Anne Brasseur: «Les étrangers ne s'investissent pas assez pour s'intégrer»
Interview Anne Brasseur, le 19 Janvier 2018. Photo: Chris Karaba

Anne Brasseur: «Les étrangers ne s'investissent pas assez pour s'intégrer»

Chris Karaba
Interview Anne Brasseur, le 19 Janvier 2018. Photo: Chris Karaba
Luxembourg 11 min.05.02.2018

Anne Brasseur: «Les étrangers ne s'investissent pas assez pour s'intégrer»

Sophie Wiessler
Sophie Wiessler

Anne Brasseur, qui a quitté ses fonctions de député le 31 janvier dernier, est revenue avec nous sur son - long - parcours politique, ses liens avec la francophonie et sur "l'après" en dehors de la scène politique. Rencontre.

Le français est une langue pivot dans le travail au Luxembourg mais aussi une langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

Anne Brasseur, qui a quitté ses fonctions de député le 31 janvier dernier, est revenue avec nous sur son - long - parcours politique, ses liens avec la francophonie et sur "l'après" en dehors de la scène politique. Rencontre.

  • Il y a 42 ans, vous vous lanciez en politique: comment cela s'est-il passé?

Je terminais mes études de psychologie - que je réalisais en Allemagne - en 1975, et à l'époque, Colette Flesch était bourgmestre de la Ville de Luxembourg. Des élections communales approchaient et elle m'a demandé d'être candidate. Au début, j'ai refusé. Mais elle m'a finalement convaincue en me demandant tout simplement: "est-ce que tu penses que ce sont les jeunes qui doivent s'investir en politique? Et les femmes?"; questions auxquelles j'ai immédiatement répondu oui.

«Je n'ai jamais eu le sentiment d'être désavantagée parce que j'étais une femme, au contraire peut-être. Lorsque j'ai été élue en 1975, je sortais du lot: j'étais très jeune, et j'étais une femme!»
«Je n'ai jamais eu le sentiment d'être désavantagée parce que j'étais une femme, au contraire peut-être. Lorsque j'ai été élue en 1975, je sortais du lot: j'étais très jeune, et j'étais une femme!»
LW archives

Je n'avais pas encore trouvé d'emploi et la curiosité m'a donc poussée dans cette voie: je n'avais rien d'autre à faire. (Rires) Je voulais connaître les rouages du parti, d'une campagne électorale et je me suis engagée comme bénévole aussi au secrétariat du parti démocratique.

Le jour des élections, je me suis dit "dommage, maintenant c'est fini", mais à ma grande surprise, et à la surprise générale même, j'ai été élue. Nous n'étions d'ailleurs que deux femmes à l'époque au conseil communal: Colette Flesch et moi.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Je suis membre de l'assemblée parlementaire de la francophonie: je me dis d'ailleurs que ça doit être à cause de mon nom, qui a une consonance française! (Rires) Non plus sérieusement, je suis également très engagée auprès du conseil de l'Europe, qui voit dans le français une des deux langues officielles à employer. Il fallait donc évidemment s'y mettre. Mais je n'emploie pas du tout la langue française dans la vie de tous les jours, y compris chez moi. Mais allez savoir pourquoi, ma fille elle, est professeure de français!

Au début, ce n'était pas facile d'apprendre cette langue, parce que j'ai une approche germanophone. Mais il fallait bien s'y mettre, tous les textes de loi sont en français! D'ailleurs quand je suis rentrée au Parlement en 1979, il y avait encore des discours qui se prononçaient en français. La procédure était également en français jusqu'au début des années 2000 il me semble.

Aujourd'hui, si on se remettait à parler en français, on nous dirait que nous sommes contre la langue luxembourgeoise! Mais c'est un atout indéniable, même socialement, pour pouvoir s'ouvrir à d'autres personnes. Cela m'a beaucoup aidé pendant ma carrière. Je crois qu'à Luxembourg nous avons une chance, nous avons accès à d'autres cultures. On peut lire Molière en français, Goethe en allemand et Shakespeare en anglais! C'est formidable, c'est une richesse incroyable.

«Le jour des élections, je me suis dit "dommage, maintenant c'est fini", mais à ma grande surprise, et à la surprise générale même, j'ai été élue. Nous n'étions d'ailleurs que deux femmes à l'époque au conseil communal»
«Le jour des élections, je me suis dit "dommage, maintenant c'est fini", mais à ma grande surprise, et à la surprise générale même, j'ai été élue. Nous n'étions d'ailleurs que deux femmes à l'époque au conseil communal»
LW archives
  • Quel est le dernier livre que vous ayez lu en langue française?

