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Bettel – Kemmer ou le retour de bâton pour Xavier Bettel?: Une affaire hautement politique
Luxembourg 9 7 min. 17.04.2016 Cet article est archivé

Bettel – Kemmer ou le retour de bâton pour Xavier Bettel?: Une affaire hautement politique

Jean-Claude Juncker et Xavier Bettel: le vieux sage et le jeune loup.

Bettel – Kemmer ou le retour de bâton pour Xavier Bettel?: Une affaire hautement politique

Jean-Claude Juncker et Xavier Bettel: le vieux sage et le jeune loup.
REUTERS
Luxembourg 9 7 min. 17.04.2016 Cet article est archivé

Bettel – Kemmer ou le retour de bâton pour Xavier Bettel?: Une affaire hautement politique

Marc VANACKER
Marc VANACKER
Xavier Bettel sera entendu mardi à la Chambre des députés. Il devra expliquer pourquoi il a rencontré l’ancien agent des services secrets André Kemmer et surtout pourquoi il n'en a pas informé les autres membres de la commission d'enquête du SREL. Cette affaire est la suite de celle qui avait précipité la chute de Jean-Claude Juncker. Signera-t-elle également la fin de la carrière de Xavier Bettel?

Par Marc Vanacker

Pour saisir le caractère politique délicat de l'affaire Bettel – Kemmer il faut comprendre son origine, c'est-à-dire celle de l'affaire du service de renseignement de l’Etat, le SREL, qui a été au début de la chute du règne de 18 ans de Jean-Claude Juncker. Sans oublier de se remémorer la complexité du contexte politique général de l’époque.

Le CSV, devenu trop puissant

En 2009, le CSV remporte haut la main les élections législatives, signant par là même un résultat historique en obtenant 26 sièges sur 60 disponibles. Le CSV choisit de continuer de travailler dans la continuité et rapidement un accord avec l’ancien partenaire de coalition, le LSAP, est trouvé.

Jean-Claude Juncker reste en toute logique le Premier ministre, un poste qu’il occupe depuis 1995. Pourtant, rapidement le comportement du CSV et de leur chef de file commence à agacer aussi bien parmi les membres de l’opposition qu’au sein du gouvernement. Le CSV est trop puissant, voire trop arrogant, jugent ses détracteurs.

Un enchaînement d'affaires politiques

Le gouvernement CSV-LSAP commence alors à enchaîner les affaires et plonge le pays dans une crise politique. Semaine après semaine, de nouvelles révélations par la presse paralysent le travail du gouvernement.

Il y a eu tout d’abord l’affaire Wickrange-Livange, puis l’affaire Frieden-Biever avant que l’affaire des dysfonctionnements du SREL ne scelle définitivement le sort du gouvernement Juncker/Asselborn II.

Dans l’affaire Wickrange-Livange, le CSV et le LSAP paraissaient encore soudés. Il est vrai que des ministres des deux bords (Jeannot Krecké et Jean-Marie Halsdorf) étaient impliqués dans cette affaire qui opposait deux promoteurs ; Guy Rollinger et Flavio Becca. Le DP et Déi Gréng demandent une enquête parlementaire, sans succès.

Dans l’affaire Frieden-Biever, le LSAP se désolidarise dans une première phase de leur partenaire de coalition, mais se rallie au moment fatidique au CSV en votant contre une résolution visant à mettre en question la responsabilité de Luc Frieden. Pour rappel, le procureur général de l’époque Robert Biever, déclare en juin 2013 que Luc Frieden avait fait pression sur lui en 2001 alors qu’il était ministre de la Justice, pour tenter de faire étouffer l'enquête sur le Bommeleeër, une série d'attentats qui ont secoué le Luxembourg entre mai 1984 et mars 1986. 

La longue série des dysfonctionnements du SREL

En parallèle, se trame l’affaire des dysfonctionnements du SREL.

Tout commence par cette histoire dite de la « montre ». En janvier 2008, Marco Mille, directeur du service de renseignement de l’Etat, a enregistré à l’aide d’une montre de bracelet une conversation avec Jean-Claude Juncker. Jean-Claude Juncker, qui l’a appris un an plus tard, décide de ne pas déposer plainte. Ce n’est personne d’autre qu’André Kemmer qui a fourni la montre à son directeur de l’époque. Il a également participé à la réunion entre les deux hommes.

