Croisière

Cambodge et Vietnam au fil du Mékong

Par Christelle Brucker, à Saïgon

En septembre dernier, c'est sur le Mékong que la compagnie CroisiEurope a inauguré en grande pompe son tout dernier bateau de luxe, le RV Indochine II, superbe navire 5 ancres entièrement décoré dans le style néo-colonial.

Nous avons eu la chance de le découvrir avant qu'il n'accueille ses premiers passagers et nous avons participé à l'une des croisières sur le delta du Mékong proposée au catalogue 2018 de CroisiEurope.

Voici notre récit de voyage entre histoire et culture, à la rencontre du Cambodge et du Vietnam, au fil du mythique fleuve nourricier. 

Nous débarquons à l'aéroport de Siem Reap, 2e ville du pays, après 14 heures de vol au départ de Paris. Le bateau nous attend à Phnom Penh, c'est donc à pied que notre périple commence.

Angkor, joyau à ciel ouvert

Dans la moiteur du mois de septembre cambodgien, nous partons à la découverte de l'un des trésors de l'Asie: l'immense site des ruines d'Angkor, capitale de l'empire khmer du 8e au 15e siècle, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1992.

Chaque année, plus d'un million de personnes se perdent dans le dédale de ses temples millénaires sous les yeux des Apsaras et autres divinités sculptées en bas-relief. Lors de notre visite au début du mois de septembre, l'endroit échappe aux hordes de touristes de la haute saison. 

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Nous explorons d'abord Angkor Thom, aussi appelé "temple aux 1.000 visages" mais "il n'y en a que 172" précise notre guide francophone, Manyl. Le Bayon, l'un des derniers temples-montagnes édifiés à Angkor, se trouve au centre d'Angkor Thom. 

Ni clou, ni ciment en ces lieux emprunts de spiritualité: les blocs de grès finement taillés sont empilés les uns sur les autres, formant sur les 4 faces de chaque tour monumentale le visage souriant de Bouddha. On se sent un brin observés...

Les ombrelles colorées des groupes de touristes chinois cassent la monochromie de cet endroit mystérieux qu'il faut déjà quitter. 

Direction Ta Prohm, à un kilomètre, certainement le plus étonnant des temples du site d'Angkor: la jungle a lentement englouti ses vestiges, les lianes s’agrippant aux murs d'enceintes, les racines des "fromagers" ondulant sous les dallages et dégoulinant sur les toitures écroulées.

Le décor rappelle les films d'Indiana Jones. Le site est figé, dans l'état où les explorateurs l'ont redécouvert au début du 20e siècle ou presque: les pierres ont été stabilisées pour ouvrir l'accès au public et le parcours est balisé.

Au milieu de la carte postale, les traces du martyr

Sur le chemin d'Angkor Vat, dans les rues de Siem Reap, quelque chose nous frappe: la jeunesse des habitants, quasiment tous trentenaires avec de très jeunes enfants.

Partout autour de nous, des bébés et des enfants. Personne au-dessus de 60 ans. Les traces d'années de martyr
Partout autour de nous, des bébés et des enfants. Personne au-dessus de 60 ans. Les traces d'années de martyr
Christelle Brucker / DR

Manyl explique, avec un air grave: "C'est une conséquence des guerres successives et de la répression criminelle du régime des Khmers rouges. Il n'y a plus de personnes âgées ici..."

Il raconte la famine organisée et les exécutions, pour qui ose manger plus que la ration autorisée. Il confie que son frère, sa belle-sœur et leurs enfants ont été brûlés vifs pour avoir voulu manger à leur faim. 

Cette facette sombre de l'histoire contemporaine du Cambodge et du Vietnam, nous allons la découvrir au cours de notre voyage. Manyl, qui a perdu la moitié de sa famille durant cette période, n'oublie pas, mais se concentre sur le présent: "Nous sommes très heureux de la situation actuelle. Les gens qui ont connu le Cambodge dévasté d'il y a 15 ans n'en reviennent pas du changement."

