Alex Bodry: "On tue toute possibilité d'aimer la langue française"

Alex Bodry: "On tue toute possibilité d'aimer la langue française"

Pierre Matgé
Luxembourg 12 min.09.02.2018

Alex Bodry: "On tue toute possibilité d'aimer la langue française"

Christelle Brucker
Christelle Brucker

Le français: langue pivot dans le travail au Luxembourg, mais aussi langue en perte de vitesse parmi les Luxembourgeois. Avant les élections législatives d’octobre prochain, nous avons décidé d’interroger les députés sur leur rapport à la langue de Molière, à travers une série d’interviews que nous publierons régulièrement jusqu’à l’été. Cette fois, c'est le socialiste Alex Bodry qui s'est prêté au jeu.

Militant socialiste depuis ses 15 ans, Alex Bodry est élu conseiller communal de Dudelange en 1982, à l'âge de 23 ans à peine. Puis, ce sera l'irrésistible ascension: député dès 1984, il entre au gouvernement en 1989 comme ministre de l'Aménagement du territoire et restera 10 ans à ce poste, avant de prendre les rênes de sa ville, Dudelange, de 2004 à 2014. Aujourd'hui président du LSAP, il fêtera ses 60 ans juste quelques jours avant les législatives d'octobre.   

  • Avec votre grand-père, Jean Fohrmann, et votre tante, Marthe Bigelbach-Fohrmann, on peut dire que vous êtes tombé dans la politique quand vous étiez petit...

Oui! La politique faisait partie de la vie familiale. Mon grand-père a été bourgmestre de Dudelange pendant près de 20 ans, député une trentaine d'années, jusqu'à son décès, et il a représenté les syndicats européens à la haute autorité de la CECA, le précurseur de la Commission européenne. Ma tante a été députée à la fin des années 1970. 

Je me rappelle avoir participé, enfant, à une assemblée générale extraordinaire du POSL à Dudelange, au moment de la scission du parti. C'était en mai 1970. La question était de savoir si la section de Dudelange prendrait position du côté de la direction ou bien des dissidents. Chaque élu devait se prononcer. J'ai vu mon grand-père, les larmes aux yeux, déclarer qu'il resterait fidèle au parti. Vivre ce drame interne m'a beaucoup marqué... C'est pour cette raison que je suis très vigilant lorsque j'observe la formation de clans: j'y vois toujours le risque d'une scission. 

  • Vous qui avez passé votre vie à Dudelange, ville limitrophe avec la France, et étudié à Paris, quel est votre rapport à la francophonie?

J'ai toujours aimé la langue française et je considère toujours que le français, et plus globalement le multilinguisme, fait partie de la culture luxembourgeoise. Maîtriser plusieurs langues importantes est notre particularité, notre point fort. Je n'ai donc pas beaucoup de sympathie pour ces tendances récentes qui, ouvertement ou d'une façon cachée, veulent faire reculer l'usage du français au Luxembourg. A la maison, c'était un mixage de langues et de cultures, comme dans la plupart des foyers luxembourgeois!

On avait des amis à Volmerange-les-Mines, et notamment la famille du maire Nicolas Schuller, avec qui mon grand-père était très copain. Il parlait le luxembourgeois d'ailleurs! C'était une autre époque... Et puis, pour mes études, comme je voulais faire du Droit, la France s'est imposée naturellement. J'ai vécu à Paris pendant quatre ans et ça m'a vraiment plu. J'aime beaucoup l'atmosphère qui y règne. J'aurais aimé pouvoir y acheter un petit pied-à-terre, mais malheureusement, ce n'est plus abordable! 

"Je suis un grand collectionneur d'Art nouveau"
"Je suis un grand collectionneur d'Art nouveau"
Pierre Matgé
  • Vous franchissez souvent la frontière?

Oui, je vais beaucoup en Lorraine, à Metz, à Nancy, car je suis un grand amateur d'Art nouveau. Comme Nancy est l'une des capitales de ce mouvement artistique et que c'est aussi la ville de Gallé, de Daum, en tant que collectionneur, je m'y rends de plus en plus souvent pour différents événements, des brocantes, etc. Ça, c'est pour le côté personnel. Au niveau professionnel, je suis amené à me rendre régulièrement en France en tant que président de l'association Internationale SaarLorLux qui regroupe des membres des partis socialistes, en activité ou retraités, de la Grande Région. C'est l'occasion d'échanger entre politiciens sur différents thèmes, de débattre sur les orientations du parti, et je discute beaucoup avec les Français qui y sont présents, notamment Matthieu Klein, un élu de Meurthe-et-Moselle. 

  • Vous avez essuyé les plâtres de la politique transfrontalière puisque vous avez été le premier ministre officiellement en charge de la Grande Région. Ça ressemblait à quoi à l'époque?