C'est "La disparition de Josef Mengele", de Olivier Guez, qui a remporté le dernier prix Renaudot. J'essaie toujours de lire l'original, quelle que soit la langue. J'adore lire d'ailleurs, ça détend.

  • Quelle place accordez-vous dans votre réflexion de député aux résidents étrangers?

Lorsque j'étais ministre de l'Education, il était prévu de "faire plus" pour les écoles privées mais uniquement luxembourgeoises, donc appartenant à des ordres religieux. Moi je me suis dit, il faut également faire quelque chose pour les écoles internationales. Nous avons donc voté une loi où toutes ces écoles ont pu bénéficier d'aides. Je viens d'ailleurs d'avoir des remerciements d'un des pionniers de l'école française à Luxembourg suite à ce "coup de pouce" que j'ai donné.

Le Luxembourg est un pays cosmopolite, il faut en tenir compte. J'étais moi-même en faveur du droit de vote pour les non-Luxembourgeois, parce qu'ils font partie de notre communauté, mais malheureusement, le référendum n'a pas eu le succès escompté, au contraire.

Le Luxembourg n'est pas un pays qui a la culture du référendum. On l'avait déjà constaté avec celui sur le traité de Lisbonne: malgré la pression des quatre principaux partis du pays, de Jean-Claude Juncker, qui était très populaire alors comme Premier ministre, le "oui" l'a emporté de seulement 56%.

On voit qu'en fait les gens votent avec des sentiments sur des questions compliquées. C'est toujours difficile.

Les étrangers peuvent déjà voter aux élections communales: ça ne change pas grand-chose!

Concernant les étrangers, je ne dirais pas qu'il y a de la peur de la part des Luxembourgeois, et heureusement, ce n'est pas encore le cas, mais je trouve qu'il y a une sorte d'incertitude... "pourquoi ces étrangers pourraient-ils voter", "est-ce qu'ils vont dominer le pays" etc. Alors qu'a contrario, pour les élections communales, les étrangers peuvent déjà voter et au final cela ne change pas grand-chose!

«Moi je crois que ceux qui viennent habiter ici, ont un "cordon ombilical" très fort pour leur pays d'origine - ce qui est très bien! - mais ils suivent toujours ce qui se passe chez eux et ne s'impliquent pas au Luxembourg».
«Moi je crois que ceux qui viennent habiter ici, ont un "cordon ombilical" très fort pour leur pays d'origine - ce qui est très bien! - mais ils suivent toujours ce qui se passe chez eux et ne s'impliquent pas au Luxembourg».
Chris Karaba

Je ne vois pas encore une invasion d'étrangers dans nos conseils communaux. Je voudrais que les étrangers, tout comme les Luxembourgeois, s'engagent davantage, mais ensemble. Parce que je vois actuellement des sociétés parallèles, ce qui est dommage. Il faudrait, de part et d'autre, des efforts pour mieux vivre ensemble et en tirer profit, mutuellement, parce que c'est un enrichissement.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce cadre?

On voit bien que rien que dans la ville de Luxembourg, il y a 70% de non-Luxembourgeois! Je pense que les étrangers devraient faire plus d'efforts pour s'intégrer. Je vous donne un exemple: j'étais à un dîner et il n'y avait aucun Luxembourgeois. Autour de la table, personne ne me connaissait, on ne savait pas ce que je faisais. Tout à coup, un Anglais me regarde et me dit "I think I know you": et c'était vrai, j'avais remis le certificat du bac à son fils lorsque j'étais ministre de l'Education.

Cette anecdote montre bien que ces gens, qui se plaisent bien à Luxembourg, qui sont heureux ici, continuent de lire leurs journaux, fréquentent leurs magasins, leurs bistrots... Ils se voient entre eux et au final, ils connaissent juste peut-être le nom du Premier ministre, du bourgmestre de leur village et encore! Il y a un manque d'implication de leur part.

Malgré les efforts, les non-Luxembourgeois ne s'investissent pas assez

J'étais également membre d'un club de tennis où beaucoup d'étrangers venaient jouer. Nous avons décidé un jour d'organiser des tournois pour inciter les non-Luxembourgeois à participer à la vie du club: ça n'a pas marché. On le voit chez les scouts aussi, c'est très difficile d'avoir des non-Luxembourgeois, malgré les efforts.

Moi je crois que ceux qui viennent habiter ici, ont un "cordon ombilical" très fort pour leur pays d'origine - ce qui est très bien! - mais ils suivent toujours ce qui se passe chez eux et ne s'impliquent pas au Luxembourg, et n'ont d'ailleurs aucun intérêt à le faire.

