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«Que les gens puissent vivre dignement de leur travail»
International 7 min. 14.01.2020

«Que les gens puissent vivre dignement de leur travail»

Nicolas Schmit, ce lundi lors de la première visite au Luxembourg d'Ursula von der Leyen. Le Luxembourgeois lance ce mardi le chantier du dispositif minimal commun sur les salaires.

«Que les gens puissent vivre dignement de leur travail»

Nicolas Schmit, ce lundi lors de la première visite au Luxembourg d'Ursula von der Leyen. Le Luxembourgeois lance ce mardi le chantier du dispositif minimal commun sur les salaires.
Photo: Chris Karaba
International 7 min. 14.01.2020

«Que les gens puissent vivre dignement de leur travail»

Didier HIEGEL
Didier HIEGEL
En présentant, ce mardi, sa proposition de salaire minimum européen, Nicolas Schmit plaide pour une économie au service de tous. Le projet défendu par le nouveau commissaire européen à l’Emploi doit «progressivement faire converger les conditions sociales en Europe». Interview.

Elément de base du projet «Socle des droits sociaux», le salaire minimum européen est actuellement votre cheval de bataille. Etes-vous parti d'une feuille blanche ou avez-vous repris les idées avancées dès 2014? 

Nicolas Schmit - «C'est une idée qui a été mise en avant par Jean-Claude Juncker, mais aussi par d'autres puisque ce point relatif au salaire minimum européen figurait également dans le programme électoral des socialistes et démocrates européens. Plus en détail, c'est le sixième principe de la charte du "Socle des droits sociaux" auquel je me réfère, mais aussi, et bien sûr, à l'annonce faite par la présidente de la Commission (Ursula von der Leyen, ndlr) dans son discours devant le Parlement européen, en juillet. 

Elle avait alors annoncé un cadre légal pour les salaires minimums en Europe. Le document que la Commission va adopter ce mardi va ouvrir une phase de consultation des partenaires sociaux. Il faut que les gens puissent vivre dignement de leur travail.

Dans les grandes lignes, à quoi devrait correspondre le salaire minimum européen?

Nous n'y sommes pas encore. Nous allons d'abord fournir des arguments pour dire pourquoi il est utile de posséder un cadre pour établir un salaire minimum en Europe. La consultation ne se fait pas sur une proposition déjà bien établie, mais sur un projet assorti d'un certain nombre d'arguments. Primo, les écarts sur les salaires en Europe, et notamment sur les salaires minimums, sont énormes. Nous avons des écarts de productivité globale qui sont à peu près de un à trois et nous avons des écarts de salaire minimum qui vont de un à six. C'est un fait, productivité et salaires ne correspondent pas du tout.

Nous devons donc avoir davantage de convergence et augmenter les salaires dans les pays où ils sont faibles. Nous voulons une convergence sociale parallèlement à la convergence économique. Nous voulons des salaires qui incitent aussi les jeunes à rester dans leur pays. 

La semaine dernière, la Commission était en Croatie. Le problème numéro un des Croates – ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à y être confrontés - est qu'ils «perdent » leur jeunesse. Ces jeunes sont attirés par des conditions sociales et des salaires plus élevés ailleurs. Ce n'est pas le seul élément à prendre en compte, mais il faut aussi améliorer les conditions salariales dans un certain nombre d'États.  

C'est donc sur ces bases que nous allons consulter les partenaires sociaux une première fois, puis une deuxième, avant de proposer un cadre précis. Bien sûr, nous avons des idées de comment ce cadre légal peut être composé, mais je laisse les partenaires sociaux s'exprimer. Je ne veux pas donner l'impression que tout est déjà décidé.

Ce sont les arguments que vous avez développés quand vous avez pris votre bâton de pèlerin et visité vos partenaires scandinaves…

...la question des pays qui n'ont pas de salaire minimum existe en effet. C'est le cas des pays nordiques, de l'Autriche, de l'Italie, alors que Chypre est, semble-t-il, en train d'introduire un salaire minimum légal. J'ai eu des entretiens avec les syndicats, les employeurs et les gouvernements dans les pays nordiques pour leur dire qu'on ne veut surtout pas affaiblir, changer ou impacter négativement leur système basé sur les conventions collectives. 

Il est clair que si nous sommes pour des ajustements, des adaptations, des augmentations du salaire minimum dans les pays où ils sont extrêmement faibles, nous sommes encore plus favorables à la négociation collective. Nous espérons qu'à travers les salaires minimums, nous pourrons, en parallèle,  promouvoir aussi le système de négociation collective. 

Vous avez été longtemps ministre du Travail. Devons-nous nous attendre à des négociations à la «mode luxembourgeoise»?

