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84 heures dans la vie de Jean Asselborn
Luxembourg 4 9 min. 10.03.2019

84 heures dans la vie de Jean Asselborn

Cohabitation délicate: une mosquée et des blindés dans un camp de Kaboul sous commandement turc.

84 heures dans la vie de Jean Asselborn

Cohabitation délicate: une mosquée et des blindés dans un camp de Kaboul sous commandement turc.
Photo: Gaston Carré
Luxembourg 4 9 min. 10.03.2019

84 heures dans la vie de Jean Asselborn

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Kaboul, Tachkent, Islamabad: trois stations d'un marathon asiatique de Jean Asselborn, qui plus de trois jours durant l'a mené dans une région notoirement «compliquée». Etape par étape, voici le récit de la course et l'observation du coureur à l'œuvre.

Lundi soir 

Embarquement au Findel. Dans un avion de l'armée belge. Destination : Mazar-i-Sharif, la grande ville du nord afghan. L'avion n'étant pas autorisé à y stationner, il reprendra son vol pour se poser à Tachkent, en Ouzbékistan, avant de revenir le lendemain à Mazar pour nous y mener à notre tour.  

Un voyage ministériel, en Asie surtout, et en trois pays différents, est une affaire complexe, dont l'organisation a mis à rude épreuve l'équipe ministérielle en charge de l'aventure. Le plus prévisible est l'imprévu: on sait d'emblée que tout ne se passera pas selon le programme établi. 

Mardi matin 

A Mazar le visiteur est reçu en temps voulu, c'est une bonne nouvelle – la mauvaise étant que le décalage horaire le prive de la nuit que réclame son horloge biologique : le jour se lève sur les sommets de l'Hindu Kush, la journée de Jean Asselborn commence.


L'armée afghane éprouve de grandes difficultés à s'imposer dans un pays déchiré par des décennies de guerre.
Asselborn en Afghanistan: «Pas à n'importe quel prix»
Jean Asselborn est en visite en Afghanistan. Le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères y est confronté à une situation sécuritaire très précaire et des négociations de paix plus que redoutables.

Arrivée au camp Marmal, place forte de l'OTAN juste à côté de l'aéroport. Un camp retranché, une ville dans la ville, où 2000 soldats en provenance de 22 nations, dont le Luxembourg, se livrent à leur mission nouvelle : après la phase ISAF, qui fut combattante, l'OTAN a jugé plus sain de sous-traiter la lutte contre les talibans à une armée afghane qu'elle forme à cet effet. Nous sommes désormais, depuis 2014, en phase «Resolute Support», qui consiste à préparer l'armée et les forces de police locales à leurs tâches. Des tâches qui d'ores et déjà leur ont coûté la vie de 45.000 hommes, un chiffre que Jean Asselborn soulignera à plusieurs reprises durant son parcours, consterné par son énormité et le déchaînement de violence qu'il indique. Le commandant allemand du camp, Gerhard Klaffus, tient à Asselborn un discours qui, décrypté, laisse entendre que le chemin sera long encore jusqu'à une armée afghane digne de ce nom – on sait qu'elle est mal payée, démotivée par les pertes dans ses rangs, tiraillée par sa mixité ethnique. 

Jean Asselborn «on the road again»: près de deux heures en hélicoptère pour aller de Mazar-i-Sharif à Kaboul. A l'arrivée, laminé par le casque et le gilet pare-balles, il faudra de suite rencontrer le président afghan.
Jean Asselborn «on the road again»: près de deux heures en hélicoptère pour aller de Mazar-i-Sharif à Kaboul. A l'arrivée, laminé par le casque et le gilet pare-balles, il faudra de suite rencontrer le président afghan.
Photo: Gaston Carré

A Marmal on s'attend à une atmosphère martiale, genre «Full metal jacket», avec de grands gaillards braillant des ordres sous leur casquette de base-ball. De fait, sous commandement allemand, Marmal est un univers de la «deutsche Gründlichkeit», mais aussi d'une certaine «Gemütlichkeit», la Bundeswehr ne joue pas les cow-boys et au boeuf ses soldats préfèrent la «schnitzel», qu'ils peuvent consommer dans l'un des petits établissements que l'OTAN a concédés à des restaurateurs locaux. Jean Asselborn s'est restauré en cantine, avec la troupe, l'oeil rivé à la montgolfière qui jour et nuit survole le camp  – c'est un dispositif à caméras, avec ample vue sur le camp et ses abords, qui bien vite détecterait l'approche de visiteurs mal intentionnés.

