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Billet: Délinquance carnivore

Billet: Délinquance carnivore

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Luxembourg 2 min. 17.01.2019

Billet: Délinquance carnivore

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Devant ma dinde à Noël j'ai longtemps hésité. Cruauté? Puis je l'ai mangée. Pour ma dinde aussi l'histoire a commencé en drame et fini en farce.

Henri IV, roi de France, instaura la poule au pot chaque dimanche, pour la santé du peuple. Des people aujourd'hui, Isabelle Adjani, Yann Arthus-Bertrand ou Juliette Binoche, veulent un «lundi sans viande», pour le «bien-être» des animaux.

Emis au moment des fêtes de fin d'année, cet appel à un «lundi vert» a troublé mon rapport à ma dinde. Ma dinde de Noël. Souffre-t-elle, me suis-je demandé face au four, où la bête à chaque tour de broche échaudait mon âme tourmentée? Suis-je coupable de maltraitance par cuisson, et serai-je haïssable au moment de l'absorption? Oserai-je consommer mon crime, manger le volatile après l'avoir rôti, ajoutant l'abjection de la dévoration à l'ignominie de la combustion? 

La modernité en tous domaines confesse des appétits honteux et des péchés de chair. Se couvrant de goudron et de plumes, elle se rachète une vertu sur l'échine de la volaille, et croit affirmer son humanité en plaidant coupable face à l’animal. Au purgatoire des repentances les contemporains demandent pardon au poulet grillé après s’être excusés auprès des peuples spoliés, se flagellent devant les poules en batterie après un mea culpa face aux anciennes colonies.

A ce banquet de la culpabilité, en regard de quoi l'élevage de masse est de même indice que d'historiques tueries, ajoutons une morale de l'abstinence dont le véganisme sans doute est la figure maximale, moment extrême d’un processus de tempérance laissant entendre que l’homme peut se nourrir d'eau et de dattes. Pour cette éthique de l'universelle compassion, s’abstenir de viande c'est s'arracher au cycle des carnivores qui s'entre-dévorent, c'est abattre le fauve en l'homme, c'est affirmer une humanité qui d'un geste magnanime renonce au filet de boeuf.

J'ai hésité longtemps, devant mon four. Mais quand la bête fut dorée à point ma nature «in fine» reprit le dessus: je serai incorrect à table comme je suis déviant en toute chose – je persiste dans une forme d'infamie qui, à être poussée en ses extrémités peut toucher, j’en suis convaincu, une forme paradoxale de moralité. Devant les injonctions des Abstinents je me revendique en effet d'une incontinence de second degré, qui sous les traits de la gloutonnerie est un hommage oblique à la création et à ses créatures. L'allégeance à la Nature exige non pas le dédain de ce qu'elle nous offre, mais l'inscription dans ce continuum qu'est le cycle du vivant, dans la ronde sauvage des grands carnassiers. C'est par l'acceptation de mon incarnation que j'endosse mon humanité.

Bref, je l'ai mangée, ma dinde, qui arrosée du meilleur cru me procura l'émotion en sus de la délectation: quand la messe fut dite je vis une cathédrale gothique en son châssis décharné, je vis un dôme de cintres et d'arcs brisés en cette carcasse d'où s'exhalait encore un fumet de repas totémique – c'était grandiose, c'était troublant comme un sacrifice archaïque, j'eus la chair de poule quand d'un ultime tour de fourchette je grattai son hachis de marrons et de truffes, songeant que l'histoire de la dinde aussi, Karl Marx ne pouvait l'ignorer, commence en drame et finit en farce.