parfait», l’homme donne des interviews et Léa recueille ses salamalecs en pâmoison. La France, si sourcilleuse face aux puissants, est envoûtée par celui-ci et salue sa prestation. C’est qu’on y apprécie le culot et le pied-de-nez à l’autorité, on goûte l'affront au cadi, le Français partout réclame Justice mais exulte quand un voyou lui met la main au panier.

Ghosn de surcroît a fui le Japon, qui de la France est l’envers absolu, dans sa rigueur, sa désespérante efficacité, son inaptitude à la transgression. Ghosn en somme a niqué les Nippons, et la France tient sa revanche sur l’excellence.