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De plus en plus d'injections au Luxembourg: «La médecine esthétique ne peut être exercée comme un commerce»
Lifestyle 7 min. 02.03.2016

De plus en plus d'injections au Luxembourg: «La médecine esthétique ne peut être exercée comme un commerce»

Au Luxembourg, il n'existe aucune statistique en matière de médecine esthétique, le ministère de la Santé se fonde sur les chiffres français pour avoir une estimation de ce qui est pratiqué dans le pays

De plus en plus d'injections au Luxembourg: «La médecine esthétique ne peut être exercée comme un commerce»

Au Luxembourg, il n'existe aucune statistique en matière de médecine esthétique, le ministère de la Santé se fonde sur les chiffres français pour avoir une estimation de ce qui est pratiqué dans le pays
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Lifestyle 7 min. 02.03.2016

De plus en plus d'injections au Luxembourg: «La médecine esthétique ne peut être exercée comme un commerce»

Virginie ORLANDI
Virginie ORLANDI
Botox ou acide hyaluronique, les injections sont monnaie courante au Luxembourg et de nombreux médecins s'y adonnent sans formations spécifiques. Quels sont les risquent encourus en cas de problème et quels sont les produits utilisés pour ces injections? Deux spécialistes dressent pour nous le tableau de la médecine esthétique au Luxembourg et tirent la sonnette d'alarme.

Par Virginie Orlandi

Botox ou acide hyaluronique, les injections sont monnaie courante au Luxembourg et de nombreux médecins s'y adonnent sans formations spécifiques. Quels sont les risquent encourus en cas de problème et quels sont les produits utilisés pour ces injections? Deux spécialistes dressent pour nous le tableau de la médecine esthétique au Luxembourg et tirent la sonnette d'alarme.

Du haut de ses 6 milliards d'euros, le marché de la médecine esthétique pèse lourd dans la balance de l'économie mondiale. A la tête du marché: les États-Unis, l'Asie puis l'Europe. Parmi les 20 millions d'interventions esthétiques pratiquées chaque année dans le monde, la France se place dans le top 10 des pays qui pratiquent le plus et en 2010, 14% des Françaises déclaraient y avoir eu recours.

Au palmarès des actes les plus pratiqués: les injections d'acide hyaluronique et de toxine botulique.

Aucun recensement précis

Au Luxembourg, il n'existe aucune statistique en matière de médecine esthétique, le ministère de la Santé se fonde sur les chiffres français pour avoir une estimation de ce qui est pratiqué dans le pays:

"Il n'y a pas d'estimation du volume de l'activité de chirurgie plastique au Luxembourg, qui d'une part est répartie entre plusieurs spécialités chirurgicales et d'autre part, tombe pour partie en dehors du champ de l'assurance maladie. Nous n'avons pas de chiffres permettant de mesurer l'ampleur de cette activité sur le territoire“, explique Monique Putz du ministère de la Santé.

Un constat que fait également Christian De Greef, président de la société luxembourgeoise des chirurgiens plasticiens:

"Les seuls chiffres disponibles à l'heure actuelle sont ceux de la CNS (Caisse Nationale de Santé, ndlr) et ils n'informent que sur les actes pris en charge par la caisse. Il faut savoir que depuis 2014, les critères ont été sévèrement durcis et très peu d'interventions de chirurgie plastique sont remboursées“.

Si les actes chirurgicaux sont estimés à l'aune de ce qui se pratique chez le voisin, pour la médecine esthétique, la situation est encore bien plus floue.

«Tout le monde fait des injections»

„Tout le monde fait des injections“, poursuit le docteur De Greff, „les médecins généralistes, les ORL, les dermatologues et même les dentistes! Le problème, c'est que certains d'entre eux n'ont pas reçu de formations spécifiques, ne connaissent pas précisément l'anatomie du visage et pourraient piquer au mauvais endroit“.

Du côté du docteur François Alamigeon, médecin esthétique au Luxembourg et docteur en physique, même son de cloche:

Ces médecins achètent leurs produits le samedi, lisent la notice le dimanche et le lundi, ils ajoutent une nouvelle ligne sur leur plaque professionnelle!

En Asie, on a recensé récemment plus de 150 cas de perte de vue définitive à cause d'injections d'acide hyaluronique pratiquées trop près de l’œil. La toxine botulique peut, elle, si elle est injectée trop près de cette zone, paralyser le muscle oculomoteur et faire loucher.

Mais ces produits peuvent surtout engendrer des nécroses de la peau ou créer des blocs de fibrose si les injections sont nombreuses sur un laps de temps trop court.

