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Alexandre Krieps: «Le passeport ne fait pas l'intégration»
Luxembourg 5 min. 11.06.2018 Cet article est archivé

Alexandre Krieps: «Le passeport ne fait pas l'intégration»

Alexandre Krieps: «Le passeport ne fait pas l'intégration»

Photo: Guy Jallay
Luxembourg 5 min. 11.06.2018 Cet article est archivé

Alexandre Krieps: «Le passeport ne fait pas l'intégration»

Sophie WIESSLER
Sophie WIESSLER
Médecin de profession, Alexandre Krieps effectue ses derniers mois en tant que député. A 72 ans, le libéral a décidé de laisser sa place aux plus jeunes et revient pour nous sur son rapport à la francophonie et sa longue expérience politique.

Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été.

  • Quel est votre rapport à la francophonie?

Mon père a toujours été francophile et francophone. Il a traversé la France pour partir en Grande-Bretagne pendant la guerre; il a même reçu la légion d'honneur à titre militaire. Dans les années 50, nous partions en France en vacances et lorsque nous passions de l'autre côté de la frontière, du côté de Roussy-le-Village, il chantait dans la voiture "Douce France" de Charles Trenet.

Nous regardions toujours la télévision française. Et puis je lis le Canard Enchaîné tous les mercredis et le Monde le weekend. J'ai plein de livres en français, j'aime beaucoup Rimbaud. Je fais cadeau de la Pléiade à tous mes contacts qui partent en retraite. A une certaine époque, je connaissais aussi toutes les chansons de Léo Ferré!

J'ai appris le français à l'école, j'ai fait mes études de médecine à Montpellier et j'ai vécu huit ans en France. J'ai été marié une première fois avec une collègue médecin française et ma fille aînée, Laura, a grandi à Paris et a terminé l'ENA en 2017 après avoir fait Sciences Po. J'ai trois autres enfants avec ma deuxième femme et tous connaissent le français.

Il faut conserver ce multilinguisme, c'est notre force. Nous faisons beaucoup d'efforts à ce sujet dans les crèches notamment et je pense que c'est fondamental.

L'intégration c'est l'école, c'est le meilleur moyen. Cela permet de se former aux langues et de trouver du travail. Le passeport ne fait pas l'intégration. J'ai déjà eu des patients, nés ici en ville, qui, 20 ans plus tard, ne parlaient pas un mot de luxembourgeois.

  • Lors de la prochaine législature, le nombre de résidents étrangers devrait dépasser le nombre de résidents luxembourgeois. Comment penser la cohésion sociale dans ce cadre?

La cohésion sociale ne va pas souffrir, pour peu que les enfants aillent dans nos écoles. Il ne faut pas oublier que dans nos écoles primaires, nous ne sommes pas à 50/50: à Luxembourg, c'est 70% des enfants qui sont étrangers. Ce n'est pas un fait inquiétant ou nouveau.

Quand mon père allait à l'école primaire à Differdange, entre 1926 et 1932, il y avait dans sa classe plus d'Italiens que de Luxembourgeois.  En 1905, il y avait davantage d'étrangers que de Luxembourgeois à Differdange, Dudelange ou encore Esch/Alzette.

La seule grande différence, c'est qu'à l'époque, les gens travaillaient à l'ombre des cheminées d'usage dans le bassin minier alors que maintenant, ils sont répartis sur tout le territoire.

Je n'ai rien contre l'immigration, mais on ne fait pas assez la différence entre les migrants et les immigrants: les immigrants viennent pour travailler, on ne peut pas dire que c'est toujours le cas pour les migrants.

On ne peut pas se permettre d'avoir des milliers de gens qui ne fassent rien, ça, c'est impossible. Je ne veux pas non plus que les gens travaillent 80h par semaine, je ne suis pas stakhanoviste, mais quand même.

On ne peut pas se permettre des sociétés parallèles, il faut intégrer les étrangers et ce, grâce à l'école, le sport et le travail. Nous avons fait l'erreur à l'époque de créer des clubs de foot spécifiquement portugais ou italiens: il fallait les intégrer dans nos clubs.

  • Qu'avez-vous pensé du résultat du référendum de 2015?

Les questions étaient mal posées. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que notre électorat, c'est 300.000 personnes. Et sur ces 300.000 personnes, 140.000 ont du sang étranger!

Donc la moitié des gens qui ont pris part au référendum sont d'origine étrangère et ont refusé de donner le droit de vote aux étrangers, c'est donc d'autant plus étonnant. Ils se sont sans doute dit "nous on a attendu 50 ans pour devenir luxembourgeois, alors pourquoi eux ce serait tout de suite?!".

"Les frontaliers sont un bienfait: qu'est-ce qu'on ferait sans ces 200.000 personnes?"
"Les frontaliers sont un bienfait: qu'est-ce qu'on ferait sans ces 200.000 personnes?"
Photo: Guy Jallay

Ma mère était britannique, ma première femme française, ma deuxième néerlandaise: mes enfants sont seulement 1/4 luxembourgeois.

Dans le pays, nous avons 100.000 Italiens d'origine, avec la nationalité luxembourgeoise, et même chose pour les Portugais.

  • Quand le Luxembourg comptera près d’1 million d’habitants vers 2060, il comptera aussi environ 350.000 travailleurs frontaliers, selon les projections du Statec et de la Fondation Idea. Est-ce pour vous plutôt une richesse ou un défi pour le pays?

Ce n'est pas un défi, c'est une très grande richesse parce que nous n'avons pas eu besoin de les former. Les frontaliers sont un bienfait: qu'est-ce qu'on ferait sans ces 200.000 personnes?

Le grand défi serait plutôt de choisir entre population résidente ou frontalière. Si vous les faites résidents, ils doivent pouvoir se payer un logement. Et si vous les laissez frontaliers, cela pose des problèmes de circulation, de mobilité.

Nous n'avons jamais su trancher: cela fait 20 ans que ça dure. Et ça ne marchera pas si on n'augmente pas les périmètres de construction dans les communes.

  • Quel bilan faites-vous de ces quatre dernières années en tant que député?

Je pense que le bilan n'est pas trop mauvais. Evidemment, si j'étais dans l'opposition, je ne dirais pas ça! Mais je pense que ce gouvernement a réglé quelques problèmes. Même le CSV - s'il revient au pouvoir en octobre - est bien content que nous ayons réalisé quelques réformes que eux n'auront plus à faire; ils ne reviendront pas dessus.

  • Ça ne va pas vous manquer la politique?

Peut-être mais j'ai vraiment décidé d'arrêter. Je vais avoir 72 ans, je travaille encore comme médecin donc ça me suffit, j'arrête. Je me lève chaque jour à 05h30, heureusement je ne suis pas loin du Parlement. Et puis on le voit, les candidats sont de plus en plus jeunes aussi.

Je ne regretterais pas, j'ai beaucoup de hobbies. La lecture, le rugby. J'irais voir quelques matchs en Ecosse, au Pays de Galles ou à Paris. Je saurais m'occuper aussi avec mes deux petits-enfants de 4 et 6 ans qui sont très dynamiques! Ma femme veut m'envoyer prendre des cours de cuisine également. (Rires)

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