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Macron en quête de révolution
International 4 min. 10.01.2018 Cet article est archivé
Mai 68

Macron en quête de révolution

A l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron à Pékin, son éditeur local présente la version chinoise de son livre «Révolution».
Mai 68

Macron en quête de révolution

A l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron à Pékin, son éditeur local présente la version chinoise de son livre «Révolution».
Photo: AFP
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Mai 68

Macron en quête de révolution

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Emmanuel Macron, président français, voudrait célébrer Mai 68, qui au printemps prochain aura 50 ans. Son problème: en mai 1968 il n'était pas né encore.

Par Gaston Carré

Emmanuel Macron a fait part hier matin de son «émotion» face au décès de la chanteuse France Gall, comme fin de l'année dernière il s'était approprié, déjà, la ferveur collective que suscita la mort de Johnny. Cette mainmise sur les affects nationaux est-elle légitime, quand ces affects sont engendrés par la disparition de personnalités dont ce président très jeune n'a pas vécu la fascination qu'elles exerçaient et l'adhésion populaire qu'elles engendraient?

On peut supposer que Macron connaissait l'existence de France Gall, mais il n'a pas vécu l'enchantement de la France découvrant la «Poupée de cire et de son», comme il aura connu Johnny sans avoir vibré à ses premiers grands concerts.

Cette asyncronie, ce «retard» que l'âge de Macron induit sur les événements qu'il célèbre est sans conséquence quand il s'agit de phénomènes artistiques, elle est plus problématique quand il s'agit de phénomènes sociétaux cardinaux, comme le fut Mai 68. Le président français, qui n'était pas né quand advint cette bataille mère de tous les soubresauts sociétaux, peut-il, sans s'exposer au risque d'un procès en illégitimité, célébrer Mai 68? Macron hésite.

Certes il est tenté. Elève du philosophe Paul Ricoeur, Macron sait la valeur de l'Histoire et les égards qu'on lui doit. Et force est de reconnaître que pour l'heure il a exercé son «devoir de mémoire» sans se ridiculiser, qu'il s'agisse des commémorations liées aux deux guerres mondiales ou du passé colonial de la France en Algérie. Mais il n'y a plus guère de survivants de 14-18, et le tragique de cette guerre culmine en des extrémités où elle frise une forme d'abstraction.

Pour la gauche, une célébration de Mai 68 serait une "récupération".

Mai 68 par contre est plus «récent» du point de vue historique et plus «chaud» sur le plan émotionnel – pour deux générations au moins cet événement reste nimbé de son pathos, de ses connotations affectives, de sa valeur de référent dans les trajectoires individuelles. Macron peut-il se saisir de cela sans passer, auprès des «vieux soixante-huitards», pour un «jeune blanc-bec»?

C'est la question que Macron se pose, tandis que l'idée tend à prendre forme dans son entourage. L'Elysée envisagerait même de donner une dimension internationale à une telle célébration, dans la mesure où 1968 fut aussi l’année du Printemps de Prague, des grandes manifestations aux Etats-Unis, du massacre à l’Université de Mexico, des mouvements étudiants dans toute l’Europe.

Mais par-delà la question de l'âge de Macron (après tout, il n'a pas vécu les deux grandes guerres non plus, ni la guerre d'Algérie) les hésitations relèvent du caractère particulier de Mai 68: peut-on imposer à la France tout entière, de droite comme de gauche, la célébration de tumultes qui ont mis à mal la France gaulliste? Apprenant le projet macronien, Laurent Wauquiez, président du parti Les Républicains depuis le 10 décembre de l'année dernière, ne cacha pas sa consternation: «les bras m'en tombent». D'autres à droite ont argumenté leur étonnement: «Que les soixante-huitards soient allés chercher leur corpus idéologique chez Trotski et Mao est un bégaiement pathétique de l'Histoire. C'est affligeant d'avoir pu penser aux lendemains qui chantent avec ces deux personnages dont l'un fut un fanatique révolutionnaire, l'autre un monstre» (Benoît Rayski).

C'est toutefois parce que Mai-68 est un événement très marqué sur le plan idéologique, et c'est parce qu'il constitue une valeur forte pour la gauche en l'occurrence, que Macron est tenté de marcher en grande pompe sur les pavés de Mai pour séduire cette gauche qui pour l'heure demeure dans une distance circonspecte par rapport à ce président qui se dit «ni de gauche ni de gauche». Une célébration en ce sens relèverait de ce qu'on appelait, par un terme cher à la rhétorique de 68, une opération de «récupération».

Pour la droite par contre une commémoration serait une hérésie.

Certes, le président peut placer sa propre politique en regard des aspirations libérales esquissées dans le domaine économique et sociétal en 1968. Mais il n'est certain que cette mise en perspective sera applaudie par une gauche aux yeux de laquelle «libéral» n'est plus synonyme de «libertaire», et qui considère Macron comme un porte-eau du Grand capital. De même, l'approche verticale du pouvoir que prône Macron est très éloigné des expérimentations autogestionnaires des années 68. Enfin et surtout, Emmanuel Macron est l'homme d'un retour au principe d'autorité, alors que l'autorité sous toutes ses formes était, pour les insurgés de mai 1968, la bête à abattre. Alors? Faut-il commémorer ou ne le faut-il pas?

«Tous enfants de 68»

Des historiens insistent sur la légitimité d'une action mémorielle, tel Pascal Ory: «Mai 68 est un événement fondateur, sa commémoration est donc une évidence. Mai 68 a été un échec politique mais une réussite culturelle sur la longue durée», explique l'historien qui cite la loi Veil, le mariage pour tous, le développement de la préoccupation écologique comme exemples. Nous tous sommes dès lors, selon Pascal Ory, des «enfants de Mai 68».


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