Après l'accident ferroviaire de Bettembourg

«On nous cache des choses graves»

Par Sophie Wiessler

Ce jeudi matin a été encore une fois périlleux pour les milliers de frontaliers français souhaitant se rendre au travail au Luxembourg. En cause: le tronçon de 3km entre Bettembourg et Dudelange, où s'est déroulé l'accident du 14 février dernier a été fermé.

Un blocage des voies, demandé par les CFL et non le Parquet de Luxembourg

Il le sera jusqu'à nouvel ordre pour les besoins de l'enquête, qui est en cours. Mais ce n'est ici pas une action judiciaire: «A ce jour, aucune fermeture et aucun blocage n’ont été ordonnés par le juge d’instruction. Un barrage temporaire d’une voie à proximité du lieu de l’accident a été décidé par les CFL dans le contexte de l’enquête en cours. Ce barrage est sans influence sur les circulations ferroviaires.», explique-t-on du côté du Parquet de Luxembourg.

Le lundi 27 février, le juge d’instruction a procédé à une visite des lieux. Il était accompagné de l’expert judiciaire, de la police judiciaire et d’un représentant du Parquet. Des experts de l’Administration des Enquêtes Techniques du Ministère du Développement Durable et des Infrastructures étaient également présents. Lors de cette journée, tous les lieux qui sont essentiels pour l’enquête ont été visités. Ces visites n’ont cependant donné lieu à aucun blocage ni à aucune fermeture de site ou de ligne de train.

L’expert judiciaire a commencé l’exploitation des données des différentes boîtes noires des deux trains accidentés.

Le Parquet de Luxembourg est également formel: aucune autre victime n'est à déplorer, aucun corps n'a été retrouvé sur les voies ou aux environs. «Il n’y a aucun indice matériel que d’autres victimes pourraient encore se trouver dans les décombres des trains accidentés et aucune personne n’est signalée disparue dans ce contexte.»

Les cheminots français ont fait valoir leur droit de retrait ce jeudi, suite à cette décision d'empêcher toute circulation sur la voie de l'accident: ils ne se sentent pas du tout en sécurité et n'assureront pas leur travail. Ce qui a entraîné de fortes perturbations dans les transports.

Ils reprochent notamment aux CFL de ne pas les avoir prévenus de la fermeture de cette voie mardi soir et mercredi. Un reproche auquel les CFL répondent qu'ils étaient tenus par la «confidentialité de l'enquête»... Le combat est lancé.

Mais au cœur de ce duel SNCF/CFL, se trouvent 10.000 voyageurs, baladés depuis trois semaines entre bus, voitures et A31 bondés ou trains plus ou moins directs.

Ce jeudi matin: des trains supprimés, mais on arrive à bon port

Ce jeudi matin donc, comme tout adepte du TER, je décide de tenter le train, ne souhaitant pas me retrouver à nouveau comme la semaine passée dans plus de deux heures de bouchons sur l'A31. 

Je quitte mon domicile à 7 heures pétantes, direction la gare, en ayant au préalable "checké" mon fil Twitter. Car, si la SNCF et les CFL semblent avoir un peu de mal à communiquer, ce n'est pas le cas des frontaliers qui se sont organisés dès mercredi soir, 22h30, pour pouvoir venir travailler dans de bonnes conditions.

Le #CovoitMetzLux est à nouveau utilisé et on se rabat sur les trains qui ne sont pas supprimés, sans trop savoir s'ils iront jusque Luxembourg ou non.

Arrivée à la gare, je constate, sans surprise, que le train de 07h33 au départ de Metz a été supprimé. Mais pas de panique, il y en a un autre, à 07h46.

Là, un contrôleur me donne quelques infos. Ce train ne devrait pas faire son terminus à Thionville mais bien filer tout droit à Luxembourg. «A l'instant T, c'est ce que je peux vous garantir. Mais je donnerai des infos dans le train, si j'en ai», explique-t-il.

«Il y a des bus au départ de Thionville au pire. Mais pour ce soir, je n'ai encore aucune certitude, il va falloir vous renseigner dans la journée», ajoute-t-il avant d'aller voir le conducteur.

Le train part à l'heure de Metz et effectue tous les arrêts de la ligne. Aucune annonce n'est faite à bord annonçant un possible problème.


