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«Aucune considération pour les besoins réels des personnes»
Luxembourg 7 min. 13.10.2022
Mobibus et Adapto

«Aucune considération pour les besoins réels des personnes»

Depuis le lancement de la nouvelle application de réservation Mobibus, les déconvenues s'accumulent et il arrive fréquemment que les courses ne soient pas assurées du tout d'après certains témoignages.
Mobibus et Adapto

«Aucune considération pour les besoins réels des personnes»

Depuis le lancement de la nouvelle application de réservation Mobibus, les déconvenues s'accumulent et il arrive fréquemment que les courses ne soient pas assurées du tout d'après certains témoignages.
Photo: Shutterstock
Luxembourg 7 min. 13.10.2022
Mobibus et Adapto

«Aucune considération pour les besoins réels des personnes»

Megane KAMBALA
Megane KAMBALA
Récemment interpellé sur les couacs provoqués par le changement de logiciel de planification des courses pour Mobibus, François Bausch s’est voulu rassurant. Mais d’après les usagers, la réalité du terrain est tout autre.

La ritournelle est loin de faire la joie des usagers à besoins spécifiques et de leurs parents, pour ceux qui sont mineurs. Le principe semble simple: pour pouvoir bénéficier d’une course, il faut désormais la réserver via une application dédiée, en précisant un horaire et une adresse de départ ainsi que l’heure d’arrivée souhaitée.


Inclusion: encore de nombreux progrès à faire au Luxembourg
«Wat ass normal?», la campagne de sensibilisation nationale lancée en avril dernier par le ministère de la Famille et de l’Intégration, a remis le sujet du handicap sur le devant de la scène. L’occasion de donner la parole aux acteurs de terrain.

Annoncé comme une simple formalité, le passage à la nouvelle plateforme de réservation Mobibus au mois d’août a entraîné de très nombreux problèmes à la rentrée de septembre. Et pas des moindres: des retards quasi systématiques, des enfants souffrant de handicaps qui n'ont pas été pris en charge ou qui ont été amenés au mauvais endroit.

Dans la pratique, c’est donc l’anarchie et ce, même sur le tracé des trajets, qui ne seraient, pour la plupart, pas du tout logique. Olivia* qui vit à Soleuvre et dont l'enfant va à l'école à Esch, confie à ce propos que son fils «doit parfois aller jusqu'à Steinfort avant de revenir dans le secteur et arriver à son école, qui n'est pourtant pas aussi loin. Nous devons donc toujours être prêts très tôt. Pour couronner le tout, le bus n'arrive jamais aux mêmes horaires et bien souvent, c'est un chauffeur que nous n'avons jamais vu qui est là...»

Contactée à ce sujet, Martine Kirsch, présidente de l'association Zefi, qui milite pour l'inclusion, est formelle, «c’est une catastrophe et les choses sont très loin de s’être aplanies, contrairement à ce qu’affirme Monsieur Bausch dont j'ai pu lire les réponses dans le Luxemburger Wort».

Ce dernier a volontiers admis des problèmes, mais qui auraient été «résolus le plus rapidement possible». Des retards qui seraient selon lui «principalement dus au système informatique, dont la migration ne s'est pas déroulée sans mal».

En juin dernier déjà, Martine Kirsch expliquait déjà à Virgule que beaucoup de familles se tournaient vers l’association pour dénoncer des problèmes relevant d’un changement d’application pour le service Adapto, basé sur le même mode de fonctionnement.

Les difficultés soulevées dans les dernières questions parlementaires concernant Mobibus résonnent donc de façon grinçante pour elle, mais pas seulement. 

«On constate que c’est loin d’être des cas isolés»

Joël Delvaux, responsable du Département des travailleurs handicapés de l’OGBL, abonde dans le sens des propos de la présidente de Zefi sur bien des points. «Ces changements, et les problèmes qu’ils engendrent, ne sont finalement que la suite de la première phase de réforme des services de transports pour personnes à besoins spécifiques. Ils ont juste commencé avec Adapto.»

Un service pour lequel le collectif 1329 dont il fait partie s’est battu il y a deux ans lors de l’annonce de la gratuité des transports. À l’époque, Adapto n’était initialement pas concerné par la gratuité et devait même disparaitre… Le succès de la pétition mise en place en protestation de ces annonces a su porter ses fruits, mais n’a pas empêché une refonte du fonctionnement initial, malgré le maintien du service.

«Ils ont décidé de faire fonctionner tout ça avec une application. Mais le fait est qu’il n’y pas de flexibilité possible sur bien des points, et qu’il n’y a donc aucune considération pour les besoins réels des personnes en situation de handicap.»

Et ils sont nombreux: certains, comme les personnes aveugles, doivent être aidés pour monter dans le bus, d'autres ont parfois besoin de changer d'itinéraire en cours de route «et ce n'est pas possible»... Sans oublier les parents qui ne peuvent pas réellement suivre le trajet leurs enfants. Le gouvernement a assuré que cette option serait mise en place dans l'app Mobibus dans le futur, ce à quoi Martine Kirsch répond «que ce n'est même pas encore au point pour Adapto!».