En tant que ministre de l'Aménagement du territoire, la coordination de la politique de la Grande Région figurait dans mes attributions, c'était une première au Luxembourg! J'ai assisté au premier Sommet de la Grande Région, aux côtés de Jean-Claude Juncker en 1995. Il y avait déjà des dossiers très concrets et d'autres sur lesquels on avance lentement... encore aujourd'hui.

On se retrouve toujours face au même problème: les entités politiques de chaque pays impliqué dans la Grande Région ont des compétences très variées: le Luxembourg est un Etat autonome donc a le pouvoir de prendre lui seul toutes les décisions, du côté français c'est plus compliqué car tout doit être remonté à Paris, les départements ont assez peu de marge de manœuvre, la région a un peu plus de poids aujourd'hui mais à l'époque c'était difficile. Côté allemand, les Länder disposent de compétences assez larges, permettant d'avancer sur certains dossiers. Pour la Belgique, c'était compliqué aussi, avec la province, la Wallonie...

Sur beaucoup de questions, on voyait dès le départ qu'au moins une des parties ne pourrait pas s'engager. Il fallait encore l'accord d'une ou plusieurs autre(s) entité(s) politique(s). Et ça, on ne peut pas le changer malheureusement. 

"Attention à ne pas faire de la politique dans l'intérêt des seuls électeurs"
"Attention à ne pas faire de la politique dans l'intérêt des seuls électeurs"
Pierre Matgé
  • Les discussions portaient-elles déjà sur les mêmes questions qu'aujourd'hui?

Tout à fait. Nos principaux thèmes de travail étaient déjà les axes routiers, la formation, les universités, le chômage, les questions sociales, etc.

  • Dans votre quotidien, quelle place tient la langue française?

Je pratique le français dans ma vie professionnelle bien sûr, durant mes loisirs, on en a parlé, et puis nous avons un appartement en Normandie où nous allons souvent pour les vacances. Pour le reste, j'aime écrire en français, mais je fais des concessions car dès qu'on écrit en français, certaines personnes ne sont pas à l'aise avec la lecture et en politique, forcément, ça pose problème! En écrivant en français, on sait très bien qu'on n'aura pas la même portée qu'en allemand.

  • Comment intégrez-vous le fait qu'il y ait un grand nombre d'étrangers résidents au Luxembourg dans votre pratique politique?

Pour moi, c'est simple, c'est l’intérêt général qui compte! Et l'intérêt général n'est pas l'intérêt des seuls électeurs. C'est l'intérêt de toute la population. Ce n'est pas évident, parce que le réflexe de vouloir être réélu des politiques et des partis a pour conséquence une tendance à chercher à plaire et surtout, à ne pas déplaire. Or, avec près de la moitié de la population qui ne dispose pas du droit de vote, cela pose forcément la question de la représentativité de nos instances politiques. 

On sait que l'électorat luxembourgeois a un profil plutôt âgé et issu de la fonction publique au sens large, donc les partis font leurs calculs et arrivent à la conclusion que s'ils ne répondent pas aux attentes des personnes âgées ou s'ils ne satisfont pas la fonction publique, ils risquent de se retrouver hors-jeu! 

Il y a encore assez de membres de la classe politique qui sont au-dessus de ces considérations mais le système peut nous amener dans cette direction à la longue. C'est pour moi l'un des grands sujets, et c'est pour ça que je suis engagé en faveur d'une extension du droit de vote aux étrangers sous certaines conditions.

  • Lors du référendum de 2015, les Luxembourgeois ont massivement refusé l'octroi du vote aux étrangers pour les élections nationales. Comment l'avez-vous vécu?

C'était une déception, puisque je m'étais personnellement engagé à la fois sur le principe du référendum et sur les différentes questions... Je savais que cette question serait la plus problématique, mais j'ai été vraiment très surpris. Je m'attendais à un résultat autour de 60-40: jamais je n'ai envisagé un refus d'une telle ampleur. Maintenant, on s'est engagés dans une autre voie: faciliter l'accès à la nationalité, et je crois que, dans tous les pays, sur le long terme, on va arriver à un droit de vote lié à la résidence et plus au passeport.

  • Sachant que les projections prévoient encore une croissance de l'arrivée de résidents étrangers ces prochaines années...

Je suis toujours très prudent avec ça. En tant qu'ancien ministre de l'Aménagement du territoire, j'ai été confronté à de multiples études, prévisions, et autres. J'ai notamment le souvenir dans les années 1990, d'un institut suisse qui nous avait présenté des conclusions très pessimistes! Ils pensaient qu'on n'aurait plus de progression du tout parce qu'on sortait de la crise de la sidérurgie.

