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Le 11-Septembre dans les yeux de Juncker
Luxembourg 8 min. 11.09.2021
20 ans plus tard

Le 11-Septembre dans les yeux de Juncker

«Tout cela a changé le monde, car le sentiment général d'insécurité s'est accru», estime l'ancien Premier ministre.
20 ans plus tard

Le 11-Septembre dans les yeux de Juncker

«Tout cela a changé le monde, car le sentiment général d'insécurité s'est accru», estime l'ancien Premier ministre.
Photo : Christophe Olinger
Luxembourg 8 min. 11.09.2021
20 ans plus tard

Le 11-Septembre dans les yeux de Juncker

Premier ministre à l'époque des attentats contre le World Trade Center, Jean-Claude Juncker n'a rien oublié des heures, des jours et des mois qui ont suivi cette attaque. Avec le sentiment d'avoir vécu un scénario inéluctable malgré ses avertissements.

(pj avec Michael MERTEN) Six ans que Jean-Claude Juncker était Premier ministre. A l'époque, ses homologues s’appelaient George W. Bush, Jacques Chirac Tony Blair ou Gerhard Schröder. C'est avec ces présidents que le politique luxembourgeois a vécu les événements du 11 septembre 2001 et surtout tenté de maîtriser leurs conséquences. Entretien avec un dirigeant marqué par les attaques, heurté par la réaction US et toujours confiant dans le rôle pacificateur de l'Europe.

11 septembre. En y repensant, comment avez-vous accueilli la nouvelle des attentats à l'époque ?

Jean-Claude Juncker : «J'étais assis à mon bureau de Premier ministre et soudain la porte s'est ouverte. Un de mes collaborateurs s'est précipité et a dit : ''Allumez la télévision, quelque chose de terrible s'est produit à New York''. Ce que j'ai fait. Honnêtement, au début, je pensais que c'était un accident d'avion imaginaire. Jusqu'à ce que je voie un deuxième avion foncer dans l'autre tour...  J'ai alors vite compris qu'il s'agissait d'une attaque terroriste.


Obama à Ground Zero: "Nous n'oublierons jamais"
Barack Obama s'est recueilli jeudi sur le lieu des attentats du 11-Septembre à New York et a prévenu que les Etats-Unis n'oublient «jamais», après l'élimination d'Oussama Ben Laden au Pakistan, pays qui a menacé de remettre en cause sa coopération militaire avec Washington.

J'ai alors réagi froidement, car je devais mettre certaines choses en ordre. J'ai demandé à la ministre des Affaires étrangères, Lydie Polfer, et au ministre de la Défense, Luc Frieden, de me rejoindre. J'ai parlé à Blair, Schröder et Chirac au téléphone. Ensuite, il fallait résoudre cette question : devons-nous nous préparer à ce que de terribles attentats aient lieu en Europe aujourd'hui même ?

Les images des attaques sur New York et Washington n'ont pas laissé le chef du gouvernement Jean-Claude Juncker indemne. Avec la ministre des affaires étrangères Lydie Polfer, il se présente ému pour une conférence de presse le 11 septembre au soir.
Les images des attaques sur New York et Washington n'ont pas laissé le chef du gouvernement Jean-Claude Juncker indemne. Avec la ministre des affaires étrangères Lydie Polfer, il se présente ému pour une conférence de presse le 11 septembre au soir.
Photo: Anouk Antony

Quelles ont alors été les premières mesures prises ?

«Nous avons fait en sorte que l'aéroport soit strictement surveillé. Idem pour les institutions luxembourgeoises mais aussi le palais grand-ducal, le siège du gouvernement, les gares, le camp militaire de Dudelange, l'unité logistique de l'OTAN à Capellen. J'ai ensuite parlé à l'ambassadeur américain au Luxembourg et à notre ambassadeur à Washington et à certains sénateurs américains.

Mars 2020, Juncker et Georges W. Bush ont rendez-vous à la Maison blanche.
Mars 2020, Juncker et Georges W. Bush ont rendez-vous à la Maison blanche.
Photo : Reuters

C'est fou mais je me rappelle maintenant que ce soir du 11 septembre, à 20h, je devais tenir une négociation avec l'Association des médecins et des médecins-dentistes du Luxembourg. Et finalement, je les ai reçus chez moi à Capellen, sur les coups de 23h30... 

À l'époque, y avait-il un ''protocole sécurité'' autour de ce type d’événement?

