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Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm: «La pauvreté augmente mais une autre richesse se développe»
Luxembourg 8 min. 22.01.2018

Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm: «La pauvreté augmente mais une autre richesse se développe»

Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm: «La pauvreté augmente mais une autre richesse se développe»

Photo: Reuters
Luxembourg 8 min. 22.01.2018

Alexandra Oxacelay, directrice de la Stëmm: «La pauvreté augmente mais une autre richesse se développe»

Maurice FICK
Maurice FICK
Qui sont aujourd'hui les sans-abri qui arpentent les rues de Luxembourg? Pourquoi des sans-abri refusent une place en centre d'hébergement d'urgence quand vient la nuit? Comment évolue la pauvreté au Luxembourg? Témoin direct des mutations et souvent confidente des hommes et femmes de la rue, Alexandra Oxacelay, directrice de la «Stëmm vun der Strooss» à Hollerich, nous a ouvert sa porte. Interview.

Propos recueillis par Maurice Fick

Qui sont aujourd'hui les sans-abri qui arpentent les rues de Luxembourg? Pourquoi des sans-abri refusent une place en centre d'hébergement d'urgence quand vient la nuit? Comment évolue la pauvreté au Luxembourg? Témoin direct des mutations et souvent confidente des hommes et femmes de la rue, Alexandra Oxacelay, directrice de la «Stëmm vun der Strooss» à Hollerich, nous a ouvert sa porte. Interview.

  • Cet hiver ne donne pas l'impression d'être si rude. Comment le vivez-vous à la Stëmm vun der Strooss?

Ça dépend des jours mais ce n'est pas plus tendu en hiver qu'en été chez nous. Il y a moins de monde mais c'est dû à l'«action Hiver». De ce fait il y a moins de tensions. En revanche, les gens restent plus longtemps. En fait les gens ne sont pas bien avant Noël, pendant les fêtes. Après la pression redescend. Mais il y a quand même des jours ou c'est plus chaud que d'autres.

  • Vous voulez dire quand il y a la file devant votre porte, comme cela était encore le cas il y a trois mois...

Je peux vous dire que devant la porte il y a moins de pression depuis que nous avons adapté notre commodo. Avant, 118 personnes avaient le droit d'être à l'intérieur du restaurant de la Stëmm au même moment. Nous sommes passés à 168 personnes pour tout le bâtiment. Ce qui fait qu'on ne ferme plus les portes. Cela a enlevé de la pression dans la rue.

Alexandra Oxacelay, directrice de la «Stëmm vun der Stroosss»: «Dans les centres d'urgence, il y a assez de lits, en tout cas durant l'hiver. Il n'y a pas de refus et malgré cela, tous les sans-abri ne vont pas là-bas parce que ce n'est pas agréable de dormir dans de grands dortoirs, ce n'est pas agréable de se voir dire vous n'avez pas le droit de dormir là avec votre copine, vous n'avez pas le droit de consommer d'alcool, ni de drogue,... vous n'êtes pas libre.»
Alexandra Oxacelay, directrice de la «Stëmm vun der Stroosss»: «Dans les centres d'urgence, il y a assez de lits, en tout cas durant l'hiver. Il n'y a pas de refus et malgré cela, tous les sans-abri ne vont pas là-bas parce que ce n'est pas agréable de dormir dans de grands dortoirs, ce n'est pas agréable de se voir dire vous n'avez pas le droit de dormir là avec votre copine, vous n'avez pas le droit de consommer d'alcool, ni de drogue,... vous n'êtes pas libre.»
Photo: ©Christophe Olinger
  • Deux sans-abri sont décédés à Luxembourg en décembre. Vous les connaissiez depuis longtemps à la Stëmm...

C'est vrai. Dan a travaillé plusieurs années derrière le comptoir chez nous. Il servait les boissons. Il était Luxembourgeois. C'était quelqu'un de très doux, très généreux , très discret. Il avait un problème d'alcool. Quand son contrat de travail s'est terminé ici parce qu'il avait replongé et qu'il avait des problèmes de santé, il a complètement sombré. Cela prouve combien il est important de faire travailler les gens, les sortir de leur chez eux qui est souvent synonyme de solitude car les seuls amis qu'ils ont, sont dans la rue ou dans les foyers de nuit.

