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"Bientôt, il n'y aura plus de Luxembourg"
Luxembourg 12 8 min. 18.09.2015 Cet article est archivé
Lu dans Politico

"Bientôt, il n'y aura plus de Luxembourg"

Arrivée de réfugiés au foyer Lily Unden de Luxembourg le 8 septembre 2015
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"Bientôt, il n'y aura plus de Luxembourg"

Arrivée de réfugiés au foyer Lily Unden de Luxembourg le 8 septembre 2015
Photo: Pierre Matgé
Luxembourg 12 8 min. 18.09.2015 Cet article est archivé
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"Bientôt, il n'y aura plus de Luxembourg"

L'édition Europe du quotidien politique américain Politico a publié mercredi un article dans lequel Luxembourgeois et demandeurs d'asile s'interrogent: le Grand-Duché va-t-il bientôt disparaître?

(CR) - L'édition Europe du quotidien politique américain Politico, basée à Bruxelles, a publié ce mercredi un article dans lequel Luxembourgeois et demandeurs d'asile s'interrogent: le Grand-Duché va-t-il bientôt disparaître?

Le journaliste Zeke Turner s'est penché sur la question de l'accueil des migrants et de l'identité, en crise dans le pays, selon lui. Nous vous proposons une traduction en français de cet article rédigé en anglais.

"L'argent ne fait pas tout"

"S'il est un endroit où l'on devrait être en mesure de surmonter la crise des migrants en douceur en Europe, c'est bien au Luxembourg: pays le plus riche du continent et deuxième plus riche au monde, derrière le Qatar. Le Luxembourg a toujours accueilli à bras ouverts les migrants qui ont afflué depuis des décennies pour y travailler."

"L'identité nationale passe par l'utilisation de trois langues officielles, suggérant l'ouverture d'esprit et l'ouverture culturelle de ce pays. D'ailleurs, certaines personnes fuyant la Syrie, l'Afghanistan ou l'Érythrée se dirigent vers le Luxembourg en premier lieu. Mais l'argent ne fait pas tout."

Yves Piron, directeur de l'OLAI
Yves Piron, directeur de l'OLAI
Photo: Kerstin Smirr

"La petitesse du Luxembourg est déterminante dans sa réponse à la crise migratoire de l'Europe. Il monte une peur parmi les habitants de voir leurs ressources et leur identité culturelle submergées", dit le journaliste, qui est allé interroger le directeur de l'OLAI, Yves Piron.

"Le grand défi pour nous est bien sûr le logement", déclare Yves Piron. "Jusqu'ici, nous avons refusé de placer les demandeurs d'asile dans des tentes. Nous avons toujours de vraies maisons". 

"Des efforts incroyables"

"Le Grand-Duché s'est engagé à accueillir environ 400 réfugiés dans les deux prochaines années, une goutte dans l'océan vu les centaines de milliers de personnes qui affluent vers l'Autriche et l'Allemagne ce mois-ci, mais par habitant, l'un des apports les plus élevés en Europe."

Pascal Reyntjens, chef de mission au sein de l'Organisation Internationale pour les Migrations à Bruxelles, décrit ces efforts comme "incroyables".

"Le pays de 550.000 personnes avait déjà du mal à faire face aux migrants originaires des Balkans avant cette vague de réfugiés venus de Syrie ou d'Érythrée: la capacité d'accueil des demandeurs d'asile a atteint sa limite cet été. Le gouvernement a alors prévu de créer des logements dans des conteneurs pour près de 1.000 personnes supplémentaires. Ils seront prêts dès l'année prochaine."

Le journaliste évoque ensuite l'idée de lancer un statut pour familles d'accueil défendue par Xavier Bettel fin août: "Le Premier ministre a fait la promotion d'une initiative visant à accueillir des réfugiés bénévolement sous son propre toit." 

Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg
Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg
Photo: Gerry Huberty

"Lorsque l'UE aura présenté une liste des "pays sûrs", le Luxembourg sera en mesure de renvoyer les migrants originaires des Balkans au motif qu'ils viennent d'un pays où on peut vivre "en sécurité", libérant des lits nécessaires aux réfugiés de guerre." 

"On n'a pas de Le Pen ici"

"Les autorités espèrent que cette approche permettra d'éviter des manifestations anti-migrants observées dans certaines villes allemandes par exemple. Cela dit, l'extrême-droite n'est pas représentée au Luxembourg, et aucun parti anti-immigration n'a vu le jour comme en France ou en Allemagne. "Cela ne signifie pas que le risque n'est pas là", prévient Marie-Christine Wirion, directrice-adjointe du département Solidarité et Intégration de Caritas Luxembourg, "mais on n'a pas de Le Pen ici." 