«Nous avions un peu réfléchi à la question après les attentats en Allemagne, mais rien de comparable à ce qui se fait désormais. Après quelques heures, il était clair pour moi que cet ''incident'' devait être placé dans la catégorie des menaces sérieuses. Il s'agissait du premier raid contre les États-Unis sur leur propre territoire. Les Américains n'avaient jamais connu cela. Il était évident que l'histoire du monde basculait. Parce que lorsqu'une nation aussi grande que les États-Unis est mise au défi, il y a des conséquences planétaires. On l'a vu en octobre 2001, lorsque les Américains ont lancé leur attaque sur l'Afghanistan (à juste titre selon moi). Je peux le dire : en quelques semaines, j'ai beaucoup appris en tant que dirigeant.

A votre première conférence de presse post-attentat, vous avez appelé à une «réaction adéquate» et prévenu qu'il ne fallait pas tomber dans une hystérie générale. La suite des événements vous a-t-elle semblé suivre cette ligne? 

«Nous en avons parlé avec plusieurs partenaires européens et il était clair que les Américains devraient réagir. Penser qu'ils allaient le faire avec retenue était utopique. Je vous l'ai dit, il me semble avoir réagi froidement ce 11 septembre 2001. Après coup, je pense que j'ai pressenti qu'il serait contreproductif d'agir trop brutalement face à ces attaques... J'ai donc accepté l'envoi de troupes US en Afghanistan. Mais ce qui s'est passé ensuite (la guerre en Irak, Guantanamo, certaines restrictions de droits fondamentaux en Europe) était disproportionné. Je le pense toujours aujourd'hui.

Le 13 septembre 2001, Jean Spautz, président de la Chambre, déclare à la Chambre : "Cette attaque n'était pas destinée à l'Amérique mais à tous les pays qui s'engagent pour la justice".
Le 13 septembre 2001, Jean Spautz, président de la Chambre, déclare à la Chambre : "Cette attaque n'était pas destinée à l'Amérique mais à tous les pays qui s'engagent pour la justice".
Photo archives: Teddy Jaans

Mais même cette guerre en Afghanistan, qui a commencé après seulement quelques semaines - surtout quand on voit les événements actuels, on peut déjà attester du fait qu'il n'y a jamais eu de véritable plan pour la suite. Il y a eu 20 ans d'expériences - et à la fin une sortie des Américains rappelant Saigon.

«Les deux processus ne sont pas comparables, mais ils sont très similaires. J'ai été d'avis - mais pas pendant très longtemps - que les Américains ont fait la guerre en Afghanistan pour faire disparaître Al-Qaïda de la scène. Les autres conflits en Afghanistan et autour de ce pays sont plus tardifs. Et je me demande encore aujourd'hui s'il était vraiment nécessaire de s'occuper militairement de l'Afghanistan au-delà de l'élimination d'Al-Qaïda. Mais cela a été fait et ce n'était pas nécessairement approprié.

En 2002 et 2003, Schröder et Chirac ont cherché à s'opposer aux choix de Bush sur l'Irak. Comment évaluez-vous la situation à ce moment-là ?

«Au final, cela n'a pas permis d'éviter le conflit mais ces deux présidents ne l'ont pas cherché. À l'époque, j'ai souvent échangé avec Paris et Berlin, parfois les deux ensemble sur cette guerre et ses conséquences sur la politique de défense européenne. Les USA n'avaient jamais eu à se plaindre de la France qui n'avait jamais voté contre les États-Unis au Conseil de sécurité de l'ONU. Mais là, la diplomatie s'est opposée au choix de son allié. Les Américains étaient très agacés par les positions de Schröder. Bush l'était car c'était la première fois depuis 1949 que l'Allemagne ne se trouvait pas du côté américain dans un conflit international.


Les Etats-Unis payent toujours le prix des conséquences du 11 septembre
Oussama ben Laden est mort sans avoir réalisé son objectif de saigner l'Amérique économiquement jusqu'à la «faillite» mais dix ans après les attentats du 11-Septembre, les Etats-Unis n'en finissent pas de payer le prix des conséquences de ces attaques.

Mais l'OTAN s'est porté aux côtés de l'Amérique pour partir en guerre en Afghanistan. «Une solidarité sans limite», comme l'a dit le chancelier Schröder devant le Bundestag. Par la suite, la Maison blanche s'est appuyé sur ce soutien pour le transposer à l'invasion de l'Irak.

