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Les coups et les couples
International 5 min. 03.09.2019

Les coups et les couples

A Paris, des militantes dénoncent les «féminicides» en France

Les coups et les couples

A Paris, des militantes dénoncent les «féminicides» en France
Photo: AFP
International 5 min. 03.09.2019

Les coups et les couples

Gaston CARRE
Gaston CARRE
Début à Paris du «Grenelle contre les violences conjugales», une ample concertation entre pouvoirs publics et société civile

Dans la nuit de vendredi à samedi derniers la police de Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes) recevait un appel signalant une «dispute conjugale» dans un quartier de la ville. Les forces de l'ordre allaient y découvrir le corps sans vie d'une femme, tuméfié et couvert d'ecchymoses, sous un tas de déchets et de branchages. Des militantes d'une association de lutte contre la violence conjugale ont aussitôt dénoncé un «féminicide», le 100e selon elles depuis le début de l'année en France.

On estime qu'une femme y meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint ou d'un ancien compagnon. Toutes les sept minutes, une autre subit un viol. Tous les ans, plus de 220.000 seraient victimes de violences physiques et sexuelles. Un phénomène nouveau? Non, mais une forme de violence qui de toute éternité repose sur une chape de silence, voire d'une sorte d'acceptation navrée, comme si la violence était une fatalité dans la vie des couples, et comme si la collectivité n'avait pas droit de regard sur les coups donnés dans le huis clos conjugal.

Rencontre autour d'un fléau

Emmanuel Macron, qui, du Forum pour la paix au Grand Débat continue de baliser son parcours présidentiel par d'homériques initiatives dans l'espace public, a voulu une grande rencontre autour de ce fléau, organisant un «Grenelle des violences conjugales» qui débute aujourd'hui à Paris.

«C'est une action coordonnée qui va nous permettre d'agir plus efficacement» a déclaré Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes. Et c'est bien l'ampleur de la mobilisation voulue par le président français qui fait la singularité de ce «Grenelle»: autour du Premier ministre Edouard Philippe seront impliqués à la fois les ministres de la Justice Nicole Belloubet, de l'Intérieur Christophe Castaner, de l'Education Jean-Michel Blanquer, du Logement Julien Denormandie et de la Protection de l'enfance Adrien Taquet. Environ 80 personnes ont été conviées à Matignon – agents publics, responsables associatifs, acteurs de terrain, policiers, gendarmes, magistrats, proches de victimes – pour cette concertation qui devrait se poursuivre jusqu'au 25 novembre.

109 femmes en France sont décédées de mort violente au sein de leur couple en 2017.
109 femmes en France sont décédées de mort violente au sein de leur couple en 2017.
Photo: AFP

Les associations concernées devraient présenter des revendications très concrètes, autour de l'accueil et du traitement des victimes, des moyens à leur disposition pour alerter la police et solliciter la justice, mais par-delà ses visées pratiques cette concertation ne manquera pas d'évoquer les dimensions sociétales, pour ne pas dire «culturelles» des obstacles sur lesquels butent régulièrement les femmes. Les mises en cause de la formation des policiers et gendarmes, souvent accusés de léthargie ou d'inertie face aux cas signalés, accusés même de se montrer récalcitrants dans l'enregistrement des plaintes, sera un premier pas sans doute dans la mise à jour de cette problématique «culturelle», dans un pays où le droit implicite aux coups semble être un dérivé de l'antique droit de cuissage.

La question des moyens

La lutte promise par le gouvernement d'Emmanuel Macron s'avérant gourmande en moyens, Marlène Schiappa a annoncé un fonds spécial d'un million d'euros «contre les féminicides», à destination d'associations de terrain conviées à des actions-pilotes dans trois régions de France (Pays de la Loire, Hauts-de-France et Bourgogne). Des crédits à hauteur de 80 millions d’euros sont d'ores et déjà alloués aux actions développées dans ce domaine, jugés insuffisants par des associations telles le collectif #NousToutes qui pour sa part réclame un budget… d'un milliard.

«Nos priorités, ce sont une meilleure prise en compte de l'autorité parentale et un meilleur accès à l'hébergement des femmes victimes de violences», explique Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale Solidarité femmes (FNSF). La FNSF souhaite que la possibilité de «dissimulation de l'adresse de la mère» soit étendue aux situations non couvertes par les «ordonnances de protection» délivrées par des juges aux affaires familiales. Une solution pour éviter que l'ex-conjoint violent ait accès aux coordonnées de son ancienne compagne s'il partage avec elle l'autorité parentale sur un ou plusieurs enfants. Cette fédération demande en outre un «renforcement de l'arsenal législatif» passant par la création de «tribunaux spécialisés». «Il faut qu'on ait des référents spécialisés dans les brigades de police et de gendarmerie», souligne par ailleurs Françoise Brié. Si policiers et gendarmes «sont tenus de recevoir les plaintes déposées par les victimes d'infractions pénales» (charte de l'accueil du public et des victimes), les associations signalent de nombreux témoignages faisant état de manquements à cette obligation. La FNSF demande enfin la création de centres d'hébergement ouverts 24 heures sur 24, qui sont «encore très rares en France».

Parmi les recommandations les plus concrètes, citons encore des interventions à l'école, des aides au déménagement, des bracelets électroniques pour les agresseurs ou le renforcement de la sécurité des femmes au moment de la séparation. L'Espagne en exemple Dans les études comparatives sur le plan européen, l'Espagne est volontiers citée en exemple. Ce pays consacre près de 200  millions d'euros par an à la lutte contre les violences faites aux femmes, presque trois fois plus que la France. Quatre fois plus de plaintes y sont déposées, quatre fois plus d'ordonnances de protection y sont délivrées. En  2003, 71 femmes avaient été tuées par leurs conjoints en Espagne; le chiffre est tombé à 47 en  2018.

Les chiffres de la violence

Selon un rapport de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) publié au mois de mars de cette année, 109 femmes en France sont décédées de mort violente au sein de leur couple en 2017. C'est autant qu'en 2016 et à peine moins que les 118 femmes mortes sous les coups de leur conjoint en 2014. 12,5 personnes sur 1.000 (1,2 % de la population) déclarent avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ancien conjoint. La proportion des femmes (1,84 %) est près de trois fois supérieure à celle des hommes (0,64 %). Les femmes les plus touchées sont aussi les plus démunies. Ainsi, parmi les femmes relevant du premier décile de niveau de revenus, donc les 10 % dont le revenu est le plus faible, la proportion de celles qui se sont déclarées victimes de violences sur deux ans est supérieure à 3,5 %. En 2010, seulement 10.065 condamnations avaient été prononcées pour «coups et blessures volontaires par conjoint».