„Les substances utilisées sont résorbables, l'organisme les évacue au bout de six mois, mais ceci n'exclut pas les risques de paralysie, de nécroses ou d'hématomes“, poursuit le docteur De Greff.

«Docteur, ça marche mieux chez vous qu'en Italie»

Actuellement, la loi ne prévoit pas de référencement précis des produits utilisés pour les injections.
Actuellement, la loi ne prévoit pas de référencement précis des produits utilisés pour les injections.
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L'autre phénomène que les patients sont susceptibles de rencontrer lorsqu'ils vont faire des injections, c'est un produit dilué.

„Une de mes patientes qui vit entre le Luxembourg et l'Italie me dit un jour: „Docteur, ça marche mieux chez vous qu'en Italie“, raconte le Christian De Greff, „c'est ce qui arrive lorsque le produit est trop dilué ou qu'une dose a servi pour plusieurs patients“.

Le médecin explique alors qu'une injection nécessite une préparation: au départ, c'est de la poudre diluée dans de l'eau qui est ensuite injectée à l'aide d'une seringue.

„Certains médecins, s'ils n'ont pas utilisé toute leur préparation, la conservent au réfrigérateur pour la réutiliser avec un autre patient et c'est ce qui devait se passer avec cette dame italienne“, note le médecin, „Cette pratique n'est pas illégale mais ôte les effets du produit. De plus, j'estime qu'à 500 euros l'injection, le patient peut décemment s'attendre à recevoir un produit frais“.

Attention donc, si le produit sort déjà tout prêt d'un réfrigérateur, il y a de grandes chances qu'il s'agisse d'un recyclage.

„Certains médecins achètent leurs produits en Chine car ils sont moins chers. Au Luxembourg, seuls l'Azzalure, le Vistabel, le Bocouture et le Dysport pour la toxine botulique sont autorisés“, conclut Christian De Greff.

Des règles qui ne sont pas assez strictes

Les deux médecins, bien qu'appartenant à des disciplines différentes, sont du même avis sur le sujet: les règles ne sont pas assez strictes et il en va de la santé publique.

„La médecine esthétique ne peut être exercée comme un commerce“ reprend le docteur François Alamigeon, „Les patients ne sont pas assez protégés et le fait d'être médecin ne permet pas de s'affranchir d'une formation adaptée ni d'un dispositif médical précis“.

„Quand vous êtes en perte de clientèle ou que votre cabinet marche un peu moins bien, le marché de l'injection peut s'avérer très lucratif“, renchérit le docteur De Greff, „c'est rapide, ne demande pas d'investissement particulier et quand on sait que certaines personnes mettent l'équivalent du salaire minimum et ceci deux fois par an pour des injections au visage, on comprend mieux pourquoi tant de médecins en proposent!“

Pour ces médecins, c'est au Collège médical de réagir et de renforcer les contrôles.

«On n'a pas les moyens de tout contrôler»

„C'est sûr“, débute le président du Collège médical, Pit Buchler, „aucun acte médical n'est anodin. Cependant, on ne peut interdire à un médecin qui le souhaite de faire des injections car la toxine botulique et l'acide hyaluronique peuvent être utilisés par tout le corps médical“.

Le docteur Buchler nous rappelle ensuite que les tatouages et les piercings ont connu de nouvelles mesures l'été dernier au moment où le ministre de la Santé, Lydia Mutsch, a interdit le branding et le cutting sur les mineurs sans l'aval d'un parent ou d'un tuteur et que la question des injections n'est pas la seule question préoccupante en terme de santé publique. On se rappelle également les mesures qui ont été prises par le ministère de la Santé en ce qui concerne les cabines à UV et les mineurs en 2015.

"Le Collège médical ne peut pas tout contrôler et pas seulement en terme de médecine esthétique", poursuit le docteur Buchler, Cependant, lorsqu'on nous signale un abus ou un problème, nous intervenons.

On est déjà intervenu pour des problèmes d'injections et de chirurgie plastique".

Une multiplication des praticiens, des produits qui ne sont pas référencés en tant que "dispositifs médicaux" mais "esthétiques", le ministère de la Santé a conscience qu'une mise au point est plus que nécessaire au Grand-Duché.

"Actuellement, la loi ne prévoit pas de référencement précis des produits utilisés pour les injections", explique Monique Putz du ministère, "mais le pays est fortement engagé au sein de l'Union Européenne pour qu'une révision soit menée et inclue dans les dispositifs médicaux ces substances qui sont actuellement classés comme produits esthétiques".

D'ici trois ou quatre ans, l'UE devrait se doter d'une liste complète des produits qu'il sera possible d'utiliser. Un contrôle plus systématique des médecins pratiquant les injections devrait se mettre alors en place de manière plus systématique.



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