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

C'est à la fois une richesse et un défi. Sans eux, notre économie ne serait nulle part: nous ne sommes pas assez nombreux pour occuper tous ces postes. Mais il faut aussi penser aux infrastructures et à la circulation. Les frontaliers sont évidemment les bienvenus et c'est un apport incroyable pour notre pays.

Il faut aussi se rendre compte que, surtout ceux qui viennent de France, habitent dans des régions où il y a encore beaucoup de difficultés, du chômage... J'espère que cela ira mieux pour eux à l'avenir.

  • Vous avez mentionné au début de cette interview la place des femmes en politique, notamment avec votre début de carrière au conseil communal: est-ce plus difficile pour une femme de faire de la politique?

Pour moi non. J'ai eu de la chance, j'ai souvent été au bon endroit au bon moment. Je n'ai jamais eu le sentiment d'être désavantagée parce que j'étais une femme, au contraire peut-être. Lorsque j'ai été élue en 1975, je sortais du lot: j'étais très jeune, et j'étais une femme! Donc ça a pu jouer en ma faveur, je ne sais pas.

Je ne me considère pas comme féministe. Mais plutôt comme quelqu'un qui veut vraiment l'égalité. Nous sommes désormais égaux en termes de droits, mais je pense que la théorie doit désormais être suivie de la pratique, ce qui n'est pas toujours le cas! Il faut soutenir ces femmes qui sont toujours désavantagées.

Françoise Giroud a dit un jour: "L'égalité sera atteinte le jour où des femmes médiocres pourront également accéder à des postes à hautes responsabilités." Et en fait, c'est vrai. Puisque les femmes sont plus rares en politique, on les juge d'un œil beaucoup plus critique que les hommes. Je ne l'ai jamais senti personnellement mais les préjugés existent encore aujourd'hui.

«Je me suis familiarisée avec des sujets passionnants, difficiles, surtout au conseil de l'Europe où j'ai été confrontée à la crise migratoire.»
«Je me suis familiarisée avec des sujets passionnants, difficiles, surtout au conseil de l'Europe où j'ai été confrontée à la crise migratoire.»
Lex Kleren
  • Quel bilan faites-vous de toutes ces années en politique?

Je pense avoir eu énormément de chance: j'ai eu une vie très très riche. Je me suis familiarisée avec des sujets passionnants, difficiles, surtout au conseil de l'Europe où j'ai été confrontée à la crise migratoire. Je suis allée visiter des camps de réfugiés à la frontière turque avec la Syrie, aussi en Italie et en Grèce: ce sont des moments très durs, difficiles à vivre. En voyant ça, on se dit "mais qu'est-ce que nous avons fait, pourquoi n'avons-nous pas su voir venir?".

Heureusement, la mémoire est très sélective, je garde les meilleurs moments. Si c'était à refaire, je recommencerais. Lorsque j'étais ministre de l'Education, en l'espace de cinq ans, j'ai vu quatre ministres défiler en France (rires), ça prouve combien c'est difficile! J'aurais d'ailleurs bien voulu continuer...

  • Vous avez fait un très bon score au dernières élections de 2013 (17.641 voix, soit le 3ème meilleur score du DP, ndlr): comment expliquez-vous cette réussite?

Je ne sais pas trop. Si on le savait, ce serait très facile de faire de la politique, au moins pour être réélu! Il faut prendre des responsabilités qui ne plaisent pas à tout le monde mais il faut toujours avoir le long terme dans l'intérêt général à l'esprit. Si cela coïncide avec des intérêts particuliers, très bien, c'est plus facile!

Il faut savoir trancher, et avant cela, écouter. C'est ce que j'ai fait!

  • Pourquoi décider d'arrêter à présent?

C'est une décision que j'avais en tête depuis les élections de 2013. Déjà à l'époque je me demandais "mais comment ça va se passer, qu'est-ce que tu vas faire" et j'ai donc décidé que ce seraient mes dernières élections.

Je vais avoir 68 ans: si j'ajoute encore un mandat, j'aurais plus de 70 ans et il faut savoir lâcher! Xavier Bettel et Corinne Cahen ont bien essayé de m'en empêcher mais me connaissant bien, ils savaient qu'on ne pouvait pas me convaincre de rester.

Je suis encore en pleine forme, donc je peux faire plein de choses. Je ne veux pas m'accrocher à la politique, vivre comme ça. J'aime bien le sport, la musique. Je prenais des cours de piano avant, je vais peut-être m'y remettre. 

Et je vais pouvoir m'occuper de mon petit-fils aussi, voir des amis: que du bonheur. On appelle ça une "retraite" apparemment, j'espère juste ne pas trop rouiller! (rires)

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