Mardi 11 heures 

Asselborn se rend à Kaboul, pour y rencontrer le président Ashraf Ghani et son homologue afghan Salahuddin Rabbani. Il est consterné par l'état de cette ville qu'il avait visitée lors de précédents voyages. Sa dégradation en ville forteresse, hautes enceintes et barbelés partout, la peur partout, et la question d'une issue possible à cet état de guerre larvée. «A Bagdad par comparaison on pouvait se dire qu'un progrès est en cours. Mais ici ?»

Comment le ministre s'est-il rendu de Mazar-i-Sharif à Kaboul demandez-vous ? En hélicoptère. C'est pittoresque, un tour en hélico, quand on survole les neiges de l'Hindu Kush, les somptueuses montagnes et vallées afghanes, cette immensité mordorée, avec son pelage ondulant. Mais c'est éprouvant quand le vol dure deux heures: on sort de là fourbu, le dos cassé par un gilet pare-balles de 12 kilos et un casque qui vous écrase le crâne. Asselborn à Kaboul sort un peu sonné de la grosse libellule, mais au moment de monter dans la limousine qui l'attend il est frais comme un gardon, et va s'adresser au président comme s'il venait de quitter son hôtel. Quel hôtel ? Il n'y a pas d'hôtel : le ministre au camp a dormi dans un conteneur, dans une piaule à lits superposés, douche commune à l'extérieur, à laquelle nous avons renoncé, convaincu qu'il y a une limite, quand même, à la proximité médiatico-ministérielle, même en zone de guerre. 

Photo: Gaston Carré

A Mazar encore, visite à l'antenne de la NSPA, anciennement NAMSA, sous la conduite d'Antoine Wildenberg et Jean-Pierre Escarras, en rotation entre Kaboul et Capellen. Remarquable travail en matière de logistique et de communication, étonnant par sa diversité, du convoyage de produits alimentaires frais au traitement des eaux et la neutralisation de munitions en passant par la mise en œuvre de dispositifs de communication (installation d'un satellite LuxGovSat). Nous quittons la  NSPA quand retentit l'appel à la prière : le camp est sous commandement turc, à un jet de pierre des bureaux d'Escarras se trouve une mosquée. Derrière une colline, un peu plus loin, est établi le camp de Bagram, la fameuse base américaine.

Mercredi matin 

Asselborn sait ce que sa visite représente pour les deux militaires luxembourgeois au camp Marmal, et s'emploie à honorer leurs attentes. Visite du camp, exposé des missions, photos pour le souvenir – la visite restera un souvenir marquant pour les soldats; on devine chez Asselborn, de même, une certaine émotion lors de cette rencontre qui donne corps et âme à ce que la diplomatie nomme « la présence du Luxembourg » en Afghanistan. On fait encore, ensemble, un tour au souk – un petit marché autochtone, dans l'enceinte même du camp, où Afghans, Turkmènes et Ouzbèques sont autorisés à faire commerce de leurs tapis, pierres polies, travaux d'orfèvrerie. Retour à l'aéroport, l'avion de l'armée belge est de retour, pour un vol vers Tachkent.

Mercredi midi   

Tachkent, Ouzbékistan. Atmosphère post-soviétique. Quelque chose de soumis encore, une sorte d'excès dans la discipline qu'affichent les gens, tels ces balayeurs qui partout traquent une invisible poussière, au rythme lent des économies planifiées. La ville cependant se veut vitrine de l'Ouzbékistan d'après l'âge de fer, ce sont les arbres désormais qui sont bottés de blanc, en ses vastes espaces investis par de rutilants établissements bancaires, par des hôtels étoilés et les grandes enseignes du bazar international, parmi les belles mosquées de ce pays qui cultive un islam très modéré, et sur lequel on pourra compter, dit Asselborn, dans le dialogue avec des voisins moins tempérés. La ville somme toute est hybride : des autobus du temps de Brejnev sont conduits par des hommes à chapka, mais ce sont des jeunes filles en minijupe et fourrures griffées qui y prennent place.

