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Poutine dans un autre monde
International 7 min. 14.03.2022 Cet article est archivé
Etat d'esprit de l'autocrate

Poutine dans un autre monde

Des manifestants protestent contre l'invasion russe de l'Ukraine.
Etat d'esprit de l'autocrate

Poutine dans un autre monde

Des manifestants protestent contre l'invasion russe de l'Ukraine.
Photo: AFP
International 7 min. 14.03.2022 Cet article est archivé
Etat d'esprit de l'autocrate

Poutine dans un autre monde

Gaston CARRÉ
Gaston CARRÉ
Mais qui est Vladimir Poutine? Souvenir d’une rencontre avec Jean-Claude Juncker en octobre 2002.

Vladimir Poutine est-il fou? Ce serait une erreur de le croire, qui viendrait s’ajouter à une erreur plus ancienne: l’idée selon laquelle le maître du Kremlin aurait changé. Poutine en vérité est ce qu’il a toujours été: un autocrate imbu de son pouvoir, transi dans sa nostalgie d’un empire qu’il se croit appelé à restaurer.

C’était une visite à Poutine de Jean-Claude Juncker, dans une autre vie. C’était en octobre 2002, Juncker à Moscou avait déposé une gerbe en hommage aux victimes d’une tuerie. Des terroristes tchétchènes avaient pris en otages les 900 spectateurs d’une comédie musicale au théâtre de la Doubrovka. Au quatrième jour du drame, Poutine use de la manière forte, qui fut comme une préfiguration: il fait charger ses «forces spéciales», qui vont tuer tous les terroristes. Tous les terroristes et 128 otages.


Le président Juncker a félicité Emmanuel Macron dès dimanche soir
«Je suis excessivement déçu par Poutine»
L'ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le chef du Kremlin Vladimir Poutine se connaissent depuis plus de 20 ans - la déception de Juncker est d'autant plus grande.

Gerbe déposée, le Premier ministre luxembourgeois est reçu au Kremlin. La plupart de nos gouvernants accueillent leurs pairs sur le seuil de leur palais: on reçoit un ami, on se rend à son devant. Poutine, lui, ne va au devant de personne: Juncker et sa suite sont menés dans une salle d’apparat marbrée et glacée, où le maître des lieux daigne alors faire son apparition. Etait-ce la table où récemment s’est assis Emmanuel Macron? On se souvient qu’elle était longue déjà, cette table. Et on se souvient d’un Poutine de marbre lui aussi, impérial, qui reçut Juncker comme le roi soleil recevait un marquis de province. Poutine fut silencieux un moment, le temps de l’intimidation, avant de condescendre à un entretien. Nous qui observions la scène nous demandions qui est Poutine - vingt ans après nous n’avons que des hypothèses.

Le masque et la cire

Le musée Grévin, à Paris, musée des figures de cire, vient d’évacuer celle de Poutine. La laisser eut été indécent en regard des événements. Elle est troublante toujours la ressemblance entre ces figures et les personnages qu’elles restituent. Elle était plus troublante encore dans le cas Poutine: entre le visage reconstitué et le visage réel, comme tuméfié, de cet homme défiguré dit-on par un usage intensif du Botox, il y avait plus qu’une similitude, il y avait coïncidence. Car Poutine n’a jamais donné à voir qu’un masque, de sorte que le défi est non pas de savoir ce qu’il est mais de comprendre ce qu’il veut paraître.

Poutine nous livre des indices à profusion. D’une construction imaginaire aux codes raides comme les colonnes du Kremlin: Poutine à cheval, torse nu, en cavalier de la taïga, cinglant à travers les terres de la sainte Russie, Poutine à la pêche, capturant à mains nues la chair vive de l’empire perdu, Poutine sur le tatami, en judoka, prêt à terrasser tout ce qui s’y oppose, à cet empire perdu, Poutine en homme en somme, affichant les attributs d’une vaillante virilité. Qu’a-t-il vécu ou subi, Vladimir Poutine, pour endosser tous les matins son habit de cosaque?

La radicalisation, chez Poutine, est le fait d’un homme prompt à s’enivrer de son propre pouvoir, face à des menaces qu’il amplifie pour asseoir le caractère prométhéen de la mission qu’il s’attribue.
La radicalisation, chez Poutine, est le fait d’un homme prompt à s’enivrer de son propre pouvoir, face à des menaces qu’il amplifie pour asseoir le caractère prométhéen de la mission qu’il s’attribue.
Photo: Alexander Welscher/dpa

Poutine est né à Leningrad (Saint-Pétersbourg) en 1952, signe de la Balance. Milieu modeste, tôt marqué par le drame: deux frères meurent en bas âge. Après la Seconde Guerre, ses parents à l’usine ferroviaire de Leningrad. Vladimir très sportif déjà, judo et sambo, sport de combat. En 1970, il s’inscrit à l’université de Leningrad, en sort diplômé en droit. Elevé dans les valeurs du soviétisme, dans l’idéologie et la mythologie du communisme, il débute une carrière d’officier du KGB. En 1985, il est affecté au service de contre-espionnage de Dresde en Allemagne de l’Est.