Ce n'est pas le cas car l'Europe a ses propres règles. Elles nous viennent de Jacques Delors qui, au niveau des traités, a poussé pour cette approche du dialogue social. Mais bien entendu, entre les consultations officielles, il y aura des consultations officieuses. Ce fut le cas dernièrement dans les pays nordiques, ce sera le cas pour d'autres États membres. A court terme, j'ai programmé une visite en Pologne. Je vais aussi me rendre en Hongrie. 

La lutte contre la pauvreté, notamment la pauvreté des enfants, est une autre priorité de Nicolas Schmit.
La lutte contre la pauvreté, notamment la pauvreté des enfants, est une autre priorité de Nicolas Schmit.
Photo: Christophe Karaba

En ce mois de janvier, vous allez aussi présenter un agenda détaillé des principales dispositions législatives sur lesquelles vous avez travaillé. Pouvez-vous nous les détailler?

La présidente de la Commission a annoncé qu'on allait mettre en œuvre le pilier des droits sociaux européens. C'est aussi ce qu'a demandé le Conseil européen, lors de sa réunion à Sibiu. Nous allons donc présenter, ce mardi, un document qui détaille un peu les différents aspects, avec, entre autres, un premier programme pour les deux années à venir. L'idée est de rapidement mettre en œuvre certaines mesures. Le salaire minimum en est une. Il y aura également, début mars, une réforme de «l'agenda des compétences».

En cette période de grandes transformations, à la fois économiques, technologiques et surtout celles liées au changement climatique, il nous apparaît fondamental d'améliorer les compétences des travailleurs. C'est ainsi que, dès mars, nous allons présenter, un peu dans le contexte du nouvel agenda de la politique industrielle, un nouvel agenda sur les compétences. 

Nicolas Schmit devrait présenter une nouvelle «Garantie pour la jeunesse» lors du troisième trimestre de cette année.
Nicolas Schmit devrait présenter une nouvelle «Garantie pour la jeunesse» lors du troisième trimestre de cette année.
Photo: UE

D'autre part, nous allons présenter, au troisième trimestre, une nouvelle «Garantie pour la jeunesse» (ndlr: mesures contre le chômage des jeunes). Elle a déjà fait ses preuves, mais elle doit être adaptée, mieux ciblée sur les grands changements en cours, notamment aussi sur le «Green Deal» (ndlr: objectifs et des mesures destinés à faire de l'Europe un continent «climatiquement neutre» en 2050).  

Par ailleurs, nous avons l'intention d'établir des statuts et des mesures de protection de tous les employés des plateformes numériques. Dans le domaine de la santé, nous allons établir un plan de lutte contre le cancer. Nous allons aussi beaucoup travailler sur l'égalité femmes-hommes. 

La «garantie pour l'enfance et pour les enfants vulnérables» sera encore un autre axe de travail puisque la lutte contre la pauvreté, notamment la pauvreté des enfants, est un objectif central. J'ai aussi annoncé pour l'année prochaine un plan sur l'économie sociale. Tous ces points sont décrits dans la feuille de route que nous allons présenter ce mardi.

Pour Nicolas Schmit «l'idée d'un minimum vieillesse existe», mais le commissaire luxembourgeois «se garderait bien d'intervenir dans les systèmes de retraite».
Pour Nicolas Schmit «l'idée d'un minimum vieillesse existe», mais le commissaire luxembourgeois «se garderait bien d'intervenir dans les systèmes de retraite».
Photo: UE

Etant donné le vieillissement de la population de l'UE, un «minimum vieillesse européen» peut-il voir le jour?

Il faut garder à l'esprit que les systèmes de pensions sont des systèmes nationaux. Mais il est clair que l'idée d'un revenu minimum pour ceux qui ne travaillent pas, ou plus, est une idée qui est également mise en avant. Tout cela est lié puisque quand on parle de salaire minimum, on parle aussi de revenu minimum. L'idée d'un minimum vieillesse existe mais je me garderais bien d'intervenir dans les systèmes de retraite sur lesquels nous ne comptons pas directement avoir un impact.

Avant sa nomination au poste de Première ministre de la Finlande, Sanna Marin avait évoqué une semaine de travail de quatre jours et des journées de travail réduites à six heures. Pensez-vous ces propositions réalistes?

Je ne peux pas commenter ces propositions, d'ailleurs, je ne sais pas si c'était réellement des propositions car elle n'y est plus revenue une fois nommée Première ministre. Maintenant, réfléchir sur le temps de travail, et sur l'organisation du travail, c'est sûrement utile. Certaines entreprises pratiquent déjà des systèmes très flexibles d'organisation du travail basés sur quatre jours. Mais ces questions restent du ressort des partenaires sociaux.»


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