Dans l'entretien enregistré, il est question d'un CD crypté sur lequel on retrouve une discussion entre le Premier ministre et le grand-duc Henri. Jean-Claude Juncker et Marco Mille se demandent qui a bien pu faire cet enregistrement et si les données dessus sont concluantes ou ont juste l'intention de nuire au Premier ministre et au Grand-Duc.

Plus loin dans l'entretien, on entend l'ancien directeur du SREL informer Jean-Claude Juncker que la Cour grand-ducale entretient de très bonnes relations avec les services secrets britanniques et qu'il aimerait bien écouter leurs discussions. Une information immédiatement démentie par la Cour grand-ducale.

Au cours de cet entretien, Jean-Claude Juncker a précisé plusieurs fois qu'il n'avait pas discuté de l'affaire Bommeleeër avec le grand-duc Henri et que l'enregistrement sur le CD ne pourrait pas leur nuire.

Mais les dysfonctionnements du SREL ne s’arrêtent pas là. Il y a ainsi eu des écoutes sans autorisation et notamment une enquête sur le procureur d’Etat Robert Biever, enquête menée par un certain André Kemmer.  

Toujours concernant André Kemmer, ce dernier aurait également organisé une surveillance rapprochée sur les enquêteurs chargés de faire la lumière sur les attentats du Bommeleeër entre 2007 et 2008.

Il y a également eu la découverte de quelque 17.000 dossiers créés entre 1960 et 2000 qui prouvent que des citoyens luxembourgeois ont fait l'objet d'enquêtes du SREL.

Autre crise  au sein du SREL avec la découverte qu’un ancien chef des opérations du SREL, en la personne de Fränk Schneider, aurait utilisé des informations obtenues lors de son passage au sein des services secrets luxembourgeois dans le cadre de sa société privée, Sandstone, fondée en 2008.

Sans oublier l’affaire des achats et de ventes de voitures de fonction de luxe.  Le SREL avait acheté des voitures de luxe de la marque BMW bénéficiant de remises jusqu'à 40% avant de les revendre. Une seule parmi une douzaine de voitures de luxe bavaroises aurait été utilisée pour des filatures par le service, alors que le reste aurait été revendu, pour la plupart d’entre elles à des hauts fonctionnaires anglais.

Une pratique à laquelle Jean-Claude Juncker a mis un terme dès qu’il en a été informé.

Non coupable, mais responsable

Pour mettre la lumière sur tous ces dysfonctionnements, une commission parlementaire d’enquête voit le jour en décembre 2012. Les membres de cette commission, dont Xavier Bettel était le Vice-Premier ministre jusqu’en avril 2013, arrive finalement à la conclusion que Jean-Claude Juncker, en tant que responsable du SREL, devait en endosser la responsabilité politique.

A la fin d’un débat houleux à la Chambre des députés le 10 juillet 2013, Jean-Claude Juncker propose la tenue d’élections anticipées.

Que risque Xavier Bettel, mardi ?

Revenons en 2016. Le Premier ministre devra répondre aux questions des députés à la Chambre des députés quant à sa rencontre avec André Kemmer le 17 décembre 2012 à son domicile. Légalement, Xavier Bettel n’a rien à se reprocher mais il doit expliquer pourquoi il n’en a pas informé les membres de la commission parlementaire d’enquête du SREL.

En clair, il lui est reproché d’avoir manipulé et instrumentalisé d’une manière ou d’une autre ladite commission pour provoquer des élections anticipées et évincer Jean-Claude Juncker. D’autant plus qu’André Kemmer a affirmé devant le juge d’instruction que Xavier Bettel lui aurait déclaré qu’il était devenu impossible de continuer avec Jean-Claude Juncker en tant que Premier ministre.

L’ADR a d’ores et déjà demandé la démission du Premier ministre, le CSV se laisse pour le moment toutes les options ouvertes, ce qui va de la déposition d’une motion soulignant le fait que Xavier Bettel a commis une faute jusqu’à la demande d’un vote de confiance à l’encontre du Premier ministre, en passant par la constitution d’une commission d’enquête censée amener toute la lumière dans cette affaire.

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