«Je trouve ça dingue»

A son bord, des usagers fatigués. Et les langues se délient. «On a eu l'information hier soir grâce aux réseaux sociaux. Mais je trouve ça dingue, on ne nous prévient de rien!», hallucine une femme dans le premier wagon. 

Sa voisine elle, n'était même pas au courant de ce qui se passait ce matin. Elle était venue pour prendre le train de 07h33, qui ne roulait pas. «J'espère qu'il ira bien jusque Luxembourg», glisse-t-elle.

Une autre n'hésite pas à râler devant le contrôleur qui passe. «J'ai pris mon abonnement hier, je le regrette. Mais bon, on est en France hein, rien d'étonnant», clame-t-elle devant un agent SNCF muet.

«On se moque de nous»

Sur les réseaux sociaux aussi, le ton monte. «J'ai l'impression qu'on se moque de nous depuis le début. C'est connu de tous qu'il y a un sérieux problème d'aiguillage à Bettembourg. Maintenant, du jour au lendemain, on nous annonce qu'il y a de graves dysfonctionnements...» souligne Ginger.

Pour elle, il est de plus en plus difficile de travailler au Grand-Duché. «Je songe sérieusement à chercher un emploi en France. Ce jeudi matin, j'ai fait Metz-Thionville en voiture à 6 heures, puis j'ai pris un des seuls bus de substitution là-bas, pour arriver à 7h30 à Luxembourg»

Pour autant, elle comprend le retrait des cheminots français. «Ni eux, ni nous, ne sommes en sécurité et pourtant on nous laisse toujours nous entasser comme des animaux. Cette situation ne peut pas durer nous payons notre abonnement, nous sommes tous épuisés...»

«On nous cache des choses graves»

Même son de cloche du côté d'Aurélie, autre frontalière, depuis 10 ans maintenant. Pour elle aussi, les CFL devraient mieux communiquer avec leurs homologues français.

«Un accident tragique a eu lieu et j'ai comme le sentiment qu'on nous cache des choses graves. Je comprends qu'il faut à tout prix clarifier ce qu'il s'est passé et je veux pouvoir prendre le train en toute sécurité. Le personnel SNCF a pour moi tout à fait raison d'user de son droit de retrait, mais la direction SNCF pourrait anticiper plutôt que de communiquer la veille à 22h30 !», explique-t-elle.

Pour ce jeudi, la jeune femme est venue en voiture, mais cela va lui coûter 25 euros de parking pour la journée. «La seule chose qui m'embête, ce sont les bouchons, mais tout le monde est dans la même galère...»

«Nous n'avons aucune explication»

Dominique lui, frontalier depuis 16 ans, ne comprend pas cette décision des syndicats. Pour lui, cela «manque de visibilité». «Nous n'avons aucune explication, aucune preuve de quoi que ce soit. Ça fait douter tout le monde sans savoir de quoi on parle!»

Dimitri, un autre usager est également de son avis. «On a plus l'impression d'un combat interne SNCF/syndicat que d'une volonté de trouver une solution pour transporter les frontaliers. Je n'ai pas l'impression que le droit de retrait soit une décision rationnelle face à la peur et au problème légitime de transport». 

Pour lui comme pour Dominique, aucune explication claire n'est donnée. «C'est une forme de communication incomplète et maladroite ici, qui pénalise tout le monde. Il me reste quoi à moi? Le seul droit/choix de "risquer un accident sur le rail ou sur l'A31" mais dans le flou total», conclut-il, las.

«Je comprends la décision de mes collègues»

Finalement, ce jeudi matin, la situation s'est déroulée à peu près normalement, du moins pour mon trajet entre Metz et Luxembourg. Je suis arrivée à bon port, à 08h50.

A ma sortie du train, le conducteur du TER regarde passer les frontaliers qui s'empressent de regagner les sorties pour aller travailler. J'en profite pour lui poser quelques questions. 

L'homme comprend la décision de ses collègues de ne plus circuler sur le sol luxembourgeois et de faire valoir leur droit de retrait. Mais lorsque je lui demande s'il y a un risque pour les usagers, petit sourire. «Le risque est faible, mais existant. Mais vous savez, il y a toujours des risques!» glisse-t-il.

Comment font ces conducteurs pour se rendre au Luxembourg si la voie de l'accident, à Dudelange, est verrouillée pendant l'enquête? «Nous contournons cette voie, on passe par le faisceau à Bettembourg, ça nous permet de longer, sans passer dessus», explique-t-il.

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