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Metz s'offre une nuit pour compter tous ses sans-abri

Metz s'offre une nuit pour compter tous ses sans-abri

Maurice Fick
International 10 6 min. 17.03.2018

Metz s'offre une nuit pour compter tous ses sans-abri

Maurice FICK
Maurice FICK
Combien de personnes errent ou dorment sous les étoiles? Où se cachent-elles? Quels sont leurs besoins? Après New York, Bruxelles et Paris, Metz a organisé sa première «Nuit de la solidarité». Dans la nuit de vendredi à samedi, 330 bénévoles ont fouillé les moindres recoins de la ville ou... presque.

«Il y a une augmentation des personnes sans abri à Metz. Comme vous le savez, la ville a été impactée par les demandes d'asile mais il y a aussi des travailleurs pauvres qui dorment dans leur voiture par exemple». Sous les lustres et dans l'ambiance cossue de la salle du conseil municipal, au premier étage de l'hôtel de Ville de Metz, Gaëlle Pollien, adjointe au Centre communal d'action sociale (CCAS) de la Ville, plante le décor général et prépare sur écran, les bénévoles qui s'apprêtent à prendre le pouls des artères de la ville, dehors. Il est 21 heures sur les portables qui ne seront bientôt plus que des lampes de poche.

La mission des bénévoles lors de cette «Nuit de la solidarité» est claire comme la nuit étoilée: «Recenser tous ceux qui dorment dehors cette nuit pour mieux connaître leur situation et améliorer les réponses à apporter. Evidemment ce sera une photographie de la ville à un instant T», explique Gaëlle Pollien.

Pour que la photographie reflète au plus près la réalité, le CCAS, épaulé par la Fondation Abbé Pierre et une flopée d'associations locales comme le Centre d'hébergement et de réinsertion sociale ou le Point accueil écoute jeunes par exemple, ont quadrillé la capitale mosellane en 66 zones pouvant être couvertes à pied entre 22 heures et 1 heure du matin. Le découpage a été fait de telle sorte que les 66 équipes de 5 bénévoles chacune ne reviennent sur leurs pas.

Il s'agit d'aller partout ou... presque. Vu l'heure, des parcs mais aussi des cimetières sont inaccessibles mais «Le Service Parcs et jardins de la Ville de Metz nous a assuré que personne n'y dormait», raconte l'adjointe du CCAS. Des «zones à risques» ont également été définies avec la police: «On n'y va pas parce que ça va déranger un certain commerce de nuit», concrètement des endroits où s'activent les dealers.

Gaëlle Pollien, adjointe au Centre communal d'action sociale (CCAS) de Metz: «La ville a été découpée en 66 zones.»
Gaëlle Pollien, adjointe au Centre communal d'action sociale (CCAS) de Metz: «La ville a été découpée en 66 zones.»
Photo: Maurice Fick

Autres consignes: les bénévoles chasseurs d'informations de terrain, ne devront pas réveiller quelqu'un qui dort, ni entrer dans une toile de tente, dans une caravane ou même dans une voiture. Les 330 bénévoles, ont signé une «charte éthique» et se sont engagés à aborder avec bienveillance ceux qui vivent dans la rue, à respecter leur anonymat, tout comme leur vie privée.

Mais pas d'inquiétude. Chaque équipe est encadrée par un référent qui travaille dans le secteur social, comme Michel Gocel, chargé avec son équipe formée de Florence, Nathalie, Marie-France, Rebecca et Laurent, de sillonner la zone 11B. Un triangle au Nord-Est du centre-ville délimité par la Moselle d'un côté, la Seille d'un autre et des rues du centre-ville pour le troisième côté.