On ne savait pas encore l'essor qu'allait apporter le secteur financier. Aujourd'hui, on semble être dans une phase ascendante qui ne connaît pas de fin, mais on pourrait très bien faire face à un retour de bâton. Donc au-delà de 5 ou 10 ans, il est très difficile d'être pertinent. Un événement extérieur peut tout bousculer...

"Ce qui me fait peur, ce sont les divisions en interne. Elles ne mènent à rien."
"Ce qui me fait peur, ce sont les divisions en interne. Elles ne mènent à rien."
Pierre Matgé
  • Ce phénomène de croissance de la population peut-il faire éclater le modèle luxembourgeois?

Tant qu'il y aura une situation disons "de plein emploi", non. Mais si jamais on arrive à une lutte acharnée pour les emplois sûrs, une concurrence pourrait s'installer entre Luxembourgeois et étrangers, qu'on n'a pas encore connue depuis des décennies, et oui, faire éclater notre modèle de "vivre ensemble".

Il est assez fragile d'ailleurs: il fonctionne bien sans tension, mais il n'est pas évident que cela dure encore longtemps comme ça. D'ailleurs, soyons honnête, c'est plus un "vivre les uns à côté des autres " qu'un "vivre ensemble"... même si, avec la deuxième génération ça change un peu, notamment grâce à la pratique de la langue luxembourgeoise. 

  • Construire cette cohésion sociale, en tant que président du parti socialiste, c'est un défi de tous les instants?

Certainement. C'est peut-être moins ressenti par les Luxembourgeois tout simplement parce que la plupart des gens au salaire minimum sont des étrangers... à 80%! Le déséquilibre commence là.

Le défi, il est là: assurer à tous les jeunes que l'école puisse encore fonctionner comme un ascenseur social. Donner une chance d'avancer aux élèves en grande difficulté, sans freiner les plus favorisés. Ce n'est pas évident parce qu'on ne peut copier aucun système étranger! Il faut expérimenter.

Or, je le constate chaque jour avec la plus jeune de mes filles qui est encore au lycée, l'enseignement se fait encore sur les mêmes programmes qu'il y a 40 ans! Là, je suis quand même surpris. Notamment, l'enseignement du français. On met beaucoup l'accent sur l'orthographe, la grammaire, les règles de temps, on les matraque de règles, alors qu'ils n'ont pas encore saisi le sens de la langue.

De cette façon, on tue toute possibilité d'aimer la langue française. Je l'ai vu avec mon autre fille, la plus âgée, elle a complètement bloqué avec le français. C'est le cas de beaucoup de Luxembourgeois! La faute aux programmes et à la façon d'enseigner.

  • Après le revers encaissé aux élections communales, l'enjeu du LSAP pour les législatives de 2018, c'est quoi?

Chez nous, il y a deux facettes: un esprit contestataire, qui correspond plutôt à la "clientèle" ouvrière (on reste critique par rapport au système actuel, avec une volonté de changement), et en même temps, un côté gestionnaire qui correspond à une "clientèle" plus bourgeoise, plus intellectuelle.

A mon avis, un parti social démocrate ne peut être fort que s'il réussit à concilier ces deux facettes du socialisme. On a besoin des deux. Un parti socialiste qui ne réussit plus à s'adresser à ces deux électorats, court à sa perte. On doit s'assurer, au niveau des candidats qu'on présentera, qu'on ait un éventail assez large pour être entendus par ces deux franges de notre électorat. 

  • Abordons, pour finir, les remous internes et notamment cette lettre ouverte des jeunes socialistes qui demandent une vraie identité de gauche pour les législatives d'octobre. Qu'en pense le président?  

Ce qui m'a un peu surpris dans cette démarche, c'est l'identité des signataires d'une part, car je sais qu'ils ne partagent pas tous le même but, et d'autre part, le fait que leur contribution ne comportait rien de nouveau... Je crois qu'on est tous convaincus qu'on ne va pas faire campagne avec un programme de gouvernement! On va afficher notre profil, s'orienter vers la gauche, certainement reprendre des idées des syndicats, mais sans oublier le centre.

Et puis, ce sont tous des gens qui ont des responsabilités, au niveau des sections et aussi au niveau national: qu'ils fassent des propositions concrètes! Ceux qui ont signé ne font pas tous partie de "l'aile gauche" du parti...

Leur message a donné lieu à certaines critiques en interne. On s'est demandé pourquoi... S'il n'y a rien de nouveau, pourquoi cette démarche? Sur le fond du texte, on est d'accord. Ce qui ne me plaît pas, et c'est sans doute dû à mon expérience, lors de cette scission du parti à l'époque, c'est cette division. Ça nous mène à quoi? Nous avons des structures qui ont, certes, besoin d'être réactivées, mais tout le monde est le bienvenu! Que chacun apporte ses idées et son enthousiasme au sein du parti et pas à l'extérieur. 

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