Face aux cinq tours d'Angkor Vat

Entouré de douves de près de 200 mètres de large, se dresse enfin devant nous le joyau de la région, 8e merveille du monde pour certains: Angkor Vat, le plus grand temple de l'ancienne cité khmère, datant du 12e siècle et incroyablement conservé.

Nous sommes dimanche et beaucoup de familles cambodgiennes sont venues pique-niquer sur les rives. En ce début d'après-midi, les adultes s'offrent une sieste dans leur hamac pliable tandis que les enfants jouent au ballon. L'atmosphère est calme, paisible. 

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Il nous faut de longues minutes pour traverser le nouveau pont flottant, inauguré en mai 2017, qui mène au temple. L'original est en réfection pour trois ans. 

A l'intérieur, de vastes étendues symétriques où se mêlent eau et végétation. Le site s'étend sur près de 200 hectares. Au loin, la silhouette des cinq tours qui figurent aujourd'hui sur le drapeau national découpent le ciel bleu. Près de nous, un couple de mariés cambodgiens se fait prendre en photo.

A la rencontre des bonzes

Dans le temple, partout, des bas-reliefs ciselés témoignent de la vie quotidienne de l'époque, des grandes guerres, des croyances religieuses, formant un exceptionnel recueil de légendes gravé dans la pierre. Dans le cloître aux bassins, nous tombons sur un jeune bonze assis en lotus: en échange d'un don, il récite une bénédiction et noue autour de notre poignet un lien de coton censé nous apporter prospérité et protection.

Plusieurs galeries se succèdent avant d'atteindre le cœur de l'édifice. Le sanctuaire central. Les cinq tours en forme de lotus se dressent au sommet de 12 rampes d'escaliers aussi abruptes que des falaises: un symbole en référence aux difficultés à accéder au royaume des dieux.   

Norodom Sihamoni, le roi danseur

Un vol nous emmène jusqu'à la capitale, Phnom Penh, zone urbaine la plus peuplée du pays avec 3 millions d'habitants. Notre bateau est à quai, sur le Mékong, non loin du Palais royal. 

Sur 16 hectares, nous découvrons la résidence du roi Norodom Sihamoni, désigné à contrecœur pour succéder à son père, Norodom Sihanouk, à son abdication en 2004.

Agé de 64 ans, ce monarque avant tout artiste, passionné de musique, de cinéma et danseur classique de formation, a vécu quasiment toute sa vie hors du Cambodge: à Prague dans ses jeunes années, puis à Paris où il fut professeur de danse classique.

Il ne s'est jamais marié et n'a donc pas d'héritier, ce qui fait dire aux Cambodgiens, avec malice, qu'il est "célibataire comme Jean-Claude Brialy".

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Nous arpentons les rues de la capitale, cernés par les scooters, moyen de locomotion le plus répandu ici: les Cambodgiens les enfourchent en famille, parents et enfants, jusqu'à 5 personnes sur un engin si le petit dernier tient encore dans les bras de sa mère.

Au-dessus de nos têtes, des kilomètres de câbles électriques courent en torsades le long des façades jusqu'aux poteaux des carrefours où ils viennent s'enrouler comme des spaghetti autour d'une fourchette. "C'est ça, le réseau électrique de chez nous", s'amuse Vong, notre guide pour le reste du séjour.

Mais ce sont d'autres fils qui attirent notre attention. Là, sur la droite. Enroulés sur le  haut des vieux murs blancs: des barbelés. 

Dans les murs hantés de la prison des Khmers rouges

Nous y sommes. Autrefois, Tuol Sleng fut un lycée. Avec ses arbres, ses salles de classe et ses agrès de gymnastique dans la cour de récréation. En 1975, les Khmers rouges prennent  le pouvoir et font régner la terreur à travers un régime communiste extrêmement dur.

Ils ouvrent près de 200 prisons dans le pays. Tuol Sleng ou S-21, de son nom de code, sera la prison centrale. Celle réservée aux "traîtres" internes au régime. Une prison dont on ne sort pas vivant. 