Quelle était la position du Luxembourg à l'époque ?

«Nous étions contre l'intervention militaire. Nous n'avons jamais suivi le souhait des Américains et l'avons clairement fait savoir. J'ai eu des entretiens avec Bush à Washington avant cette guerre d'Irak, lorsqu'il est devenu évident qu'une invasion du pays était imminente. J'ai parlé aussi longuement avec le directeur de la CIA, Georges Tenet, pour savoir comment il comptait pacifier l'Irak et... cela m'a effrayé. Si partir en guerre peut se déclencher rapidement, il est infiniment plus difficile de trouver la porte de sortie, l'histoire nous l'a prouvé.   

Au final, cette intervention contre Bagdad a déstabilisé l'ensemble du Moyen-Orient.

«Oui, et c'était bien notre crainte... Le Moyen-Orient est un mélange très compliqué d'histoires non résolues et de rêves détruits. Une région totalement traumatisée par des décennies de conflit israélo-palestinien. Il était clair pour nous, Européens, que si les Américains attaquaient l'Irak sans avoir de plan, cela entraînerait des bouleversements majeurs dans la région et au-delà. Même avec un plan, ça aurait été une erreur. Je n'ai jamais compris cet aveuglement de la politique américaine sur les conséquences de leur engagement.

Lors du premier anniversaire du 11 septembre 2001, le Premier ministre luxembourgeois et l'ambassadeur des États-Unis  se sont recueillis au cimetière militaire américain de Hamm.
Lors du premier anniversaire du 11 septembre 2001, le Premier ministre luxembourgeois et l'ambassadeur des États-Unis se sont recueillis au cimetière militaire américain de Hamm.
Photo archives: Tessy Hansen

En 20 ans, la donne a changé. Les Etats-Unis ne subissent plus d'attaques islamistes significatives mais l'Europe est devenue une cible...

«Les États-Unis ont peu de réfugiés sur leur sol issus des pays qu'ils ont envahis. En Europe, nous en avons des millions... Et puis, nous avons les voisins que nous avons, je parle des Balkans. La route qui traverse la Méditerranée de l'Afrique à l'Europe est dangereuse mais courte. Personne ne traverse l'Atlantique pour rejoindre l'Amérique depuis les pays en souffrance d'Afrique, de Perse, du Maghreb. Donc nos situations sont incomparables.

Cette recrudescence du terrorisme en Europe a-t-elle changé l'UE ?

«Des attentats ont eu lieu en Europe à la suite d'actions hostiles à l'islam. Loin d'ici ou même à proximité. Je pense aux caricatures du Prophète (qu'il était et reste parfaitement permis de faire). Le danger s'est accru avec les problèmes d'immigration qui ont existé et existent en France, en Belgique et ailleurs. Le danger de l'islam politique a aussi longtemps été sous-estimé. Mais il faut distinguer cet islam politique et la juste intégration des musulmans. 


Jean-Claude Juncker à Riga, le 8 janvier 2014
Juncker cherche des défenses européennes contre les jihadistes
Le président de la Commission européenne a annoncé jeudi à Riga son intention de proposer aux Etats membres un nouveau programme de lutte contre le terrorisme au lendemain de l'attentat meurtrier contre l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo à Paris.

Je me souviens encore très bien des attentats de Bruxelles, à proximité directe du bâtiment de la Commission européenne. Une commission qui a compté plusieurs victimes parmi ses effectifs à cette occasion. Tout cela a changé le monde, car le sentiment général d'insécurité s'est accru. Les conflits de nature religieuse se sont multipliés, ce qui ne cadre pas vraiment avec une Europe du XXIe siècle qui se prétend éclairée. La solidarité mondiale a diminué au profit des tensions, il me semble.

Voilà des propos très sombres. Y a-t-il tout de même une lueur d'espoir née de ces années post-11 Septembre?

«Oui, il existe un pôle pacifique dans le monde : c'est l'Union européenne. Elle peut être affectée par des phénomènes individuels, mais après tant d'années d'élaboration de politiques européennes, elle a atteint un degré de cohésion interne tel qu'elle apparaît comme un système politique fermement établi de solidarités transnationales. Dans le monde entier, de nombreux espoirs sont placés dans cette Europe-là. Le monde voguerait sur des eaux plus sombres si l'Union européenne n'existait pas.»

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