«J'avais envie de faire quelque chose»

Juste avant 22 heures, l'équipe se met en route dans la bonne humeur. Les questionnaires à remplir et un Guide de l'urgence sociale dans la musette, il va très vite quitter les lumières du secteur cathédrale pour plonger jusqu'au point le plus bas: les rives de la Moselle. Les lumières et les bruits de la circulation de la ville se reflètent à la manière du pointillisme dans les flots chargés de la Moselle. Il faut laisser aux yeux le temps de s'habituer aux zones sombres du pied des remparts. Etre vigilant.

Florence: «Je pense aussi que c'est une expérience de sortir de sa "zone de confort" et de voir ce qui se passe tout près de chez soi».
Florence: «Je pense aussi que c'est une expérience de sortir de sa "zone de confort" et de voir ce qui se passe tout près de chez soi».
Photo: Maurice Fick

«Je vois toujours les sans-abri dehors et ça me fait de la peine. J'avais envie de faire quelque chose. Comme j'avais entendu parler de la "Nuit de la solidarité" à Paris, j'ai tapé sur google et je suis venue», raconte Rebecca, étudiante en 3e année de mathématiques. La nuit du 15 au 16 février 2018, pas moins de 1.700 bénévoles ont recensé 2.952 sans-abri  dans les rues parisiennes. Soit 60 fois plus que le ministre de la Cohésion sociale, Julien Denormandie, avait estimé à la louche au micro de France Inter. Rebecca n'hésite pas à fouiller les taillis avec son faisceau lumineux, près de l'eau.

Nathalie voit l'expérience nocturne inédite à Metz au service des plus démunis comme «un appel à être meilleur» et préfère y lire une fraternité plutôt que simplement l'aspect solidaire. Elle cimente le groupe en distillant de petits messages.

«Sortir de sa zone de confort»

Guidé par Michel, vaillant et plein d'entrain, le groupe s'enfonce là où, sans doute, peu d'entre eux s'aventureraient seuls, à cette heure avancée de la nuit. Sous les ponts, les coins les plus reculés des jardins ou près de l'eau. Ce que reconnaît volontiers Marie-France, retraitée, venue pour «mieux se rendre compte» du quotidien des sans-abri, presque sous ses fenêtres.

Le plus discret possible pour ne perturber la recherche, ni mettre mal à l'aise une personne en situation précaire, le photographe choisit de travailler sans flash.
Le plus discret possible pour ne perturber la recherche, ni mettre mal à l'aise une personne en situation précaire, le photographe choisit de travailler sans flash.
Photo: Maurice Fick

Laurent ne laisse rien au hasard. Sa "truffe" lumineuse se projette derrière les grilles. Il cherche des ombres. En deux endroits, dans une tour de pierres et bien caché sous le plafond d'un pont routier très fréquenté de Metz, il déniche un squat. Les coquilles que forment les couvertures sont là. Mais pas les âmes.

Florence a chamboulé le programme de son agréable soirée programmée entre copines: «Je devais aller au restaurant avec des collègues. Quand j'ai eu un message de Nathalie, j'ai senti que ce n'était pas ce que je devais faire...». Florence s'est écoutée et a bousculé ses habitudes pour cette nuit solidaire parce qu'elle «pense aussi que c'est une expérience de sortir de sa "zone de confort" et de voir ce qui se passe tout près de chez soi». La vue des squats lui laissera une image forte.

Scrupuleusement le groupe a fouillé les abords des remparts de la ville, regardé dans les moindre recoins à l'abri des regards, sous les escaliers, les passerelles mais n'a, au final, que trouvé de l'amour sur un banc.

«C'était un peu tôt» dans la soirée, juge Michel à l'aune d'une longue expérience au contact de la détresse dans la rue. «La température était très clémente ce vendredi soir (autour de 7°C) et ils peuvent faire de la mendicité tant qu'il y a du monde dans les rues», analyse le travailleur social.

Comme eux, la plupart des 66 groupes de bénévoles, n'ont croisé aucun sans-abri cette nuit. Gaëlle Pollien n'a pas exclu cette éventualité. Le résultat chiffré de cette première «Nuit de la solidarité» et les analyses des données seront communiqués plus tard.