"Nous ne pouvons plus parler notre langue maternelle"

"Cependant", reprend le journaliste de Politico, "elle-même exprime l'angoisse des habitants qui se sentent en minorité dans leur propre pays: "Nous ne pouvons plus vraiment parler notre langue maternelle parce que la plupart des gens ici ne la comprennent pas. Cela crée beaucoup d'anxiété, surtout pour les personnes âgées, qui ne peuvent pas parler avec leur médecin dans leur propre langue, et cette angoisse peut générer de la xénophobie."

"Le Luxembourg est aux prises avec son identité"

"Cette crise européenne des migrants arrive à un moment où le Luxembourg est aux prises avec son identité: le pouvoir politique a été chamboulé, après 30 ans de domination du CSV et de Jean-Claude Juncker, désormais président de la Commission européenne. Son successeur, Xavier Bettel, du Parti démocrate, est le premier dirigeant européen homosexuel à avoir épousé son compagnon en cours de mandat, et semble pousser le pays dans des directions qu'il ne veut pas nécessairement prendre."

En juin, le pays rejetait massivement le droit de vote des étrangers
En juin, le pays rejetait massivement le droit de vote des étrangers
Photo: Pierre Matgé

"Lors d'un référendum en juin dernier, la proposition de Bettel de donner le droit de vote aux étrangers, actuellement accordé par une poignée de pays comme l'Uruguay ou la Nouvelle-Zélande, a été massivement rejetée par 80% des électeurs."

"Les étrangers constituent plus de 45% de la population résidente - les Portugais, arrivés pour travailler dans les mines et la sidérurgie dans les années 1960, représentent à eux seuls 16,5%. Le Luxembourg risque de devenir un Dubaï européen, micro-Etat où près de la moitié des résidents n'ont pas le droit de voter aux élections nationales."

"En outre, plus de 160.000 personnes font la navette pour travailler ici tous les jours depuis la France, la Belgique et l'Allemagne, ce qui signifie que les Luxembourgeois ne se retrouvent en majorité dans leur pays que lorsque le soleil se couche - et encore."

"Les gens qui viennent veulent profiter du système"

"C'est par ailleurs parmi les générations de migrants que le scepticisme sur les nouveaux arrivants est le plus fort. "Mes grands-parents sont venus travailler", raconte Claire, 34 ans, d'origine portugaise. "Les gens qui viennent aujourd'hui ne veulent pas travailler. Ils veulent juste profiter du système", dit-elle, exprimant une préoccupation particulière sur la façon dont le système de retraite pourra faire face aux nouveaux arrivants." 

Des habitants du Luxembourg sont convaincus que les nouveaux immigrés ne veulent pas travailler
Des habitants du Luxembourg sont convaincus que les nouveaux immigrés ne veulent pas travailler
Photo: Marc Wilwert

"Yves Piron, directeur de l'OLAI, s'inquiète en revanche de voir le pays envoyer de mauvais signaux. Alors que le logement, la nourriture et des bons pour accéder à l'essentiel, comme le savon, sont fournis, les demandeurs d'asile en attente d'une décision ont droit à une allocation de seulement 25 euros par mois. "Il se pourrait qu'ils aient une mauvaise image du Luxembourg", explique le directeur. "Ils savent que le Luxembourg est l'un des pays les plus riches du monde, mais nous ne leur donnons pas beaucoup d'argent de poche".

"Le Luxembourg est fait pour les gens riches"

"Il y a aussi des migrants "accidentels" comme Molut Haille, Erythréen, qui avait espéré rejoindre la Grande-Bretagne via Calais, mais s'est retrouvé au Grand-Duché. Et il ne se fait pas d'illusion: "Je conseille aux gens de ne pas venir au Luxembourg," dit-il. "Le Luxembourg n'est pas fait pour les gens pauvres, il est pour les gens riches. Il est très cher, comme son nom l'indique: Lux-embourg, comme le luxe. Le système est très difficile. Je passe mon temps à apprendre des langues," explique-t-il, admettant qu'il se bat avec le français et soulignant qu'il faut savoir parler au moins deux des langues locales pour avoir une chance de s'intégrer correctement."

"Ils veulent garder leur identité, c'est normal"

"Les Luxembourgeois veulent garder leur propre identité, ce qui est normal pour moi" remarque un clandestin en provenance du Nigeria. Il parle couramment le français après avoir passé plus de 10 ans ici et avoir vu ses demandes d'asile refusées. "La plupart d'entre nous, nous nous sommes retrouvés ici par erreur", confie-t-il, lui qui avait également pour but de construire une nouvelle vie à Londres.

Les migrants comprennent les craintes des Luxembourgeois
Les migrants comprennent les craintes des Luxembourgeois
Photo: Anouk Antony

Malgré ses propres problèmes, il comprend la situation et le dilemme de son pays d'accueil. "Tout le monde vient prendre quelque chose de leur pays: les Allemands viennent, travaillent, prennent l'argent et repartent, idem pour les Français, et les Italiens sont là, les Portugais sont là... Ils sont inquiets que très bientôt il n'y ait plus de Luxembourg."

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