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Rapatriement en France: Emilie König, la reine déchue de Daech
Emilie König, ancienne djihadiste, voudrait retourner en France.

Rapatriement en France: Emilie König, la reine déchue de Daech

Photo: AFP
Emilie König, ancienne djihadiste, voudrait retourner en France.
International 7 min. 11.01.2018

Rapatriement en France: Emilie König, la reine déchue de Daech

Gaston CARRE
Gaston CARRE
La France est confrontée à ce dilemme terrible: rapatrier des djihadistes dont personne ne veut ou les abandonner aux mains de leurs nouveaux maîtres. Emilie König, recruteuse en chef chez Daech puis capturée par des Kurdes, demande à comparaître en France.

Par Gaston Carré

Voilà des jours que l'on parlait d'Emilie König, sans en voir davantage que le voile dont elle se couvrait jusqu'alors pour ses interventions en vidéo, quand elle draguait les candidats français au djihad, ou quand elle les appelait à s'en prendre aux épouses des militaires français au Mali.

Née il y a 31 ans à Lorient (Bretagne), Emilie König se convertit à l'islam au contact de son premier mari, algérien d'origine, qui sera emprisonné pour trafic de drogue. Elle apprend l'arabe, se fait appeler Samra et prend le voile. Bien vite elle entre en contact avec les activistes du groupe nantais Forsane Alizza et entame sa radicalisation. La «carrière» d'Emilie König sera telle que son nom figure désormais dans la liste noire de «combattants terroristes étrangers» établie par les autorités américaines.

«Samra» recrute...

Après la dissolution de Forsane Alizza, la jeune femme débute son activité de «communicante» au service du djihad, ouvrant des pages Facebook appelant à la «guerre sainte». Au mois de mai 2012, elle laisse en France ses deux enfants et se rend en Syrie. «Samra» ne participe pas aux opérations armées mais se mobilise dans les services de recrutement.

L'«Etat islamique» (Daech) est largement chassé désormais des terres dont le groupe s'était emparé à partir de 2014, au cours d'une campagne militaire qui avait culminé avec la prise de Mossoul en Irak. Intervenant en premières lignes des opérations de reconquête, les combattants kurdes procèdent sans peine à l'arrestation de djihadistes étrangers que Daech pour partie a abandonnés à leur sort. Emilie König est arrêtée en décembre de l'année dernière près de Raqqa, la «capitale» de Daech en Syrie, et se trouve désormais dans le centre de détention des Kurdes syriens.

...et Emilie se dévoile

A-t-elle été malmenée, comme le craignent ses proches et son avocat, qui s'appuie sur l'hypothèse de tortures éventuelles pour relayer la démarche de la jeune femme qui demande à être rapatriée à Paris pour répondre à la justice française?

L'enjeu pour la France: éviter le retour de «ses» djihadistes sans se déjuger sur le plan moral.

Emilie König vient de rendre compte, elle-même et à visage découvert, de ses conditions de détention. Diffusée lundi par le service de presse des «Unités de protection du peuple», la milice kurde qui l’a arrêtée, une courte vidéo la montre en train de répondre, en arabe, à une série de questions, sans indications sur le lieu et la date de l’enregistrement. Non, elle n'est pas torturée. Elle est «bien traitée» au contraire, a pu s'entretenir avec sa mère et parler avec ses enfants.

En survêtement rose, piercing à la narine gauche, la jeune femme reconnaît s'être rendue en Syrie en 2012, et précise qu'elle y a rejoint un second mari, préalablement connu via Skype – celui-ci aurait été tué en 2015 par des frappes aériennes de la coalition menée par les Etas-Unis.

Or Emilie König affirme qu'elle a été interrogée selon des procédures similaires à celles qui lui auraient été réservées en France. Et on comprend alors que cette déclaration, dont la spontanéité sans doute n'est pas assurée, «arrange» à la fois les Kurdes et la France, sans pour autant répondre à l'intérêt de König elle-même.

Femmes dans les ruines d'Alep. Fin 2012, alors qu’elle se faisait appeler «Samra», Emilie König s'était rendue dans cette ville de Syrie pour «rejoindre le front dans un groupe de sœurs combattantes».
Femmes dans les ruines d'Alep. Fin 2012, alors qu’elle se faisait appeler «Samra», Emilie König s'était rendue dans cette ville de Syrie pour «rejoindre le front dans un groupe de sœurs combattantes».
Photo: AFP

Ainsi les Kurdes syriens, en quête de crédibilité internationale dans leur quête d'un Kurdistan, se prévalent-ils d'institutions à même d'exercer une justice en bonne et due forme. Tandis que la France pour sa part peut, sans trop de contorsions morales, laisser la jeune femme aux Kurdes dans la mesure où la ligne officielle de Paris consistait d'emblée à dire que des djihadistes français capturés resteraient aux mains des pays où ils sont détenus dans la mesure où ceux-ci disposent d'instances judiciaires pouvant traiter leur cas. 