Photo: Gaston Carré

La presse locale est présente, une journaliste demande une interview, Asselborn attend ses questions mais elle n'a pas de question merde alors, surprise légèrement agacée du ministre, à peine perceptible, qui alors sert à notre collègue sans questions un speech sur l'avantage qu'il y aurait pour les pays d'Asie centrale à se coaliser sur le plan économique, pour faciliter leurs relations commerciales avec l'Union européenne, «c'est très important » dit Asselborn avec l'air du ministre qui depuis des jours ne pense qu'à ça, aux relations avec l'Asie centrale.

Il est une chose pourtant à laquelle il pense davantage, Asselborn, qui régulièrement nous prend à témoin de ses observations et de ses interrogations. Et ce qu'il observe, en l'occurrence, et qui le préoccupe beaucoup, c'est le dialogue que les Américains ont engagé avec les talibans. Tout dialogue est bon à prendre, pense Asselborn à voix haute, mais avec les talibans ? Ces gens qui hier encore lapidaient des femmes sur le stade de Kaboul ? Qu'adviendra-t-il si Trump, après avoir retiré ses troupes, laisse le champ libre aux barbus à kalachnikov ? 

Mercredi soir 

Départ de Tachkent, deux heures de vol vers Islamabad au Pakistan, où un abondant dispositif policier escorte le ministre vers son hôtel, le premier hôtel de ce périple. L'arrivée nocturne dans les métropoles d'Asie suscite toujours une vague appréhension: nuit moite, purée de smog, fantômes sur le bord des routes, l'Asie dans son inquiétante étrangeté. Il y a une explication pourtant à celle-ci, et elle est triviale : les périphéries y sont très peu éclairées, la nuit tombante très vite couvre tout d'un voile d'obscurité.

Photo: Gaston Carré

Arrivée à l'hôtel, palabres protocolaires. Les Pakistanais sont un peuple fébrile, pour ne pas dire nerveux. Asselborn reste calme. Il n'a pas le choix : le voltage est tel que la moindre étincelle ferait dérailler. Asselborn ne perd jamais les pédales, tout au plus sent-on chez lui par instants une irritation contenue, qui se trahit par de brusques impatiences.

Jeudi matin  

Causerie avec le Premier ministre pakistanais Imran Khan et le ministre des Affaires étrangères Kureshi. Dans les bureaux de celui-ci on attend un point de presse conjoint avec Asselborn. Trente fonctionnaires et techniciens s'affairent autour des microphones, on consulte frénétiquement les portables, on surjoue l'événement. Asselborn est le premier MAE luxembourgeois à faire une apparition officielle au Pakistan, il est le premier ministre européen à s'y rendre depuis le regain de tension avec l'Inde. Un homme s'approche des deux pupitres derrière lesquels les ministres vont s'exprimer et asperge leur base d'un jet de spray. L'intense fréquentation de ces pupitres par la diplomatie internationale génère-t-elle des effluves de pieds macérés ? 

Asselborn pour l'occasion renonce à la rhétorique parfumée : il dit cash, au côté de son collègue pakistanais, sa « préoccupation » face au conflit indo-pakistanais au Cachemire et met en garde sur les risques que comporterait une escalade. Quant aux talibans, il n'ignore pas le jeu trouble d'Islamabad mais place le Pakistan dans une position d'interlocuteur utile – la diplomatie réside en ceci peut-être : acculer, sous le regard du monde, l'interlocuteur à une vertu à laquelle cette prise à témoin du monde lui interdit dès lors de se dérober.  

Elle consiste, cela est sûr, à placer les acteurs du grand jeu international face à leurs responsabilités. Face au drame afghan la responsabilité du Pakistan est immense, d'où cette visite d'Asselborn, de même qu'il convenait, le jour avant à Tachkent, de donner des « signes d'amitié » à une Asie centrale puissamment émergente, sur laquelle la Russie lorgne avec un regard torve d'amant éconduit. 

Jeudi 23 heures 

Retour au Luxembourg, après une escale technique à... Bakou, en Azerbaïdjan, pour le ravitaillement de l'avion – le kérosène y est moins cher qu'ailleurs. 

Photo: Gaston Carré

Le lendemain nous recevons copie d'une lettre «Love and blessings from Pakistan». Elle est adressée à Jean Asselborn, qui devant son homologue pakistanais avait exprimé, aussi, sa préoccupation face au sort de la minorité chrétienne. Elle est signée par l'Association des jeunes chrétiens du Pakistan, qui remercient chaleureusement le ministre luxembourgeois d'avoir évoqué leur situation. Qui a dit que la diplomatie n'est que vaine gesticulation?