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Une extrême droite en cravate
International 4 min. 05.06.2019

Une extrême droite en cravate

Tom Van Grieken à son arrivée au Palais du roi Philippe de Belgique, le 29 mai 2019.

Une extrême droite en cravate

Tom Van Grieken à son arrivée au Palais du roi Philippe de Belgique, le 29 mai 2019.
Photo: AFP
International 4 min. 05.06.2019

Une extrême droite en cravate

Le Vlaams Belang renonce aux oripeaux du fascisme pour revenir en force dans le feu politique.

Par Max Helleff (Bruxelles) - Pour bien des francophones, il représente la violence et le racisme de l'extrême droite. Le 26 mai dernier dans un hôtel de Londerzeel, c'est pourtant sur un ton amène que Filip Dewinter s'est exprimé au micro de la RTBF. Puis il a écouté tranquillement Bart De Wever dont le discours était alors retransmis sur grand écran. 

Epuisé, le leader de la N-VA y reconnaissait avoir perdu les élections («L'électeur ne se trompe jamais») et disait être prêt à rencontrer tous les partis en vue de la formation d'un gouvernement flamand, même le Vlaams Belang… Filip Dewinter, Gerolf Annemans, Frank Van Hecke… tous ces noms ont longtemps donné des frissons aux Wallons et aux Bruxellois. Ils résonnaient comme la promesse d'en finir avec la Belgique. Tous furent en effet des chevilles ouvrières du Vlaams Blok, l'ancêtre du Vlaams Belang, créé en 1977 par l'ultranationaliste Karel Dillen. Un parti indépendantiste flamand défendant un nationaliste ethnique, régulièrement taxé de racisme.

Quinze ans pour un retour

En 2004, une décision de la cour de cassation avait logiquement confirmé la condamnation de plusieurs associations proches du Vlaams Blok pour racisme et xénophobie. Aussitôt, le Blok avait entrepris sa mue pour devenir le «Belang» («Intérêt»). Il aura toutefois fallu quinze ans pour que le parti d'extrême droite flamand revienne au meilleur de sa forme. 

En 2004, le «Blok» avait recueilli 24 % des votes aux élections du Parlement flamand, devenant ainsi la deuxième formation politique du nord du pays, derrière un cartel rassemblant les chrétiens-démocrates du CD&V et un petit parti jusque-là inconnu nommé «Nieuwe-Vlaamse Alliantie». A la tête de cette «N-VA», la Belgique découvrit un leader pugnace et calculateur qui exaltait lui aussi le nationalisme flamand, mais en multipliant les citations latines: Bart De Wever.

Bart De Wever, au soir du 26 mai 2019, lors de son discours suite aux élections européennes en Belgique.
Bart De Wever, au soir du 26 mai 2019, lors de son discours suite aux élections européennes en Belgique.
Photo: AFP

On connaît la suite: considéré comme pestiféré, isolé par un cordon sanitaire, le «Blok» devenu «Belang» perdit progressivement en puissance alors que la N-VA se mit à grimper dans les sondages. En 2010, la N-VA se hissa au rang de premier parti de Belgique, laissant loin derrière lui le Vlaams Belang. L'idée maîtresse de Bart De Wever a été d'apporter un visage respectable au nationalisme flamand. 

Avec lui, les insultes racistes et les bagarres de rue sont devenues plus rares. De Wever a rendu la N-VA «adaptable» – mais jusqu'à quel point? – au fédéralisme à la Belge. Tout au long de la législature qui vient de s'achever, il a été l'aiguillon du gouvernement Michel. Quitte à rappeler de temps à autre que l'agenda nationaliste flamand n'est que momentanément rangé au tiroir, comme le réaffirme son positionnement en faveur du confédéralisme.

La carte Tom Van Grieken

Paradoxalement, c'est une stratégie proche qui vaut aujourd'hui au Vlaams Belang d'être redevenu le second parti de Flandre, et le troisième de Belgique. En 2014, l'eurodéputé Filip Dewinter et l'idéologue Gerolf Annemans ont laissé la direction du parti à un jeune diplômé en communication alors âgé de 28 ans: Tom Van Grieken. Jusque-là, cet ambitieux avait surtout fait parler de lui en amenant de la saucisse de porc lors d'un barbecue halal organisé dans une école de Schoten, à l'est d'Anvers – une «recette» empruntée aux Identitaires français. Devenu président, Van Grieken a pris le pari d'adoucir l'image du Vlaams Belang en se faisant moins virulent face à l'islam, plus social, mais toujours aussi dur face à l'immigration.

«Le Vlaams Belang n'a jamais été extrémiste, ni raciste. C'est ce que les médias racontent. Cela fait quinze ans que nous nous appelons Vlaams Belang. Si quelqu'un nous accuse de racisme, vous devez le prouver ou porter plainte. Je tourne le dos à cela. Je ne suis pas du tout d'accord. Il s'agit d'un nouveau Vlaams Belang, avec un programme démocratique qui ne ferme pas la porte et qui ne veut pas aller dans l'opposition», expliquait Tom Van Grieken le 26 mai dernier sur la chaîne belge RTBF.

400.000 euros de budget

Une génération en a remplacé une autre. La détestation que vouaient Karel Dillen et ses affidés à l'Etat belge, coupable selon eux d'avoir réprimé trop sévèrement les collaborateurs flamands du IIIe Reich, a fait place à une gestion presque entreprenariale où il convient de soigner l'image du Vlaams Belang pour mieux le vendre. 

Les médias francophones doutent toutefois que le parti ait vraiment changé. Van Grieken n'est-il pas d'ailleurs épaulé par le sulfureux Dries Van Langenhove, fondateur du mouvement extrémiste Schild en Vriend? Le nationalisme ethnique est toujours bien là. Il se vend sur internet où il racole la jeunesse – moyennant un budget de 400.000 euros pour cette seule fin de campagne électorale. Et il veut toujours la fin de la Belgique. «Par évaporation».

Le 28 mai, le roi Philippe a reçu Tom Van Grieken. Une seconde rencontre est déjà prévue entre le même Van Grieken et Bart De Wever, preuve que le Belang est devenu un parti sur lequel il faudra compter pour la formation d'un prochain gouvernement, flamand tout au moins. Au nord du pays, il est devenu pleinement fréquentable. 


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