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a récemment confirmé la volonté de Paris de voir ses ressortissants jugés sur leurs lieux de capture, si les «institutions judiciaires sont en capacité d’assurer un procès équitable» avec des «droits de la défense respectés». En d'autres termes, par cette vidéo Emilie König a signé son propre avis de détention par les Kurdes de Syrie, les autorités françaises se sentant habilitée à l'abandonner au terme d'une approche dont elles ont elles-mêmes défini, hâtivement sans doute, les modalités. Celles-ci sont-elles viables? Un avocat syrien en doute: «A partir du moment où le gouvernement français a parlé de justice sur place, il s’est condamné à reconnaître le système judiciaire du Kurdistan, explique un ancien avocat syrien. Or le Kurdistan n’est pas un Etat. L’imbroglio est total.»

«Plus déçus que repentis»

L'avocat d'Emilie König pour sa part s'insurge: Macron, dit-il en substance, s'en sort par une «pirouette» en affirmant qu'on traiterait les dossiers de djihadistes «au cas par cas». Que signifierait cette élasticité? «Faut-il traiter différemment les femmes des hommes? Le cas par cas serait un piège pour l’Etat de droit», s’indigne l’avocat.

Le djihadisme a reculé en ses territoires, en Irak et en Syrie, mais il a avancé dans les esprits, en Europe. Il faudra du temps encore pour comprendre à quel point le terrorisme djihadiste a brouillé les codes usuels de la bienséance morale et de l'exigence éthique. Un indice de ce «brouillage» fut livré par la France il y a quelques semaines déjà, quand face à la question des djihadistes étrangers en Syrie une ministre prononça des mots qui auraient été irrecevables il y a cinq ans encore: «Si des djihadistes périssent dans les combats, je dirais que c'est tant mieux». Ces mots ont été formulés par la ministre des Armées, Florence Parly, quelques heures avant la chute de Raqqa.

François Molins laisse entendre, à mi-mot, que la France ne fera pas preuve d'empressement dans une éventuelle tentative de «récupérer» ses brebis galeuses. «Il faut se départir de toute naïveté» au sujet des djihadistes et de leur famille affirme le procureur. Evoque le retour de certains intégristes, Molins ajoute: «Je n'ai pas perçu de regrets dans ce que j'ai entendu», concluant qu'il fut confronté à des gens qui sont «beaucoup plus déçus que repentis».

Dans les rangs politiques cette réticence se formule autrement, mais le sens des mots est le même: «il faut protéger les enfants, certes, mais il faut d'abord protéger la France», disait récemment le vice-président du Front national, Nicolas Bay, affirmant tout haut sans doute ce que beaucoup de politiques pensent tout bas.

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Le cas douloureux des enfants

On estime à 700 le nombre des djihadistes français se trouvant encore en Syrie et en Irak, dont 295 femmes et 28 mineurs combattants de plus de 15 ans répertoriés avant leur départ. 400 mineurs français de moins de 15 ans se trouveraient en Irak et en Syrie. Le procureur de Paris, François Molins, rappelle que nombre de ces femmes et enfants ont été formés au maniement des armes, pour ne pas dire en toutes lettres que les mineurs du djihad peuvent être aussi dangereux que leurs géniteurs. Concernant ces enfants, le président Macron affirme qu'«ils font l’objet, pour ceux qui sont revenus et ceux qui reviendront, d’une procédure toute particulière et d’un suivi très particulier, notamment sur le plan médical et psychiatrique», tout en insistant sur sa volonté de faire traiter les situations «au cas par cas». Selon Emmanuel Macron, «il y en a qui peuvent revenir sans qu'ils soient rapatriés, il y en a qui peuvent être rapatriés, et il y en a qui seront jugés avec leurs familles, dans certaines circonstances, dans les pays où ils sont, en particulier l'Irak.» Ce principe est dénoncé par des avocats et représentants de familles concernées. Les propos du président sont jugés «indignes» et «irresponsables», selon ces représentants qui clament que «les enfants sont innocents». «En faisant du cas par cas on va décomposer les familles. Or c’est cette décomposition qui a favorisé en France le terreau de la radicalisation.» Certains prônent une prise en charge des enfants par leurs grands-parents.


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