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Les salles de classe sont transformées en salles d'interrogatoire, en salles de torture. On met des barreaux aux fenêtres, des barbelés aux balcons des étages. Les agrès de gymnastique deviennent des potences.

20.000 personnes seront assassinées en ces lieux. Hommes, femmes, enfants, accusés d'être des "opposants au régime". A leur arrivée à S-21, ils sont  pris en photo. Puis, à leur mort. Une façon de prouver l'extermination de ces "ennemis de l'Etat".

Le rez-de-chaussée du bâtiment A est tapissé des portraits de ces fantômes qui hantent pour toujours l'ancien lycée devenu musée du génocide. Dans le silence, leurs regards d'abord. Puis leurs ossements: la dernière salle contient des piles de crânes humains. Les leurs. 

Insoutenable. Nous sortons en larmes. C'est le moment que Vong choisit pour s'ouvrir à nous. Assis sur un banc, il raconte comment lui et sa famille ont traversé  ces années noires. 

"On voyait les corps flotter sur la rivière"

"Avec ma famille, on habitait Phnom Penh. Les Khmers rouges nous ont envoyés dans une zone marécageuse, inondée 3 à 4 mois de l’année. Sur les 3.000 personnes envoyées là-bas, seuls 300 ont survécu."

"J’ai perdu beaucoup de membres de ma famille. Mon père a été arrêté une nuit, accusé d’être un fonctionnaire de l’ancien régime donc dangereux. On ne l'a plus jamais revu. Un de mes frères et une de mes sœurs ont succombé à l’épuisement physique. La famine était totale."

"A partir de 1976, la cuisine collective était obligatoire au camp mais pendant les inondations, tout était sous l’eau. C’était le moment le plus critique."

"Dans le courant de la rivière, on voyait les corps passer. Tous les jours. J’avais 15 ans. On regardait ça, épuisés, affamés." Vong met la main devant sa bouche et étouffe un sanglot. "On regardant ces corps flotter, on se demandait quand ce serait notre tour."

Demain, on sera au Vietnam

Marqués par le récit de Vong, nous rejoignons le bateau en bus, dans la nuit noire. La température a un peu baissé. Personne n'ose parler après ça.

A la douleur d'avoir vu de si près la folie des hommes se mêle l'étrange sentiment d'avoir le privilège d'être là, de pouvoir comprendre un épisode majeur de notre histoire en s'imprégnant des lieux, des visages, de pouvoir entendre la parole des victimes, au lieu de lire ça dans un livre. 

Depuis le pont supérieur, les lumières de Phnom Penh s'éloignent. On lève l'ancre pour Chau Doc. Demain, au lever du soleil, on sera au Vietnam. 

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Huit hamacs surplombant les rizières à perte de vue 

Sous un ciel gris perle et une pluie fine, nous découvrons les maisons sur pilotis qui bordent le Mékong côté vietnamien, en amont de Chau Doc. Ici, proche de l'Equateur, les gens vivent avec le soleil, qui se lève à 6 heures et se couche à 18 heures, en une vingtaine de minutes.

Nous prenons la direction du mont Sam, colline sacrée parsemée de petits temples et qui offre un point de vue unique sur la frontière. C'est une promenade très populaire pour les gens du coin.

Au sommet, une famille vietnamienne exploite un bar-restaurant et une petite épicerie. Ils nous laissent pénétrer à l'arrière de leur abri, dans une "chambre" en plein air digne de Robinson où sont alignés 8 hamacs. 

C'est face à ce panorama époustouflant et au son des oiseaux de la maison que grands-parents, parents et enfants, s'endorment chaque soir. Devant nous, les rizières s'étalent à perte de vue.

Le riz est cultivé dans le bassin du Mékong depuis le 1er siècle, à raison de 2 à 3 récoltes par an. La production annuelle de l'ensemble des rizières du delta peut nourrir 300 millions de personnes. C'est aussi l'une des régions les plus productrices de poissons d'eau douce. Les ressources naturelles du fleuve lui ont d'ailleurs donné son nom: littéralement, Me Kong signifie "fleuve mère".

