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Les encombrants enfants français en Syrie
International 6 min. 12.06.2019

Les encombrants enfants français en Syrie

Dans le nord-est de la Syrie, dans les deux grands camps de Roj et Al Hol, les forces kurdes accueillent quelque 12.000 étrangers dont 4.000 femmes et 8.000 enfants de djihadistes.

Les encombrants enfants français en Syrie

Dans le nord-est de la Syrie, dans les deux grands camps de Roj et Al Hol, les forces kurdes accueillent quelque 12.000 étrangers dont 4.000 femmes et 8.000 enfants de djihadistes.
Photo: AFP
International 6 min. 12.06.2019

Les encombrants enfants français en Syrie

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Paris rapatrie discrètement des enfants de djihadistes français en Syrie tandis que les adultes sont laissés à la justice irakienne. La dénomination officielle de cette pratique d'accueil à petits pas discrets est la politique «au cas par cas».

La politique devient une pratique de l'ambiguïté, quand elle prétend satisfaire les exigences diamétralement opposées de la «vox populi» d'une part, de la morale civique d'autre part. Le dilemme né de leur contradiction est porté à incandescence ces jours-ci par la crise des djihadistes français: faut-il rapatrier en France les combattants islamistes capturés par les forces arabo-kurdes, ou peut-on les abandonner à la justice irakienne dès lors que celle-ci les condamne à mort?


Syrian women stand next to a woman taking a picture of a child playing on a destroyed tank outside a mosque that was destroyed during fighting between Syrian rebels and regime forces in the northern city of Azaz on September 23, 2012. Regime aircraft hammered insurgent bastions nationwide as rebels said they now control most of the country and have moved their command centre from Turkey to "liberated areas" inside Syria. AFP PHOTO/MIGUEL MEDINA
Rapatriement en France: Emilie König, la reine déchue de Daech
La France est confrontée à ce dilemme terrible: rapatrier des djihadistes dont personne ne veut ou les abandonner aux mains de leurs nouveaux maîtres. Emilie König, recruteuse en chef chez Daech puis capturée par des Kurdes, demande à comparaître en France.

Les partisans de la légalité institutionnelle font valoir qu'un ressortissant français doit être jugé en France, quelle que soit l'abjection des crimes qu'il a pu commettre extra-muros. L'opinion publique par contre, implicitement ou non, à mi-voix ou à voix haute, considère que la justice française n'est pas tenue d'accueillir des individus qui, aux côtés de l'«Etat islamique», ont commis les pires exactions.

Face à ce dilemme, le président Macron a adopté une position intenable, affirmant son opposition à la peine capitale tout en estimant qu'il appartient à l'Irak, pays «souverain», de juger les personnes déférées à sa justice. Un quatrième Français, Mustapha Merzoughi, 37 ans, ancien militaire en Afghanistan, a été condamné, lundi 27 mai, à la peine de mort par un tribunal irakien pour appartenance à l'organisation Etat islamique. Le verdict a été prononcé au lendemain de l'annonce de la condamnation à mort de Kévin Gonot, Léonard Lopez et Salim Machou, trois Français également détenus en Irak pour appartenance à l'EI.

«Au cas par cas»

Si la France abandonne donc, de facto, ses ressortissants au sort qui les attend en Irak, elle se devait par contre de faire preuve d'humanité face aux enfants nés de Français durant leur «service» au djihad. Une humanité qui là encore ne s'affiche pas en toutes lettres, les autorités tâchant de ne pas ouvrir une boîte de Pandore par où pourraient affluer des demandes en grand nombre. Dénomination officielle de cette pratique d'accueil à petits pas discrets: la politique «au cas par cas», Paris étudiant des «dossiers individuels» sans pour autant adopter une position systématique.

Djihadiste française avec son enfant devant une cour à Bagdad.
Djihadiste française avec son enfant devant une cour à Bagdad.
Photo: AFP

Mardi 11 juin 2019, la France a rapatrié douze enfants de djihadistes français, dont le plus âgé a 10 ans. Des enfants orphelins, ou du moins de père et mère inconnus, des enfants malades, tous en état de malnutrition, qui ont vécu dans des conditions particulièrement éprouvantes quand ils partageaient le sort des adultes soumis au feu qui ces derniers mois s'était abattu sur les derniers bastions djihadistes.

Ces enfants végétaient dans les camps surpeuplés de Roj et Al Hol dans le nord-est de la Syrie, des structures administrées par les forces kurdes, qui y accueillent quelque 12.000 étrangers, dont 4.000 femmes et 8.000 enfants de djihadistes. Parmi les enfants rapatriés mardi, dix sont des orphelins qui étaient non accompagnés dans les camps. Les deux autres vivaient avec leur mère, qui aurait accepté d'être séparée d'eux, la France s'opposant au retour des mères parties rejoindre l'EI. L'opération de récupération s'est déroulée à Aïn Issa, près de la frontière turque.

«Confrontés à un danger de mort imminent»

Au mois de mars déjà, cinq orphelins et une fillette dont la mère a été condamnée à la perpétuité en Irak ont été rapatriés en France. Samia Maktouf, avocate de familles françaises d'enfants retenus en Syrie, a salué «une étape très importante», car «il en va de la sécurité de ces enfants, qui étaient confrontés à un danger de mort imminent. Ils sont Français, ils ont leur place en France».


Le djihadiste luxembourgeois Steve Duarte en captivité
Le sixième Luxembourgeois ayant rejoint les rangs de l'EI serait emprisonné dans un camp de prisonniers en Syrie, cinq ans après avoir quitté le Grand-Duché.

Mais une autre avocate de familles françaises, Marie Dosé, à l'origine de plusieurs recours pour tenter d'obtenir ces retours, a dénoncé des «rapatriements au compte-goutte» qui «conduisent à des discriminations inexplicables et injustifiées entre des enfants qui ne sont responsables de rien». «J'ai une pensée pour les 200 enfants qui restent là-bas, dont le traumatisme et les dangers augmentent chaque jour», a-t-elle déclaré.

La Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) accuse le gouvernement de négliger les intérêts des enfants dans des camps en Syrie. La France a l'impératif de rapatrier «sans condition» les enfants mineurs de nationalité française détenus dans des camps en Syrie, selon la CNCDH dans une lettre adressée le 29 mai au Premier ministre Edouard Philippe. Invoquant «leur droit à la vie, à la santé et celui de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants», la CNCDH appelle la France à abandonner la politique de rapatriement «au cas par cas», jugée «contraire à la simple humanité comme aux obligations auxquelles la France a souscrit.»

Argument récurrent des opposants au retour: les enfants exposés des mois durant au djihadisme, en actes ou en paroles, sont susceptibles de développer à leur tour une idéologie radicale. Or la CNCDH réfute catégoriquement ce point de vue: «L'argument du danger ne saurait prévaloir: on ne naît pas terroriste».