Du moment qu'ils ont énormément de temps et ne savent pas quoi en faire pour tuer le temps, ils se tuent eux-mêmes. A petit feu. Alors que le travail leur donne une régularité, une raison de se lever. Ils ont un sens dans leur vie. Les clients et les gens qui travaillaient avec lui étaient très tristes. Ils ont organisé une messe des six semaines pour lui. Elle aura lieu le 15 février à 18 heures à l'église de Bonnevoie. Ces gens-là sont seuls jusqu'à la fin. Ça c'est quelque chose de triste.

Dan est décédé juste après Noël. Je l'ai encore croisé juste avant le 25 et il n'avait pas l'air bien. Il n'avait pas que des problèmes d'alcool. Il avait le cancer aussi et il est mort de ça.

Melchior, lui, ne demandait jamais rien. Il avait honte de demander, peur de demander. C'était quelqu'un de très gentil, de très doux aussi. La disparition de ces deux-là, ça fait beaucoup en même temps. Ça prouve aussi que pour les fêtes de fin d'année il faut vraiment qu'on soit là pour eux. Qu'on ne les laisse pas seuls. Malheureusement, chaque année, à ce moment-là il y a des décès.

  • Tous les sans-abri ont-ils un toit la nuit au Luxembourg?

Non. Ceux qui refusent d'aller dans les centres d'urgence n'en ont pas.

  • Pourquoi refusent-ils d'aller dans ces centres la nuit?

C'est la question que tout le monde se pose. Tout le monde nous dit: «Il y a assez de places dans les centres d'urgence» et c'est le cas. Il y a assez de lits, en tout cas durant l'hiver. Il n'y a pas de refus et malgré cela, tous les sans-abri ne vont pas là-bas parce que ce n'est pas agréable de dormir dans de grands dortoirs, ce n'est pas agréable de se voir dire vous n'avez pas le droit de dormir là avec votre copine, vous n'avez pas le droit de rentrer dans notre foyer de nuit parce que vous avez un chien, vous devez être au foyer pour telle heure et vous devez en ressortir pour telle heure, vous n'avez pas le droit de consommer d'alcool, ni de drogue,... vous n'êtes pas libre. Vous avez un lit. Point.

Et puis il y a beaucoup d'agressivité dans les centres, beaucoup de vols, beaucoup de bruit. Les vrais sans-abri qui ne sont pas en groupe, évitent les grandes structures. C'est pour cela qu'ils ne viennent plus chez nous ici. On les retrouvera plutôt au «Courage» (le bistrot social géré par Caritas à Bonnevoie) ou chez Streetwork Uewerstad (géré par la Croix-Rouge, Inter-Actions et Caritas, Rue Willy Goergen en Ville). Tous ceux qui avaient l'habitude de venir à la Stëmm vun des Strooss vont maintenant dans les petits centres, plus familiers, où ils sont autorisés à boire de l'alcool. C'est bien que ces centres aient été créés.

Alexandra Oxacelay: «Je sais qu'on ne peut pas sauver toute la misère du monde. Mais si on était à la place des réfugiés, on ferait pareil: on irait dans les pays riches dans l'espoir d'y trouver une aide quelconque».
Alexandra Oxacelay: «Je sais qu'on ne peut pas sauver toute la misère du monde. Mais si on était à la place des réfugiés, on ferait pareil: on irait dans les pays riches dans l'espoir d'y trouver une aide quelconque».
Photo: ©Christophe Olinger
  • Qui croise-t-on dans la rue aujourd'hui?

Il y a beaucoup de populations différentes. Il y a les Roumains, les Roms, les vieux Luxembourgeois qui fuient les foyers, les jeunes en décrochage scolaire qui sont aussi luxembourgeois et qui viennent des centres de redressement, des foyers d'accueil, des familles d'accueil. Mais il y a des frontaliers aussi, des gens de passage, des gens du voyage qui sont partis de leur pays dans l'espoir de trouver du travail ici. Il y a ceux des pays de l'Est. Il y a beaucoup de nationalités différentes. A la Stëmm par exemple nous accueillons 17% de Portugais, 14% de Luxembourgeois, 12% de Roumains, 4% de Français, 4% de Marocains, etc.