De retour en Russie, il devient conseiller du recteur de l’université de Leningrad, qu’il suit quand il se lance en politique. En 1994, Poutine est premier adjoint du maire de Leningrad devenue Saint-Pétersbourg, en 1999 il devient Premier ministre de la Fédération de Russie, après avoir été remarqué par Boris Eltsine. Suite à la démission de celui-ci en décembre de la même année, Poutine assure la présidence par intérim. Le 26 mars 2000, il devient le deuxième président de la Fédération, réélu en mars 2004. Le reste relève de l’Histoire: fouetté par ses succès sur le plan économique, Poutine rêve de rendre à la Russie son lustre d’antan. Et emploie pour ce faire les méthodes qui seront sa marque: voulant lutter contre l’exil fiscal des oligarques, il les fait incarcérer.

Une main de fer

Poutine gouverne d’une «main de fer». Une main qui un temps durant plut à beaucoup de Russes, qui eux aussi se souviennent qu’ils ont connu des temps plus glorieux. Ils apprécient la méthode et ils apprécient l’homme: sa virilité surjouée, sa crânerie assumée, son regard arctique et son expression canaille. Voyez les images de Poutine jeune, au temps du KGB, ce qu’elles véhiculent est paradoxal: il a une «gueule», Poutine, de KGBiste à sang froid, et tout à la fois les traits d’une impénétrable mélancolie, qui attendrit les babouchkas.

La main de fer est-elle symptôme de la maladie de Parkinson?

Gaston Carré

La main de fer est-elle symptôme de la maladie de Parkinson? Des médias supputent que Poutine en est affecté, on n’en sait rien en vérité, on sait par contre qu’il épousa Lioudmila Chkrebneva en 1993, et que le couple donna naissance à deux filles, Maria et Ekaterina. En juin 2013, le couple annonce son divorce après trente ans de mariage. Rupture en substance mais constance en filigrane: Lioudmila était hôtesse de l’air chez Aeroflot, et c’est entouré de femmes pilotes que Poutine il y a quelques jours donnait une conférence pour évoquer son opération en Ukraine.

Une opération qui vise, on le sait, une horde de «nazis toxicomanes», sic. Des nazis qui veulent du mal à l’empire. Quand Poutine fit la guerre aux Tchétchènes, après le massacre évoqué plus haut, il affirma qu’il les poursuivrait «jusque dans les chiottes», sic, ces Tchétchènes qui eux aussi voulaient du mal à la mère patrie: constance rhétorique, outre la permanence des méthodes, bétonnée par une obstination qui peut faire croire à une forme de paranoïa - Poutine est un «homme à ennemis», comme il y a des «hommes à femmes», il est le gardien d’une instance menacée, le défenseur d’un empire traqué par des meutes venues du Caucase, de l’Amérique, de l’OTAN, et pour le défendre il va mener une guerre radicale.

Ivresse

La radicalisation, chez Poutine, est le fait d’un homme prompt à s’enivrer de son propre pouvoir, face à des menaces qu’il amplifie pour asseoir le caractère prométhéen de la mission qu’il s’attribue. Est-ce délirant? Disons que c’est dangereux: une obsession constante peut induire une obstination aveugle, l’aveuglement une solitude profonde, sachant que la raison s’étiole quand on n’écoute plus personne.

Une manifestation à Berlin avec un Poutine en papier mâché en train d'avaler l'Ukraine.
Une manifestation à Berlin avec un Poutine en papier mâché en train d'avaler l'Ukraine.
Photo: AFP

C’est de cette solitude, plus que d’une folie supposée, que procède le péril le plus grand. Poutine est animé, on l’a vu, d’une dévorante nostalgie, au service de quoi il place sa virilité exacerbée. Il est obnubilé par la prédation qui dans son esprit vise la Russie chère à son coeur: l’avancée de l’OTAN menace la Fédération dans son intégrité, l’«espace vital» de l’ours dans sa taïga. Or l’ours a sorti les griffes, Poutine a sorti son grand jeu de chevalier au torse nu, et à ce jeu-là il est difficile de reculer.

Poutine n’entend plus que les deux momies à képi qui prennent ses ordres dans son bureau. La résistance ukrainienne est plus forte que prévu? L’indignation du monde plus vive? Peu importe: Poutine persévère, dans une démarche qui déjà ressemble à une fuite en avant. Des analystes ont émis l’hypothèse que Poutine désormais a peur, mais c’est le contraire hélas qu’on peut supposer: il est si sûr de lui-même et de ce qu’il commet que l’effroi comme le doute lui sont inaccessibles. Gageons qu’il est prêt, sur son tatami, à aller jusqu’au «harakiri», cet homme qui sans doute n’est pas psychotique mais dont Angela Merkel avait eu raison de dire, lors d’un échange avec Obama, qu’il était «dans un autre monde». Un autre monde où la guerre est devenue réalité.

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