[Le ministre François Bausch] dit que la rentrée et le trafic sont en partie en cause. Mais il y a eu bien des rentrées et les problèmes de bouchons ne sont pas nouveaux au Luxembourg!

Joël Delvaux, responsable du Département des travailleurs handicapés de l’OGBL

Utilisateur lui-même du service Mobibus, Joël Delvaux affirme pour sa part qu’il n’y a plus un jour où il est à l’heure à son travail depuis la rentrée. «Initialement, on pouvait donner ses horaires avec une fourchette de décalage comprise et cela se passait plus ou moins bien. Ma dernière mésaventure en date, c’était ce lundi : j’avais un rendez-vous médical pris de longue date chez un spécialiste et j’ai finalement dû le reporter… Le chauffeur avait une demi-heure de retard, la rampe du bus ne marchait pas... Ce sont des mésaventures qui, de ponctuelles, sont passées à récurrentes.»


Lokales,Restaurant-Projekt von Trisomie21 Lëtzebuerg a.s.b.l.-Madame Witzeg.Martin Eischen.Sanem.Foto: Gerry Huberty/Luxemburger Wort
Le restaurant inclusif ne trouve pas de personnel
Créer des emplois pour les personnes atteintes de trisomie 21, tel est l'objectif du restaurant Madame Witzeg. Les débuts sont toutefois compliqués.

Certains des éléments de réponse du ministre des Transports expliquant les raisons des désagréments rencontrés récemment avec Mobibus font d’ailleurs bien sourire le syndicaliste. «Il dit que la rentrée et le trafic sont en partie en cause. Mais il y a eu bien des rentrées et les problèmes de bouchons ne sont pas nouveaux au Luxembourg!»

D’après son expérience personnelle et les nombreux témoignages qu’il reçoit, les fonctionnaires à qui ils ont affaire lors de leurs plaintes «minimisent la réalité du terrain. Ils disent que ce sont des cas isolés quand une plainte est signalée et qu’ils font tout ce qu’ils peuvent, mais en réalité, on constate que c’est loin d’être des cas isolés, des problèmes graves sont à l’ordre du jour, et pour beaucoup d’utilisateurs».

La nostalgie d’un «système qui fonctionnait»

Finalement, ces déconvenues renvoient systématiquement les usagers à une réalité bien palpable: «On doit constater qu’il y avait un système en place qui fonctionnait, mais que ce n’est plus le cas et même lorsque nous en parlons avec le ministère, nous sommes écoutés certes, mais pas entendus».

Un système qui durait depuis 15 ans. «Avant, chaque client était affecté à une entreprise de bus sur une ligne fixe. Par exemple, pour Mobibus, on pouvait être affecté aux transports Emile Weber. Donc au début de l’année scolaire, ils avaient un plan de vos horaires de travail, pour le départ et l’arrivée et toute l’année, c'était la même firme qui gérait le transport. Il y avait un contact direct. Pour les congés annuels et autres changements, on pouvait les contacter. Les chauffeurs connaissaient les besoins des personnes qu'ils conduisaient. Ça n’a plus lieu d’être, tout est donné selon la disponibilité des entreprises de transports, parfois au jour le jour. On ne sait plus qui joindre lorsque ça ne va pas…»

En tant que gestionnaire des courses, j'ai été complètement ignoré du ministère au plus fort de la crise de la rentrée avec la nouvelle application.

Yves*, gestionnaire des transports dans un centre de compétences

Une impossibilité de réellement nouer un rapport de confiance avec les chauffeurs qui laissent démunis les parents d’enfants à besoins spécifiques. Pamela*, mère d’une jeune femme à besoins spécifiques, ne décolère pas: «On pourrait penser qu’en tant que parent, on ne voit que par les besoins de son enfant et qu’on n'est pas objectif, mais dans l’association dont je fais partie et où je côtoie d’autres parents, je constate que je suis loin d’être la seule mécontente! Beaucoup ne veulent même plus participer aux activités proposées par l’association, parce qu’il faut avoir recours à Adapto et qu’ils n’ont plus confiance… En parlant de vie sociale, rappelons tout de même qu'Adapto ne fonctionne plus une fois passé 22h. Donc pour les majeurs qui aimeraient faire des choses sans dépendre de nous, ce n’est pas possible. Ils peuvent donc oublier les concerts ou les soirées entre amis en autonomie… C’est de la discrimination!»

Quant à la question d'une potentielle amélioration des courses en journée, Pamela, tout comme Yves*, organisateur des transports dans un centre de compétences, sont plus que circonspects. «En tant que gestionnaire des courses, j'ai été complètement ignoré du ministère au plus fort de la crise de la rentrée avec la nouvelle application, alors que j'ai été submergé. Ça va peut-être se tasser dans deux ou trois mois, le temps que cela s'adapte, mais parfait, ça sera loin de l'être...» Ambiance donc...

*Les prénoms ont été changés pour préserver l'anonymat des personnes

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