  • Accueillez-vous aussi des réfugiés?

Oui mais pas beaucoup et sporadiquement parce qu'ils sont bien encadrés dans les structures où ils sont.

  • Une des réactions les plus fréquentes sur les réseaux sociaux et de voir opposer l'attention portée aux réfugiés à celle donnée aux sans-abri au Luxembourg. Qu'en pensez-vous?

Un homme est un homme. Quand une personne est dans le besoin nous ne regardons pas si elle a les yeux bleus et les cheveux blonds. On la laisse entrer. Tout le monde a le droit d'entrer chez nous, tout le monde a le droit de venir. Je sais qu'on ne peut pas sauver toute la misère du monde. Mais si on était à la place des réfugiés, on ferait pareil: on irait dans les pays riches dans l'espoir d'y trouver une aide quelconque. On ne peut pas fermer les yeux, on ne peut pas fermer les barrières: ce n'est pas un problème national, c'est un problème européen. Les gens qui viennent ici ne viennent pas de gaieté de cœur.

Les discours qu'on retrouve sur les réseaux sociaux, ça me fait peur. C'est dangereux. Ces discours-là on les a eus avant la Seconde Guerre mondiale et il faut être très vigilant par rapport à ces montées de nationalisme, de populisme, de racisme, de haine. Je ne peux pas tolérer l'intolérant. Mais j'entends ça tout le temps. Pas que par rapport aux réfugiés mais aussi par rapport aux alcooliques, aux drogués. C'est une maladie, ils n'ont pas choisi d'être dans cette situation.

Alexandra Oxacelay: «Nous sommes en train de faire le tour des ministères car nous projetons d'ouvrir une nouvelle structure qui nous permettrait d'accueillir 90 personnes (au lieu de 50 aujourd'hui) en mesures de réinsertion professionnelle».
Alexandra Oxacelay: «Nous sommes en train de faire le tour des ministères car nous projetons d'ouvrir une nouvelle structure qui nous permettrait d'accueillir 90 personnes (au lieu de 50 aujourd'hui) en mesures de réinsertion professionnelle».
Photo: ©Christophe Olinger
  • Comment évolue la pauvreté au Luxembourg?

La pauvreté des pauvres classiques, qui sont pauvres financièrement, culturellement, socialement parce qu'ils sont seuls, elle augmente. Si elle n'augmentait pas, on n'ouvrirait pas autant de structures partout!

Mais j'ai l'impression que parallèlement à cette augmentation de la pauvreté, la richesse sociale augmente aussi. Dans les entreprises, dans les écoles, il y a des gens qui se rendent quand même compte que si on n'agit pas, si on ne continue pas de lutter contre la pauvreté, c'est toute notre cohésion sociale qui est en danger. C'est pour cela que c'est important d'agir et c'est pour cela que se créent des élans de générosité. C'est une richesse. Face à la pauvreté, une autre richesse se développe.

  • La Stëmm a-t-elle un grand projet pour 2018?

Oui. Ouvrir une structure qui nous permettrait d'accueillir 90 personnes (au lieu de 50 aujourd'hui) en mesures de réinsertion professionnelle. Elle nous permettrait de récupérer beaucoup plus de tonnes de denrées alimentaires pour les redistribuer aux dix associations avec lesquelles on travaille déjà sur le territoire de la Ville de Luxembourg et soutenir d'autres associations qui s'adressent à des personnes défavorisées et qui travaillent déjà dans le Sud du pays. Il me faut juste un terrain de 20 ares et les moyens ou bien trouver un promoteur qui construirait le bâtiment et qui nous le louerait ensuite. Nous sommes en train de faire le tour des ministères et je suis certaine que ça va se réaliser. Peut-être déjà en 2018...



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