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De retour sur le RV Indochine II, nous partons vers Sa Dec, petite ville authentique de 120.000 habitants. A l'époque coloniale, elle était surnommée "le jardin de la Cochinchine" pour son horticulture. 

Sur les pas de Marguerite Duras à Sa Dec

Ses maisons aux façades étroites et colorées donnent à Sa Dec un petit air des villages de pêcheurs qu'on peut voir en Italie, autour de Venise. "Les façades sont réduites au maximum car le régime communiste taxe les habitations en fonction de l'espace occupé sur la voie publique", indique Vong. Ce qui donne des maisons et des boutiques très profondes, en forme de long couloir, mais très peu large.

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Sa Dec a été rendue célèbre par Marguerite Duras, l'enfant du pays, dont le roman semi-autobiographique L'Amant se déroule en partie dans ces rues. On peut d'ailleurs visiter la maison natale de Huynh Thuy Le, le véritable amant de l'écrivain française, au 255 A rue Nguyen Hue. Incontournable pour les touristes.

Vous prendrez bien un peu de rat?

Au marché, parmi les légumes, les fruits, les volailles et les poissons, on trouve aussi... des rats bien dodus ou des gros crapauds, fraîchement dépecés sur place. L'agriculture et l'élevage sont les activités les plus répandues dans les villages.

Chaque jour, les paysans viennent vendre leur production au marché. Ici, il n'y a pas de réfrigérateur, pas de moyen pour conserver les aliments. Les familles viennent donc acheter le matin les denrées pour la journée. Et c'est directement sur les stands que les vendeurs épluchent, découpent, cisaillent, accroupis sur un petit plan de travail.

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Notre dernière escale sera Hô-Chi-Minh-Ville, l'ancienne Saïgon. La métropole du sud et poumon économique du Vietnam compte plus de 10 millions d'habitants. Mais ne dites surtout pas Hô-Chi-Minh-Ville car les Vietnamiens rejettent ce nom, imposé par  les Khmers rouges à leur prise de pouvoir en 1975. Ici, tout le monde dit Saïgon.   

Saïgon et le manège des deux-roues

Notre balade dans la ville, au milieu des scooters omniprésents ici (près de 9 millions en circulation) nous mène d'abord au cœur du quartier chinois de Cholon, avec ses échoppes et son marché couvert, débordant de stands et de marchandises de toutes sortes: des plus traditionnelles aux plus exotiques. File indienne obligatoire le long des boutiques: pas un seul cm carré n'est perdu!

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Les quincailleries côtoient les épiceries et les herboristeries, dans des stands où tout est conditionné et entreposé en sachets et bien en bocal. La médecine traditionnelle chinoise est aussi très présente: ainsi trouve-t-on ici toutes sortes de "remèdes" comme de la poudre d'os de tigre concassés contre les rhumatismes ou les ulcères, des sirops à la bile d'ours pour soigner le foie, ou encore de l'extrait de corne de rhinocéros et de l'hippocampe séché auxquels on prêtent des vertus aphrodisiaques. 

L'empreinte coloniale

Nous quittons Cholon pour découvrir une partie de la ville marquée de l'empreinte coloniale: la cathédrale Notre-Dame, en briques rouges directement importées de Toulouse, et la Poste centrale, dont ont doit la charpente métallique à Gustave Eiffel.

Pour traverser la rue, c'est toute une technique: "Quoiqu'il arrive, ne courez pas", prévient notre guide. "Il suffit de se lancer, de marcher à allure constante, sans courir et sans vous arrêter. Les scooters vous éviteront."

Facile à dire! On se lance en groupe avec une petite angoisse tout de même: ça passe! Ici, les deux-roues grouillent dans un flot incessant. A bord, tout se transporte, avec parfois des numéros d'équilibristes impressionnants qui se jouent sous nos yeux, comme cet ado qui se fraye un chemin au carrefour... une machine à laver bien sanglée sur sa Honda.

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