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La chronique de Stéphane Bern: «Games of thrones»
Lifestyle 3 min. 03.03.2019

La chronique de Stéphane Bern: «Games of thrones»

L'animateur luxembourgeois préféré des Français fait un parallèle entre la Première ministre indépendantiste d’Ecosse et Marie Stuart, dans le contexte du Brexit.

Curieux hasard du calendrier. En pleine crise du Brexit outre-Manche, Marie Stuart, reine d’Ecosse prend sa revanche sur la reine vierge, Elizabeth Ière d’Angleterre. 

Alors que sort sur les écrans le film de Josie Rourke, «Marie Stuart, reine d’Ecosse», la Première ministre indépendantiste d’Ecosse, Nicola Sturgeon, multiplie les interviews en visite à Paris où elle a été reçue en grande pompe. Elle surfe sur la vague d’incertitude quant à la date où le Royaume-Uni est censé larguer les amarres de l’Europe et se prend presque pour l’infortunée reine d’Ecosse poursuivie par la vengeance de sa redoutable cousine anglaise. 

D’ailleurs, Nicola Sturgeon a reçu il y a quelques jours au château royal d’Edimbourg, la forteresse médiévale qui domine la ville, l’actrice qui incarne Marie Stuart à l’écran, Saoirse Ronan, au son des cornemuses et des tambours… Certes, la réalisatrice du film prend quelques libertés avec l’Histoire et imagine notamment une rencontre qui n’a jamais eu lieu, les deux cousines Marie Stuart et Elizabeth Tudor n’ayant eu d’échanges qu’épistolaires. 

Mais elle tort aussi le cou – si l’on peut dire, parlant d’une reine qui a été décapitée à l’âge de 44 ans en 1587 – à la légende noire d’une reine d’Ecosse incompétente, guidée par ses seules émotions brouillonnes et impétueuses. Le propos de la réalisatrice, qui est aussi comédienne et directrice de théâtre, est de montrer que la rivalité des deux femmes a été volontairement montée en épingle par leurs conseillers masculins, comme pour brider deux femmes monarques énergiques et obstinées qui étaient pourtant désireuses de cohabiter sur la même île. 

N’est-il pas utile aujourd’hui de rappeler qu’au XVIème siècle des femmes de pouvoir avaient autant de légitimité à régner que des hommes? L’ardente Marie Stuart d’Ecosse et la froide Elizabeth Ière d’Angleterre, magnifiquement campée par Margot Robbie, sont finalement réunies dans une seule et même figure de souveraine sacrifiant leur vie de femme sur l’autel de la monarchie. 

Pour autant, près de cinq siècles plus tard, la Première ministre écossaise entend faire de cette guerre entre la rose et le chardon le symbole de sa croisade pour un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, profitant de l’état de faiblesse de l’Angleterre et s’appuyant sur le vote écossais opposé à 62% au Brexit. 

Se prenant sans doute pour Marie Stuart dont elle vante «la façon incroyable et passionnée de défendre son pays», Nicola Sturgeon, qui espère «ne pas finir la tête sur le billot», retrouve quelque vigueur en passionaria de l’indépendance écossaise. Comme Marie Stuart défiant sa cousine Elizabeth, elle lance ses piques en direction d’une autre dame de fer, inflexible sur le Brexit, Theresa May, l’accusant de vouloir «tirer l’Ecosse de l’Europe contre son gré», et concluant qu’«il devient de plus en plus clair que la seule façon de protéger la place de l’Ecosse en Europe est de devenir un pays indépendant». 

Pour autant, si les Ecossais demeurent attachés à l’Europe, ils n’ont aucune intention dans leur écrasante majorité de quitter la Couronne britannique. Et s’il est utile de révéler au cinéma la personne de Marie Stuart derrière le mythe, il ne faudrait pas pour autant confondre fiction et réalité. 

Marie Stuart est certes très populaire au-delà de la Tweed River, mais elle n’a jamais figuré au panthéon des héros de la cause nationaliste écossaise, mais plutôt comme une victime de l’Histoire et de sa redoutable cousine anglaise. Cela suffira-t-il à convaincre Madame Sturgeon qu’elle aurait tort d’utiliser Marie Stuart pour faire son propre cinéma ?

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