Changer d'édition

Billet: Eloge du Bronzé
Luxembourg 2 min. 20.09.2019

Billet: Eloge du Bronzé

Barbecue

Billet: Eloge du Bronzé

Barbecue
Luxembourg 2 min. 20.09.2019

Billet: Eloge du Bronzé

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Paradoxe contemporain: quand la vertu fait consensus, quand un tourisme «alternatif» fait masse, le plagiste devient le dernier des individualistes.

Alors que s’achèvent les vacances, qu’il faut plier hamacs et transats, rendons hommage enfin à leur figure de proue, à l’insoumis qui cinquante ans durant, pieds nus dans le sable, a bravé codes de conduite et polices du bon goût.

Quand déjà triomphaient l’étiquette et la bienséance, que partout grondaient les gardiens de l’ordre nouveau, l’indocile en bermuda défiait la ligue des irréprochables, brandissant son parasol et son statut de corniaud en maillot: je suis le Touriste, le débile au barboc, je suis le Bronzé, oui, mais j’en suis fier, car devant la foule des éco-responsables durables je m’assume, seul mais debout, en dernier des crétins. C’est là une première ruse du vice: quand la vertu fait consensus, quand un tourisme «alternatif» fait masse, le plagiste devient le dernier des individualistes.

Mais le crétin désormais est caduc, obsolète est la figure du Dégueulasse: le touriste aussi est devenu correct, qui après la grillade trie les écailles de ses dorades – le code redresse les plus coriaces des inconduites.

Hier encore le touriste était inculte, parcourant le monde au mépris de son Histoire, se soulageant au pied des pyramides. Aujourd’hui le voyageur est éclairé, instruit par les guides les plus savants, et pose à l’habitant, in situ, des questions que celui-ci ne s’était jamais posées.

Car le voyageur nouveau loge chez l’«habitant», oui, néologisme pour désigner l’autochtone. Hier encore il ignorait l’indigène, craignant une altérité dont il se protégeait en huis clos à cinq étoiles. Aujourd’hui il s’incline devant l’Autre, fait allégeance à ses différences, dans cette quête d’«authenticité» qui de nos névroses est la plus pernicieuse, en ce qu’elle postule une opposition du vrai et d’un factice qu’il faudrait gratter pour accéder au noyau dur du véritable, par quoi le touriste nouveau – deuxième ruse du vice – dédaigne à son tour les fastes de la culture pour chanter les pures lois de la nature, oubliant Lévy-Strauss enseignant que rien n’est cru et tout est cuit. Expression dérivée de l’«authenticité»: on se «ressource», on veut se «retrouver», dans la solitude d’un ermitage à quoi l’ascète accède en SUV turbo et demande s’il y a du réseau.

On moquait le touriste hier pour son esprit grégaire, on se gaussait de sa «masse» et de ses sentiers trop battus. Le touriste nouveau par contre va loin et demande de l’original, de sorte que par une troisième ironie du vice nul ne va plus à Ibiza tandis que sur l’Everest on fait la queue au sommet, au profit d’une industrie qui par l’imposture du «sur-mesure» réintroduit dans l’Himalaya un capitalisme que le touriste nouveau crut chasser de la Costa brava.

Hier encore le touriste était crasseux, lustrant la planète de ses huiles, dont il déversait les résidus dans le bocage. Désormais le touriste est propre, il a la conscience nette et du scrupule, et pour la nature des égards qu’il n’a pas pour son propre jardin. Or les scrupules s’appuient sur mille interdits, de sorte qu’à nos trois ruses vient s’ajouter un paradoxe: on peut tirer aujourd’hui encore le lion et l’hippopotame, mais jetez un chewing-gum dans la brousse et aussitôt Greta est à vos trousses.